LA COLERE DE MASSE

La colère de masse

Elle parle le langage de la justice, l’Etat celui de son abolition.

 

 

La rhétorique anti gilets jaunes vulgaire use d’un argument qui se veut de poids : au fond, ils ne représentent qu’eux-mêmes, les intérêts égoïstes de la petite classe moyenne déclassée, délaissée et lointainement abandonnée. En somme et au mieux, une poignée de quelques centaines de milliers de gens, au plus fort de leur mouvement. N’est-ce pas ce que le gouvernement, au bout de quelques semaines, a pu penser ? N’est-ce pas, joignant le geste à la pensée, ce qu’il conclut en lâchant, encouragé par nombre d’oligarques inquiets, quelques 10 milliards hors budget, pour la première fois, et bricole hâtivement quelques mesures ?

Assurément, urgence il y avait. Non que les troupes de déclassés en question eussent pu en quelque manière bousculer l’Etat. On n’a jamais vu une demi-classe, ici dite moyenne, écorner un pouvoir quelconque et moins encore se l’approprier. L’urgence est ailleurs.

On sait que ces 10 milliards, augmentés de quelques autres sous forme de primes supplémentaires défiscalisées octroyées opportunément par les patrons à la demande du gouvernement, destinés à la petite classe moyenne servent à séparer cette partie du mouvement de l’autre. Celle, à tous égards plus menaçante, lourde de dangers potentiels et composée de la grande masse des ouvriers. Les ouvriers d’aujourd’hui.

Qui sont-ils ? Ceux qui vendent leur force de travail, avec un salaire bas, en dessous du SMIC, en temps partiel subi, les travailleurs pauvres de toutes sortes, les chômeurs peu indemnisés, les retraités à petite pension, les femmes avec un travail précaire et un salaire insuffisant pour élever des enfants. Tous ceux qui subissent l’esclavage capitaliste, parce qu’ils sont des ouvriers, étrangers, jeunes ou vieux, appauvris massivement (les autres ouvriers encore en usine, provisoirement épargnés, ne représentent plus que 2 emplois sur 10 dans l’industrie), qui sont dispersés dans toute espèce d’emploi, dans les commerces, les hypermarchés, les hôpitaux, les EHPAD, les restaurants, les entrepôts des sites de vente en ligne, à domicile pour les services à la personne... Et lorsqu’ils ne travaillent plus ou peu sont les figures transitoires, massives et indiscutables de la pauvreté, celles des 8,8 millions de gens vivant en dessous du seuil de pauvreté dont 2 millions ne doivent la possibilité de se nourrir qu’aux banques alimentaires où se pressent en nombre les femmes seules avec leurs enfants et les retraités.

 

Ne sont-ils pas, tous, les ouvriers de ce pays ? De ce pays tel qu’il se présente et non tel que nous voudrions qu’il soit.

 

Ceux-là, certes pas tous, étaient assurément sur les ronds-points, dans les manifestations et face à la violence légale des troupes policières. Là leur colère de masse est apparue. N’est-ce pas d’eux dont on parle, les gilets jaunes ? Qui peut un instant le nier ?

 

L’Etat, lui, l’a compris. La question principale, à ses propres yeux c’est-à-dire aux yeux du monde restreint de l’oligarchie capitaliste, est de savoir quel revenu, toujours le moindre, est à octroyer aux ouvriers. Celui qui permet de reconstituer leur force de travail. Autrement dit : jusqu’où ne pas aller trop loin ? Quel est le salaire le plus bas que consentent les propriétaires des moyens de production ? Les ouvriers, qui eux ne possèdent rien, ont dit : « On ne peut plus vivre ! ». L’Etat a la charge impérative de trouver une solution, tout en garantissant à ses commanditaires l’inexorable écrasement des révoltes de masse.

Le point, sérieux, est celui de l’organisation a minima de la prédation capitaliste et de sa préservation au long cours, sachant que la question du pouvoir n’est jamais loin. Ce qui toujours se présente, quand surgit la colère ouvrière ou apparait son seul spectre menaçant, est bien de savoir qui décide : l’ouvrier ou celui qui le domine. C’est l’un ou l’autre. Prétendre qu’il y a une autre voie, une perspective tierce à venir confortant un idéal lointain est un fourvoiement. Le caractère parfaitement concret, immédiatement opérationnel de la sauvagerie capitaliste impose de se mêler du réel qui se présente.

