« Mais que diable allait-t-il faire dans cette galère ? ». Non, je ne vous parle point de ce malheureux Géronte que ce fourbe de Scapin veut truander de 500 écus pour sauver son fils, prétendument enlevé par le Turc. Je vous cause du preux chevalier Manu parti guerroyer pour la paix au Levant. Certain de la puissance de son verbe, le président de la République débarque au Liban pour reconstruire un pays en ruines, dévasté par de mystérieuses explosions, il y a un mois.
La France est secouée par un méchant virus qui a tué plus de 30 000 malades, son économie est en panne, le chômage frappe 10% de actifs, la rentrée scolaire s’annonce difficile. Mais la priorité du président, c’est de mettre fin à la crise politique au Liban ! Macron est en mission sacrée pour imposer à un pays à l’agonie une réforme de son système politique. «Une d’exigence sans ingérence», selon le mantra de l’Elysée. Ça s’annonce plutôt sportif ! Au bal des hypocrites, les politiciens libanais sont les premiers en piste. Le vieux président Aoun, détesté par les Libanais, a eu beau appeler à un «Etat laïque», le chef du Hezbollah s’est dit «ouvert à une discussion constructive», les partis se sont soudain mis d’accord pour un nouveau premier ministre. Mais personne ne prend au sérieux ces gesticulations. L’heureux élu est Mustapha Adib, ambassadeur en Allemagne, un technicien qui n’a ni poids politique, ni réseaux au Liban. Un expert du Liban l’assassine : «Désigner Adib, c’est choisir le chef pâtissier du Titanic comme commandant de bord, alors que le navire prend l’eau ».
Le Liban, « la Suisse du Moyen-Orient » ! Laissez-moi ricaner. Mon pays a su, depuis des siècles, faire vivre en paix des communautés religieuses et culturelles. Le système politique libanais est une caricature de démocratie qui a conduit à quinze ans de guerre civile meurtrière. Quand Macron déclare : « «Le Liban est peut-être l’une des dernières formes existantes de ce en quoi nous croyons dans cette région : la coexistence la plus pacifique possible des religions, des intérêts normalement irréconciliables, c’est-à-dire d’un modèle pluraliste qui repose sur l’éducation, la culture, la capacité à commercer en paix», il déroule un conte de fées. Le régime politique imposé par la France lors de l’indépendance du Liban en 1943, c’est le confessionnalisme érigé en doctrine, basé sur un recensement de 1932 : 51% de chrétiens, 49% de musulmans. Selon ce «pacte national», le président est un chrétien maronite, le premier ministre, un musulman sunnite, et le président du Parlement un musulman chiite. Toute la vie est régie par le confessionnalisme. On obtient un emploi en fonction de sa confession, pas de sa compétence. Résultat : les partis sont des clans mafieux qui pillent l’Etat, les élites prélèvent leur part du gâteau, les services publics sont à vendre. Les chefs de clans dirigent le pays comme les « familles» mafieuses de Sicile, autrefois. Selon Karim Emile Bitar : « Ce système est une vache à lait qui rapporte tellement à quelques partis politiques que les réformes sont reportées aux calendes grecques ». Le Liban est sous la coupe de puissants parrains, qui soutiennent leurs clans : la Syrie et l’Iran pour le Hezbollah, l’Arabie saoudite pour le clan Hariri, l’ami de Chirac.
Transformer le Liban en une démocratie laïque, c’est le rêve généreux du président français. Mais la France est juge et partie dans ce jeu moyen-oriental. Macron a bien montré qui était son allié, en arrachant l’ancien premier ministre sunnite Hariri des griffes du prince saoudien. Le vieux président maronite et le puissant président du « parti de Dieu » lui ont dit, en langage diplomatique : occupez vous de vos oignons ! Les grands humanistes qui règnent à Damas, à Djeddah et à Moscou ont à l’oeil le jeune Macron. Leurs partisans armés sont prêts à descendre dans la rue. Quant au cynique politicien qui siège à la Maison Blanche, il a d’autres chats électoraux à fouetter ! Le preux chevalier français marche donc seul sur le chemin de la paix. Ses alliés européens sont d’accord pour donner quelques milliards pour aider à reconstruire l’économie libanaise. Mais sûrement pas pour suivre le panache bleu-blanc-rouge du prince de l’Elysée dans sa croisade démocratique. Pour la gloire de la France !