Gilets jaunes : mes impressions

Mes impressions sur les Gilets Jaunes. L’occupation de points de blocage par des inconnus, des invisibles a fait peur aux puissants. Cette « insurrection » a inversé la peur. Et la répression menace la France pour conjurer la peur. Un état d’urgence plus urgent que celui de Manuel Vals. Les chefs d’entreprise demandent à leurs salariés de rester calmes, ne pas manifester.

En Novembre, les révoltés n’ont d’autre « revendication » que on veut vivre dignement. En décembre, comme jamais depuis longtemps, ils sont présents, visibles, à quoi servirait une revendication, un projet, un horizon ? sinon aux mêmes qui tirent la couverture à eux depuis aussi très longtemps, les politiques, les classes arrogantes.

Trois observations rapides de début décembre :

1 La bourgeoisie a choisi un leader inexpérimenté, Macron, arrivé par chance, accompagné par un lot déplorable d’arrivistes aussi cupides que bornés.

2 La Vème république contient en germe de nombreux virus, chevaux de Troie, dérives autoritaires, les historiens l’ont dit.

3 Les GJ inventent des modes nouveaux, ils se sont parlé, partagé le vécu, des heures et des jours et des semaines aux rond points. Un rapport autrefois appelé « de fraternité », qu’ici on dit plutôt respect et dignité.

Deux prescriptions immédiates me viennent à l’esprit

1 On doit se saisir de l’égalité ! Justice et égalité sont des questions du jour ! Et pas de solution de type hongrois ou polonais et revenu minimum garanti aux nationaux et chasse aux indésirables !

2 Il faut admettre complètement et en pratique la compétence totale sur les lois, les affaires, les décisions de ceux-là qui auparavant étaient les invisibles, les inconnus. Et pas de tricherie, on est hors représentation ! Ils ont exigé la retransmission en direct des paroles échangées avec l’Etat. Edouard Philippe a immédiatement et totalement refusé cette proposition, car elle mettait à égalité de compétence ce qui ne doit pas l’être. Le gouvernement connait le marchandage de modèle syndical, avec réception à l’Elysée, je lâche des augmentations, et des primes (non demandées) mais revoir le principe de domination, non, que Paris soit en flammes plutôt !

Une question a été débattue dans un café philo (à La Bastille) auquel j’ai pour la première fois participé le 9 décembre.  Pourquoi la démocratie représentative n’est pas capable de répondre à un mouvement populaire ? On y entendait une minorité (un tiers) hostile aux gilets jaunes, les poussant vers l’extrême droite. Une majorité était enthousiaste ou favorable aux gilets jaunes. L’actualité aidait bien ce jour-là à déborder de la philosophie, et bien qu’assez sceptique sur l’intérêt d’échanges généraux et philosophiques concernant la démocratie, j’ai noté cette intervention d’une dame : « la démocratie c’est quand on est tous coupables ».

Mi-décembre, cela continue dans toute la France, les rond points, les manifestations, tandis que les journalistes sont surtout à Paris. Une grande lame de fond qui réveille le pays d’un long sommeil. Dur réveil, avec périodes confuses. Des réminiscences de Révolution française dans la prise de conscience de la nature séparée des gens et des classes dirigeantes, classes arrogantes, devenues insupportables ; on a envie de leur dire « dégage ! » à ces dirigeants ; cela ressemble aussi un peu à l’Egypte de Janvier 2011. Les gilets jaunes sont des gens sérieux, à respecter, dignes, et ils ne pratiquent pas les codes et les langages du pouvoir.

Dans la bataille de l’arc de triomphe à Paris, n’y a-t-il pas un contenu profond ? Ce monument parisien, à qui cela appartient-il ? A Macron ? Aux extrémistes, au Rassemblement National, ou à  tous les autres ?

J’observe comment les évènements et le temps oscillent, balancent, hésitent, sur une crête. On ne sait qui va l’emporter. Les partis, le RN et autres sont refoulés des rond points (pas partout). Des électeurs de Le Pen vont aux rond points, rencontrent des gens, et disent qu’ils ne voteront plus. Tout est mobile. Cela peut mal se passer ou bien se passer et c’est dans le présent que ça se passe. J’ai cette impression que des énoncés matérialisent ces abstractions, très vagues en temps normal et réactionnaire que sont la souveraineté, la volonté générale et la démocratie. Et que tout peut basculer.

Des cibles ont été désignées : Amazon, les médias à la botte du pouvoir, les banques. La révolte a ouvert une fenêtre à travers laquelle sont devenues visibles les systèmes d’oppression. L’Etat ne parvient plus à remplir son rôle d’opérateur d’indistinction entre le Capital et le monde. Une fierté a été retrouvée. Au café philo, un homme a dit maintenant je suis fier d’être français !

Mais le point d’accord général, c’est que Macron devrait s’en aller, et toute la bande République en marche et les partis ; on ne veut plus les voir.

Je rajoute, mais cela a peut-être été dit autrement, il faut se saisir de l’égalité, abroger les lois de ségrégation.

Une nouvelle idée me vient en entendant chez les GJ, la demande de « reprise de contrôle », l’exigence de dirigeants du pays qui nous écoutent vraiment, qui portent nos souhaits jusqu’au bout.  C’et la reformulation de la responsabilité subjective, d’avant thermidor ; c’est l’idée que dans ce pays, les thermidoriens (aujourd’hui, il s’agit de tous, tous les politiques, syndicats) ont mis en place une barrière déclarée infranchissable derrière laquelle ils se cachent: la non responsabilité, la carte de défausse, la fuite possible , qu’ils sont capables de recouvrir d’un vocabulaire, de discours intarissables, sur le pragmatisme, progressisme, réformes, monde nouveau etc. Or certaines fois, ne faut il pas accepter le risque l’être « tous coupables » ?

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