Ne voit-on pas qu’au seul spectacle dérisoire de quelques assauts, vains, sur ses avenues commerçantes la bourgeoisie hurle et les médias aboient, l’Etat légifère contre le droit, signale bruyamment se préparer au pire, pour finir par traiter imperturbablement et en toute rationalité l’immédiat. Un objectif indispensable au présent mais qui vaut expérience pour l’avenir : le méprisable et prosaïque écrasement de la révolte ; car en tout comme en partie ce pouvoir est le plus bourgeois qu’il soit. 

Comme disait Lénine, en un moment qui n’est pas le nôtre de la guerre engagée par les ouvriers et les paysans russes : “La bourgeoisie est pour le pouvoir unique de la bourgeoisie.”[1]

Si notre pays existe, alors il reconnaîtra la colère de son peuple comme un droit. Les gilets jaunes, qu’une inégalité conçue comme éternelle séparent des possédants, ont saisi dès le début de leur mouvement l’antagonisme profond qui les opposent à la bourgeoisie, et maintenant l’approfondissent. Ils rencontrent la puissance de la classe dominante, sous la forme résumée de l’Etat, abrégée et unique de son chef, Macron.

Le nom d’un président conspué, instrument d’une servitude, sonnant avec “Démission !”. Sans ignorer bien sûr que tout autre président serait le même. Comment croire qu’un semblable, poussé à sa place, aimant l’ordre établi et la classe possédante, serait différent ? Clamer malgré tout “Macron démission !” est sain et vaut pour toute espèce de Macron disponible. “Les peuples lancent la foudre, ils ne condamnent pas les rois, ils les replongent dans le néant, et cette justice vaut bien celle des tribunaux.” proférait Robespierre.

La centralité de Macron est un instrument, un élément décisif et fatal de sa propre politique, énoncée comme telle sous la figure du grand débat où sa place d’acteur d’Etat unique agit comme le déterminant essentiel. Du pouvoir, de sa solidification ou sa négation, Macron exprime le nom.

La colère de masse vise Macron, atteint l’Etat, bouscule la bourgeoisie et prononce heureusement une vérité : pas de représentants ! Rousseau, avant eux, avait dit : « Quoi qu’il en soit, à l’instant qu’un peuple se donne des représentants, il n’est plus libre ; il n’est plus. »[2]. Néanmoins le déchainement populaire existe bel et bien. Il est une matière, un faisceau d’éléments émancipateurs, que certains par ailleurs pensent comme insusceptible d’être sérieusement organisée. Or, tout au contraire, cette matière se révèle aux gilets jaunes eux-mêmes comme à tous, dans un apprentissage encore réticent et discret. Son organisation, une novation propre, est au régime d’un commencement, non d’une avant-garde ou d’un parti.

L’organisation vient. Elle s’est formée sur les ronds-points, dans les assemblées puis dans les manifestations qui entrainent un face à face prolongé, significatif et inédit, avec l’Etat et maintenant dans le regroupement des assemblées. Une existence populaire authentique apparaissant hors de toute bureaucratie représentative inutile constitue déjà une victoire que le terme organisation ne restitue pas complètement.

 

La colère de masse s’organise. Il lui faut tenir, tenir des batailles et obtenir des victoires.  

Sur les services publics, c’est possible.

La politique bourgeoise dicte les règles de l’économie et des services dus à la population. Nous vivons à l’heure de la contraction des dépenses publiques, de l’amoindrissement des recettes provenant de l’impôt pesant sur les riches et sous condition du solde de la dette de l’Etat. Pour les gens, entrés dans l’âge des restrictions et des privations depuis longtemps, elle est marquée par le sacrifice des services, du patrimoine et des intérêts publics au seul profit du Capital.  

La justice serait de gagner, pour les services publics, la propre négation de toutes les menées bourgeoises de Macron et ses devanciers : le retour des services publics dans les quartiers, les villes et les campagnes, avec entre autres la réhabilitation des logements populaires et leur construction en nombre sous gestion publique, l’obligation d’un service de santé là où habite la population et des transports collectifs rénovés et suffisamment nombreux. Les ouvriers d’aujourd’hui comme ceux d’hier peuvent faire face victorieusement aux classes gouvernantes. La création de la sécurité sociale, dans un temps de forte pression et présence populaire, fut imposée en 1945, contre les intérêts des assurances sociales privées, qui durent même se passer de toute indemnisation.

 

Vive la colère de masse, son organisation et ses batailles !

 

 

         Sesaisirdel’égalité

          sesaisirdelegalite@gmail.com

 

[1]Lénine Pravda» n° 28, 9 avril 1917

 

[2]Du Contrat social

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