Lilian Thuram est-il raciste ?

Des gens ont été surpris, voire choqués des propos qu’a récemment tenus Lilian Thuram, certains le qualifiant même de « raciste ». Est-ce réellement le cas ?

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Qu’a exactement dit le champion du monde de 1998 ?

Répondant à une interview au journal Corriere dello Sport, suite aux cris de singe dont a été victime Romelu Lukaku, il a déclaré : « Il y a du racisme dans la culture italienne, française, européenne et plus généralement dans la culture blanche (…). Il est nécessaire d’avoir le courage de dire que les Blancs pensent être supérieurs et qu’ils croient l’être. »

Ces propos sont-ils choquants ? Pour le déterminer, il faut traiter la question sur le fond et non sur la forme. De quoi s’agit-il ? D’une honte pour une société dite « civilisée ». Nous sommes au XXIe siècle et des êtres humains se font régulièrement traiter de « singes », au motif qu’ils ont la peau noire. On ne peut pleinement comprendre que ce qu’on vit soi-même. Quand des supporters traitent Romelu Lukaku de singe, ce n’est pas parce qu’il est Romelu Lukaku. C’est parce qu’il a la peau noire. Donc, en réalité, ce sont tous les Noirs qu’ils traitent de singes. Quand des spectateurs noirs assistent à un match et entendent des cris de singe, ils savent que ce sont eux qu’on est en train d’insulter. Il ne faut pas confondre le fond et la forme ; il ne faut pas confondre l’action et la réaction. Lilian Thuram a réagi à un phénomène qui est récurrent et que beaucoup de Noirs, disons-le, ne supportent plus.

Maintenant, comprenons ce qu’il a voulu dire.

Ce qui a choqué certaines personnes, c’est l’expression « culture blanche » raciste, et, malheureusement, le débat s’est (opportunément ?) déporté sur l’interprétation de ces propos, plutôt que sur le problème de fond.

Il est indéniable que cette « culture blanche raciste » a réellement existé et elle s’est exprimée d’une multiplicité de façons.

 

La science au service de la supériorité blanche

 

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Quand les Européens instaurent la traite négrière, pour justifier cet acte innommable, ils théorisent le concept de supériorité des races. Ils réduisent donc l’homme noir à un être non civilisé, sauvage, un animal. On commence, dès lors, à trouver dans des ouvrages de vulgarisation scientifique (on dirait aujourd’hui « pseudo-scientifique »), des croquis relevant les points de comparaison entre un Noir et un singe.

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C’est ainsi que pendant des siècles l’Europe a présenté comme un fait scientifique l’idée que l’homme noir était assimilable au singe et cette mise en scène poursuivait un double objectif : résoudre l’épineuse question du chaînon manquant, puisque le Noir était désormais présenté comme l’élément intermédiaire entre le singe et l’homme sur la chaîne de l’évolution, et, en second lieu, le soumettre à l’esclavage en toute bonne conscience. C’était une des expressions de la « culture blanche raciste » d’alors, et les cris de singe que l’on entend aujourd’hui dans les stades ne sont que la survivance de cette culture.

 

« Un nègre a-t-il le droit d’être malade ? »

 Ce concept d’infériorité de l’homme noir était tellement imprégné dans la culture européenne que les Français se demandaient même s’il était acceptable qu’un nègre tombe malade. Malgré l’abolition de la traite négrière, sous la colonisation les Noirs étaient astreints au travail forcé. Et les conditions de travail étaient telles que beaucoup tombaient malades. Que fallait-il donc faire ? Les soigner ou les contraindre à travailler malgré leur état ? Cette question a animé le débat public, au moins en 1925, puisque La Jeune-République du 11 décembre de cette année-là consacrait un article sur le sujet. Commentant l’ouvrage de Lucie Cousturier, Mon amie Fatou, paru la même année, Guy de Ferron relayait les sentiments de nombreux Blancs vivant au contact de travailleurs nègres : « Si vous saviez quels simulacres ces noirs ! Quelles crapules ! » Et d’ajouter : « Cette maudite race noire plaît, elle plairait trop aux Blancs s’ils n’y prenaient garde ! », fustigeant ainsi le fait que certains Blancs se montraient conciliants.

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Finalement, le journal prenait position, au nom de l’humanisme, sur le fait qu’un nègre a le droit d’être malade, que cela fait partie des « droits imprescriptibles de l’Homme ».   

Seul une « culture raciste » peut débattre, au XXe siècle, sur le fait de savoir s’il est acceptable ou non qu’un être humain soit malade.

 

Des êtres humains dans des Zoos

 

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Durant la traite négrière et la colonisation, des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants africains ont été acheminés vers l’Europe et l’Amérique pour être exhibés dans des zoos, des foires, des cirques et autres exhibitions. Comme le rappelle la Conférence sur les zoos humains de 2015, sur les grillages de ces zoos, on pouvait lire des inscriptions disant : « Défense de donner à manger aux indigènes, ils sont nourris ». Cela n’empêchait pas certains visiteurs de leurs lancer des bananes.

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Pas plus tard qu’en 1958, année de la 5e République, des Congolais, dont cette petite fille, étaient exposés dans un zoo en Belgique et nul n’a trouvé cela choquant.

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Seul une « culture raciste » peut juger comme un phénomène ordinaire, naturel, d’exhiber des êtres humains dans un zoo.

Donc, pourquoi des gens aujourd’hui font des cris de singe quand ils aperçoivent un Noir ? Cette idée est-elle née spontanément dans leur esprit ? Certainement pas ! Cette tendance vient du fait que pendant des siècles l’homme noir a été réduit à l’état d’animal et ces cris de singe ne sont que les relents de cette culture blanche raciste, voilà ce qu’essayait d’expliquer Lilian Thuram ! Il ne s’agissait pas de soutenir que tous les Blancs sont racistes, que tous les Blancs se sentent supérieurs, mais de montrer qu’il existe un rapport de causalité entre le comportement de ces supporters et cette culture de racisme qui a perduré pendant des siècles et qui n’a pas été totalement déconstruit dans la société européenne. Cela se traduit notamment par le fait que les Noirs représentent toujours la population la plus discriminée au monde, ce qui valide les propos de Anténor Firmin en 1885. Dans son livre De l’égalité des races humaines, il affirmait que les prétentions des Blancs à la supériorité sont tellement fortes qu’il n’est pas évident qu’ils puissent s’en affranchir un jour : « Le préjugé de l’inégalité des races est tellement ancré dans l’esprit des hommes les plus éclairés de l’Europe qu’ils semblent ne pas pouvoir s’en départir. » La question de la survivance éternelle de ce racisme était donc posée : « Le préjugé, qui fait croire qu’une couleur plus ou moins blanche est un signe de supériorité restera-t-il éternellement ancré dans les meilleures têtes, malgré tous les faits qui en trahissent la fausseté ? »

Ainsi donc, les expressions de mépris que subissent les Noirs aujourd’hui sont un des tristes héritages de cette culture raciste qui a caractérisé l’Europe pendant des siècles.

 

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