Pour un monde respirable

Cet article réagit au meurtre de George Floyd et réfléchit aux mouvements de lutte anti-racistes. Il questionne l'idée d'un droit universel à la respiration (Mbembe) et l'articulation entre les luttes écologiques et sociales. Il revient, pour l'historiciser, sur la notion controversée de « privilège blanc ».

Depuis le 25 mai 2020, nous avons vu ces images terribles d’un homme plaqué au sol par un policier, implorant de pouvoir respirer. « I can’t breath » sont les derniers mots de George Floyd, corps noir parmi d’autres corps noirs autrefois rompus par l’esclavage, étranges fruits pendus aux arbres, aujourd’hui encore contraints d’observer la gestuelle de la bête traquée dans leur vie quotidienne. Raser les murs, éviter les contrôles policiers, se déplacer discrètement comme une proie, fuir, comme Zyed et Bouna, comme Selom et Mathis, et tant d’autres. Fuir avant que Théo...fuir avant qu’Adama...parce que la prise du trophée, on le sait, peut très mal finir au coeur des ténèbres de la force publique.

La mort de George Floyd, une mort de plus dans la nécrologie habituelle, asphyxié par un de ces Kurtz policier, sourd aux mots, à la voix de sa victime. Une mort de plus et une mort de trop, qui embrase Minneapolis et d’autres villes, partout sur le globe, comme une étincelle qui met le feu à une traînée de poudre. Tant de gens qui, dans de nombreux pays différents dont la plupart sont en proie à des luttes sociales depuis des années, se sont reconnus, se sont identifiés à Gorge Floyd et ont le sentiment, à leur échelle, qu’ils ne peuvent pas respirer. Ce dont nous avons pris conscience de plein fouet ce 25 mai, c’est que nous vivons dans un monde devenu irrespirable.

Les significations du mot « air », qu’elles soient littérales ou métaphoriques, ne sont jamais déliées de nos corps. Lorsque nous parlons d’un moment de liberté comme d’une « bouffé d’oxygène », nous ne désignons pas seulement la liberté de façon métaphorique. Nous éprouvons physiquement ce souffle, cette respiration pleine et entière. A l’inverse, quand nous sommes opprimés, nous sentons en nous-mêmes l’oppression, car c’est avant tout notre corps qui est assujetti à la violence et en a le souffle coupé. L’angoisse et l’indignation ont aussi leurs manifestations corporelles et suscitent un même sentiment de suffoquer. Marx décrivant l’exploitation des opprimés n’était pas moins sensible à la dimension non seulement sociale, mais physique de l’angoisse des Unterdrückte, qui trouble la respiration.

Le motif de la respiration entrelace différentes strates de significations. La pollution raréfie l’oxygène de la planète, le placage ventral asphyxie les corps noirs injustement criminalisés, l’angoisse face à ces deux premiers phénomènes fait suffoquer tous ceux qui y assistent, relativement impuissants. Les enjeux écologiques de protection de notre monde commun et les enjeux politiques et sociaux de lutte contre les inégalités se rejoignent sur cette question de la respiration. Parce que la même idéologie coloniale poursuit l’entreprise de domination et d’assujettissement de la nature, des non humains et de certaines catégories de l’humanité considérées comme subalternes. Qui porte cette idéologie ? Des personnes qui ont en commun leur appartenance de classe, de genre et de race. Les mouvements de lutte anti-raciste tentent de remettre en question ce qu’ils appellent pour certains, « le privilège blanc » et qui fait l’objet de réactions de déni hystérique chez d’autres. En effet, on a le droit de racialiser les corps nègres, mais pas les privilèges occidentaux. Parce qu’au fond, il n’existe pas de race, si ce n’est la race nègre. Les Blancs, eux, n’appartiennent pas à une « race », ce concept périmé et sans aucun fondement que la modernité occidentale a réfuté. Les Blancs sont l’humanité universelle, les distributeurs de la légitimité et de l’illégitimité. Le privilège blanc, c’est la domination que l’on impose par des dispositifs de légitimation, dont les dominés ne sont plus dupes.

Comme l’a rappelé Keeanga-Yamahta Taylor, « blanc » n’est pas une couleur de peau, mais le marquage d’une positon sociale favorisée. A l’inverse, « Noir » est un stigmate qui délégitime une existence, la criminalise, jusqu’à l’empêcher de respirer. Le chauffeur italo-américain du film Green Book n’est pas moins « noir » que son employeur pianiste ; issu de l’immigration, appartenant aux classes populaires, il souffre du même mépris social. Le noir, immigré, polygame, décrit comme un Autre radical, c’est aussi « le bruit et l’odeur » du discours du président Chirac. Insoutenabilité des odeurs de l’Afrique importées par l’immigration. Qui empêche qui de respirer ? Est-ce le Blanc qui se pince le nez, incommodé par les odeurs d’encens, de poisson séché, de peaux noires ? On peut racialiser jusqu’aux odeurs et construire ainsi la haine de l’autre, de l’ex-colonisé, et la peur du partage, de l’égalité qui mettrait fin aux privilèges.

