Pourquoi est-on pauvre quand on travaille ?

L’une des contradictions majeures de notre temps, disons-même, absurdité, c’est de trouver une compatibilité entre le mot « travail » et le mot « pauvreté ». La vocation première du travail n’est-elle pas de nous prémunir contre ce fléau ?

 

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Soyons juste, ce n’est pas seulement un problème de notre temps. Au XIXe siècle déjà, Victor Hugo pointait du doigt cette contradiction dans son œuvre centrale : Les misérables et, spécifiquement, à travers le personnage de Fantine. D’emblée, on note la subtilité onomastique de l’auteur dans le choix de ce prénom. « Fantine » résonne dans notre esprit comme le mot « enfantine », nous suggérant que nous sommes face à une enfant que la société contraint à travailler pour vivre. Et, donc, Fantine travaille, mais vit-elle ? Non. Elle survit, et pour un temps seulement. Son maigre salaire ne suffit pas à subvenir à ses besoins et à ceux de sa fille, Cosette, logée chez les Thénardier. Et on assiste inexorablement, impuissamment, tristement, à sa déchéance : d’abord, elle se coupe les cheveux pour les vendre ; ensuite, elle s’arrache les dents et les vend ; mais ça ne suffit toujours pas, alors la seule porte qui lui demeure ouverte, c’est celle qui conduit à la prostitution.., et à la mort.

Aujourd’hui, nous sommes au XXIe siècle mais, pouvons-nous affirmer qu’il n’y a plus de Fantine dans notre société ?

Un fléau toujours pas éradiqué 

La mort de Fantine La mort de Fantine

Selon le Senat, la France comptabiliserait 1,74 million de travailleurs pauvres. Ce chiffre  englobe  des salariés à temps plein, à temps partiel, ainsi que des indépendants. Il s’explique  également par la précarité de l’emploi, le fait, par exemple, d’être contraint d’alterner des  périodes d’emploi et des périodes de chômage. Mais les données indiquent, toutefois, que dans la majorité des cas, soit 78%, les sujets occupent un emploi tout au long de l’année.

Par ailleurs, si on prend en compte le fait que 2,5 millions de personnes vivent avec un travailleur pauvre, ce phénomène touche en réalité plus de 4 millions de Français.

Cette précarité au quotidien prend une multiplicité de formes. C’est Isabelle, la caissière, qui est toujours à découvert à la fin du mois ; c’est Jérôme, métallurgiste, qui dort dans sa voiture ; c’est Alain, vigile occasionnel, qui aimerait bien offrir des vacances à sa femme et à ses enfants ; c’est Jamila, intérimaire, qui a toujours peur d’ouvrir ses enveloppes de factures ; c’est Abdul, technicien de surface, habitué des restos du cœur ; c’est Ghislaine, qui se prostitue occasionnellement pour arrondir ses fins de mois…

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Carlos Taibo, professeur de sciences politiques à l’université de Madrid parle, dans Sobre politica, mercado y convivencia (en espagnol), d’un « durcissement planétaire des conditions du travail salarial » :

     Un endurcissement qui, du Nord au Sud, se manifeste à travers des salaires de plus en plus bas, des journées de travail de plus en plus longues, des droits sociaux en régression et de la précarité de partout.

 Cette analyse nous ramène à Victor Hugo. L’auteur de Napoléon le Petit n’a de cesse d’observer la société de son temps et de dénoncer ce qu’il considère comme des injustices sociales. Et, devant les parlementaires, il va déclarer :

Je voudrais que cette assemblée n’eût qu’une seule âme pour marcher à ce grand but, à ce but magnifique, à ce but sublime, l’abolition de la misère ! (Actes et Paroles, p. 205)

Donc, Victor Hugo considérait l’abolition de la misère comme une cause nationale, un objectif à atteindre, un défi que les pouvoirs publics devaient relever. Est-ce le cas ? Pas vraiment. Qui, aujourd’hui, aborde la question de la misère sociale dans une perspective d’abolition ? On a plutôt le sentiment d’un entretien de la condition du pauvre. Considérant que la fuite d’eau ne peut pas être colmatée, on se contente d’éponger l’eau. Et, donc, on entretient les pauvres, au lieu de leur permettre de véritablement faire évoluer leur situation, comme l’expliquait Pierre Saglio, ancien président d’ATD Quart Monde France :

C’est la fuite en avant au gré des réponses parcellaires que notre société aveugle ne cesse d’apporter depuis de longues années. Distributions alimentaires, épiceries sociales, centres d’hébergement… Ce qui devrait n’exister qu’ « en cas d’urgence » ne cesse de s’installer et devient, de fait, une série de substituts au droit commun pour un grand nombre de personnes (…). Quand donc comprendrons-nous que l’institution de telles réponses est le signe d’une société qui ne veut pas se remettre en question et redéfinir un projet qui fasse droit à tout citoyen ?

