Les Gilets Jaunes: un mouvement inédit

Les gilets jaunes :  un mouvement inédit.

 

1/Deux signes inhabituels : avoir  choisi la  couleur jaune pour se rendre visible et  occuper les ronds points pour se faire entendre.

Dans la symbolique populaire le jaune symbolise celui ou celle  qui a été trompé : la personne dont on dit qu’elle est cocue. Mais c‘est aussi la couleur des gilets des automobilistes sur le bord de route, en attente d’un dépannage salutaire, ou le gilets des cyclistes et des randonneurs qui veulent se faire voir de leurs potentiels prédateurs : camions, voitures,  motos, chasseurs du dimanche.  Un choix de  couleur qui à l’évidence n’est pas neutre, car elle donne une identité commune à des gens très différents.

Le rond point comme lieu de parole et de libre expression, c’est pour le moins étonnant. C’est dans ce territoire, un espace plus ou moins grand, plus ou moins aménagé pars ses occupants,   que se développe  des pratiques démocratiques : prises de décisions collectives, choix du porte-parole du jour, libres discussion sur tel ou tel point de revendication, organisation des actions quotidiennes, ….  Lieu où s’affrontent des idées portées par des personnes qui se déclarent hors partis et  hors syndicats. Lieu d’échanges d’expériences  avec d’autres  ronds points, car chaque rond point se veut  singulier. C’est là que s’élabore le récit commun des gilets jaunes : « On passe la nuit à discuter entre nous. On est devenu un peu comme une famille. Pour la première fois, on se rend compte qu’on est plus tout seul, on partage tous les mêmes galères. »

 

2/ Des revendications  multiples qui s’inscrivent dans une logique économique, sociale  et territoriale qui conduit vers la pauvreté. 

Elles sont le  reflet  d’une profonde colère contre le pouvoir en place,  mais aussi d’une grande diversité  dans les subjectivités politiques et les références idéologiques qui animent les gilets jaunes.

On y trouve à la fois  une rage contre la pression fiscale (trop des taxes, trop d’impôts, …) et contre la vie chère,  qui progressivement s’est déployée en un  refus de l’injustice et des inégalités qui s’aggravent,. Il y a une demande, peut-être une exigence d’avoir un pouvoir d’achat qui puisse permettre de vivre dignement. Ce qui n’est pas le cas pour bon nombre de gilets jaunes, en particulier des femmes seules avec des enfants à charge (bien qu’elles travaillent) et des retraités dont les pensions sont « petites ».

 

3/  Une remise cause  radicale du pouvoir qui se cristallise autour d’un   même slogan : « Macron démission » ou « Macron dégage ».

A ma  question : « que mettez vous derrière ce slogan, que voulez vous ? » les réponses sont multiples :

« Hollande,  car il n’a rien fait », «  Sarkozy, car lui il est près du peuple », « Marine,  car on le l’a jamais essayée », « Changer la constitution », « Mettre en place des  Référendum d’Initiative Civique  (RIC),….

On pourrait en conclure que la voie électorale peut être une issue à ce mouvement, mais finalement je dirais plutôt que ce slogan est l’expression d’une  coupure entre l’Etat et le peuple, autrement dit  d’une usure,  voire d’un effondrement des formes représentatives de la démocratie. Car ce qui m’a  frappé, c’est que le gilets jaunes se posent en interlocuteur direct, sans représentants reconnus, du pouvoir exécutif.

Les craintes, que j’avais au début du mouvement, d’une possibilité de son accaparement par la RN, me semblent  aujourd’hui infondées, même si parmi les gilets jaunes il y a des personnes militantes du RN, tout comme  d’ailleurs de  la France Insoumise  ou de la CGT. Ce mouvement est loin d’être idéologiquement et politiquement homogène.  

 

4/Comment qualifier, nommer explicitement ce mouvement ?

« Jacquerie », « Poujadisme », « Contre les élites », « Nouveaux sans-culottes », « Descendants des Communards », …

Même si l’on peut trouver dans le mouvements des gilets jaunes  certaines caractéristiques qui peuvent permettre une assimilation à ces références historiques (luttes antifiscales, critique du monarque Louis XVI, critique du  parlementarisme, libre parole, présence importante des femmes, …), nous ne sommes pas dans une situation où les gens meurent de faim dans un contexte  de Peste noire et de fin de guerre de Cent ans, les privilégiés ne sont plus la noblesse et le clergé, il n’y a pas de Comité de salut public qui soit mis en place et   nous ne sommes pas non plus dans la conjoncture nationale et internationale  des années 1950,  ni  dans celle de Mai-juin 68.

Rabattre de l’inconnu sur du connu  est une opération intellectuelle qui, certes permet de lier un présent à divers moments du passé dont on estime être les descendants, mais bien souvent cela appauvrit la pensée et occulte ce qui peut être nouveau dans ce mouvement des gilets jaunes .

Je retiens de ce mouvement deux choses contradictoires :  d’une part, son exigence d’égalité : injuste répartition de l’impôt, rétablissement de l’ISF, inégalités salariales trop importantes, volonté de services publics au service des gens,  … et d’autre part, des comportements ou des références   qui me paraissent très éloignés de cette exigence : imposition d’enfiler le gilet jaune pour pouvoir franchir les barrages, symbole du drapeau tricolore et de la Marseillaise, demande d’un Etat-providence plus généreux, propos xénophobes, vive la liberté d’entreprendre, … .

A propos de la violence, il est logique qu’il y en ait  tant la  violence étatique est  forte et la souffrance des gens réelle. Mais dans cet affrontement  à l’Etat la violence doit, à mon avis, rester défensive et ne pas prendre un caractère « gratuit » (pillage, destruction de boutiques, …).

 

5/ L’avenir de ce mouvement, dont le seul nom actuel est « gilets jaunes »  est donc incertain. Comment va-t-il évoluer ?

Sur les ronds points les gens se demandent comment s’organiser durablement : faut-il créer une structure qui les représente ? Faut-il rester en permanence sur les ronds points en s’organisant avec toutes les personnes qui les soutiennent ? Faut-il faire autre chose ? Bref ce qui est en jeu c’est de savoir comment construire un nouveau sujet politique.

Est-ce que « les gilets jaunes triompheront »?

 

    

              

 

 

 

 

 

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