Faut-il faire de la respiration un droit ? C’est ce que propose le philosophe Achille Mbembe. Que serait un tel droit universel à la respiration ? Depuis 1996, il existe en France une loi sur l’air, qui relève des droits patrimoniaux. En ce sens, l’air que l’on veut plus pur, l’air que l’on tente de protéger des nuisances produites par l’exploitation du capitalisme industriel et du mode de consommation qui lui est lié, est considéré comme une chose commune, qui ne peut faire l’objet d’une appropriation privative. Mais c’est tout de même considérer l’air sous l’angle de la propriété, avec le risque sous-jacent de disposer de cette ressource d’une manière abusive, jusqu’à la destruction. Car la logique de la propriété est telle ; elle comporte la possibilité d’user comme d’abuser. C’est cette idéologie coloniale de capitalisation et d’appropriation qu’il faut casser.

S’il y a un sens à évoquer un droit à respirer, c’est au sens d’un droit extra-patrimonial, d’une liberté fondamentale, d’un corollaire au droit à la vie, qui protège de l’abus, car il ne s’agit pas cette fois-ci de disposer d’une chose, mais de s’arrêter à la frontière d’un immatériel indisponible. Non, la respiration n’est pas quelque chose dont on peut disposer à sa guise. Non, le corps noir qui respire n’est pas une propriété dont on peut user et abuser – du moins, ne l’est -il plus. C’est la raison pour laquelle un tel droit de respirer est aussi ambigu. Pourquoi aurions-nous besoin de passer du simple fait universel de respirer au droit inaliénable à la respiration ? Je me souviens de la réaction du dramaturge Wole Soyinka vis-à-vis de la pensée de la négritude : « Un tigre ne proclame pas sa tigritude. Il bondit sur sa proie ». Ne pouvons-pas nous contenter de respirer, à plein poumons ?

C’est que l’on nous en empêche. De même que le fauve peut être pourchassé lors d’innommables safaris, on nous prive d’air. C’est contre ceux qui sont responsables de ce manque d’air qu’il faut lutter, et non pour un droit à respirer. Lutter au nom d’un souffle commun, d’une conspiration qui nous fasse respirer ensemble, comme le dit la philosophe Camille Louis. Face à l’hybris d’un capitalisme glouton qui considère les forêts,les animaux, les hommes et les femmes, comme des ressources exploitables, nous réclamons modestement de pouvoir simplement, seulement, respirer. Revenir juste à cela, à ce phénomène organique primordial, à ce fondement du vivant, le souffle, qui est aussi, dans la pensée antique, psyche, âme. Nous avons besoin de retrouver un peu de cette âme que l’on nous confisque à grand renfort de bulldozers, de violences policières, de discriminations permanentes.

An l’inverse, ceux qui nous gouvernent craignent l’appel d’air. Murés derrière nos frontières, nous subissons cet enfermement qui nous dépossède de l’expérience de la rencontre, de la construction du commun. L’appel d’air tant craint n’est rien d’autre que l’accueil de l’altérité, la rencontre avec d’autres horizons, le pluralisme, l’hybridation culturelle et à terme, le métissage. A force de vouloir garder un air pur, l’air s’est raréfié. L’impureté n’est pas là où les gouvernants l’ont mise : elle n’est pas dans la diversité ethnique, elle n’est pas dans le mélange « racial ». Elle est dans les déchets de l’industrie, dans les effets des déforestations massives, dans la course à la croissance impulsée par l’hyper-consommation d’énergies fossiles, de plastiques, de toxiques, dans le spécisme violent de l’industrie agro-alimentaire – et la pandémie du Covid-19 n’est pas le moindre de ces effets.

L’angoisse face à la destruction de la planète et du climat, la révolte face aux meurtres racistes commis par des policiers ou des civils, l’indignation face à la répression exercée par des gouvernements destitués depuis bien longtemps de toute légitimité aux yeux de leurs citoyens massivement rassemblés dans les rues et les places publiques, tous ces affects ont, comme n’importe quelle dimension, une manifestation physique : celle de nous couper le souffle, de nous conduire, haletants, vers une impression, réelle ou fantasmée, de suffocation. 

Ce qu’il nous faut, ce n’est pas un droit à respirer, c’est un monde respirable. Pour défendre un tel monde, les luttes écologiques et sociales se rejoignent dans une même reconnaissance de la variation, des différences, des singularités, mais aussi de l’égalité contre les dominations. Il nous faut imaginer une forme d’égalité des humains et des non humains, et des humains entre eux par delà les constructions politiques que sont la race, la classe ou le genre, instruments de disqualification et de confiscation des pouvoirs. Qu’une zone autonome à Seattle soit née des révoltes contre le meurtre raciste de George Floyd ne fait que souligner l’urgence, pour les citoyens, de se réapproprier leur puissance d’agir et leur pouvoir de former, en dépit des pouvoirs étatiques qui se sont délégitimés par leur politique inégalitaire et violente, des espaces respirables.

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