(L’Express, du 5 au 11 février 2009)

 Privilégier la hausse des salaires ou le maintien des prestations sociales? 

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 Pourtant, si Victor Hugo emploie le substantif « abolition », c’est bien pour suggérer que la pauvreté n’est pas une fatalité et que sa disparition relève d’un choix, d’une décision. Mais comment les élites pourraient-ils prendre une décision qui semble être en contradiction avec leurs intérêts majeurs ?

Dans la gestion de l’économie sociale, deux mécanismes sont concomitants : le salaire, quand il y en a un, et les aides sociales. Et on observe, en fait, un effet de balancier : plus les salaires sont bas et plus l’Etat doit verser des prestations sociales ; à contrario, plus les salaires sont élevés, et plus les prestations sociales sont basses, voire supprimées. Le plus grand intérêt de l’Etat est-il dans l’augmentation des salaires ou dans le maintien des prestations sociales ? Si les salaires augmentaient, générant une diminution des aides sociales, l’Etat se priverait d’une source d’information majeure. Quand vous êtes bénéficiaire d’une aide quelconque, vous devez remplir des formulaires et fournir des renseignements très détaillés sur vous et votre entourage. Vous devez dire qui vous êtes, où vous êtes, ce que vous faites, avec qui, depuis quand, et cela régulièrement, tout en signalant tout changement de situation. Cela permet à l’Etat d’avoir en permanence des informations précises et actualisées sur ses administrés. Cela lui permet, en outre, d’exercer une certaine pression sur ces citoyens, lesquels sont conscients d’être sous la dépendance d’une autorité qui, dans certaines conditions, pourrait lui couper les vivres. Selon Ouest France, en 2017, 12,66 millions de foyers ont bénéficié de prestations sociales versées par la CAF.

Donc, l’intérêt de l’Etat est-il dans l’augmentation des salaires, laquelle affranchirait un plus grand nombre de citoyens de sa tutelle, ou est-il dans le maintien des prestations sociales ?

 

Travailler plus augmenterait-il le pouvoir d'achat des ménages?

Parmi la pluralité de réponses possibles à la pauvreté, on entend souvent qu’il faut travailler davantage. « Quand on travaille plus, on gagne plus. » Oui, c’est mathématique. Normalement. Mais, souvenons-nous qu’il fut un temps où les femmes ne travaillaient pas ou très peu. C’était essentiellement l’homme qui, par son salaire, subvenait aux besoins de la famille. Avant la loi du 13 juillet 1965, si une femme souhaitait occuper un emploi elle devait obtenir l’autorisation préalable de son époux. Et puis, progressivement, on a mis les femmes au travail, de sorte que la main d’œuvre salariale a été multipliée par deux. Pourtant, peut-on objectivement considérer qu’aujourd’hui les foyers s’en sortent mieux, avec deux salaires, qu’il y a 50 ans, avec un salaire ? Le pouvoir d’achat des familles, avec désormais deux salaires, aurait dû être multiplié par deux, or ce n’est manifestement pas le cas

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 Ce que l’on a pu constater, en revanche, c’est que le salaire de l’élite financière a effectivement été multiplié, non pas par deux, mais par trois, par quatre, par cinq… Le nombre de milliardaires est en constante hausse, révélant que l’augmentation du temps de travail profite, en réalité, à ceux qui sont déjà riches.

Sources: Wikipedia Sources: Wikipedia

Et c’est peut-être là qu’est le nœud du problème, nœud qu’avait évoqué Victor Hugo quand on lui avait demandé quelle mesure devait être prise pour abolir la pauvreté. Voici quelle fut sa réponse :

 En un mot, faire descendre la richesse. On a fait le contraire, on a fait monter la misère. (Actes et Paroles, page 171)

Des mesures visant à augmenter le pouvoir d’achat des français sont régulièrement annoncées. Mais, en définitive, elles se résument à entretenir une situation à laquelle tout le monde semble s’être accoutumé.

              

 

 

 

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