1er épisode, "Le grand remplacement" ou le déclin français : un fantasme réactivé

Janvier 2022, les différents candidat·es ont réagi au bilan démographique 2021 de l'INSEE. D'une façon affirmée ou entre les lignes de leur discours se devine une trame d'idées d'extrême-droite : celles du déclin français qui s'incarne aujourd'hui dans l'expression du "Grand remplacement". Qu’est-ce donc que ce grand remplacement ? Quels sont ces éléments constitutifs ?

Les discours proposés dans la fiction de la semaine dernière par Marine Le Pen, Emmanuel Macron ou Eric Zemmour (cf. Prologue - Le bilan démographique 2021 de l’INSEE) reposent sur des éléments disponibles le plus souvent en ligne, des vidéos, des programmes politiques, etc. Derrière toutes ces propositions censées redonner de l’allant au pays se trouve une suite d’arguments fallacieux centrés sur l’idée du déclin démographique de la France. C’est un argumentaire mobilisé depuis plus de deux siècles par l’extrême droite. L’expression contemporaine « le grand remplacement » rassemblent celles et ceux pour qui le déclin démographique semble une réalité implacable qu’il faut résoudre de toute urgence. Dès 2015 sur Médiapart, Edwy Plenel rappelait les dangers de ces propos « Nous ne sommes pas ici en présence d’une opinion qu’il s’agirait de discuter ou de réfuter. Mais d’une idéologie meurtrière dont les ressorts sont ceux-là mêmes qui, par la construction fantasmée d’une question juive, ont, hier, entraîné l’Europe dans l’abîme du crime contre l’humanité. » Il faut en effet très clairement affirmer que l’idéologie sur laquelle repose « le Grand remplacement » est raciste (bien souvent antisémite et islamophobe) et sexiste. Elle se situe du côté des discours mortifères qui ont scandé l’histoire des 19ème et 20ème siècles. Elle se pare des atours de la liberté d’expression, elle se cache derrière le paravent de la simple opinion, elle cherche à séduire par la transgression des propos (en s’appuyant sur le fameux « on n’a plus le droit de rien dire ») mais elle est tout simplement dans la continuité de l’âge des extrêmes.

La plupart de ses promoteurs médiatiques ont d’ailleurs été régulièrement condamnés : Eric Zemmour le 25 septembre 2020 pour « injure et provocation à la haine » ; Renaud Camus pour provocation à la haine et à la violence le 10 avril 2014, puis à nouveau le 16 janvier 2020.

Cette toile de fond idéologique s’appuie sur trois ressorts qui vont être déclinés de différentes façons au cours du temps.

  1. La première série d’arguments fallacieux gravitent autour de l’idée des valeurs traditionnelles françaises. Celles-ci seraient menacées et attaquées. Ces valeurs changent en fonction des périodes (la famille, les racines chrétiennes de la France, la morale, la galanterie, etc.) mais elles sont toujours « traditionnelles » et « indissociables » de l’histoire de France. Cette dernière étant d’ailleurs pratique puisqu’on lui fait dire régulièrement n’importe quoi.
  2. La deuxième série d’arguments fallacieux suit logiquement la première : le recul de ces valeurs entrainerait le déclin de la place de la France dans l’Europe et dans le monde et participerait de la diminution de sa puissance. Tout signe laissant montrer une perte de puissance est ainsi interprétée avec la grille du déclin des valeurs morales. Nous pourrions ainsi prolonger la partie fictionnelle de la semaine dernière en nous intéressant à la perte du contrat des sous-marins avec l’Australie. Cela pourrait être expliquée par la difficulté de la France à s’affirmer dans le Monde, une sorte d’incapacité à s’imposer dans les relations internationales, une baisse de virilité en somme qui ne serait que le pendant, à l’intérieur de nos frontières, de l’évolution des rapports entre les femmes et les hommes. Ainsi, le déclin de la place de l’homme en France ne serait que le symétrique du déclin de la place de la France dans le monde. Avec ce deuxième axiome la France est donc en constant déclin depuis, grosso modo … la révolution française… C’est à se demander, après deux siècles de chute, comment elle fait pour être encore membre du G8 ou du conseil de sécurité de l’ONU !
  3. Le dernier bloc d’argument fallacieux vise à désigner un coupable. Ce déclin serait orchestré par des forces depuis l’extérieur du territoire mais aussi et surtout depuis l’intérieur. C’est le fameux « qui ? » des dernières manifestations contre le passe sanitaire mais dont la réponse est bien connue par les zélateurs du Grand remplacement. Cela serait les juifs et/ou les homosexuels et/ou les capitalistes (ceux des grandes entreprises mondialisées, les 1%), les musulmans, les noir·es, les féministes, les islamo-gauchistes qui gangrènent l’université, etc. Tous ces groupes participeraient ensemble (et probablement de façon concertée) à savonner le plancher du paquebot France. C’est un complot donc.

Ces discours sont très actifs dans des groupuscules n’ayant pas toujours eu pignon sur rue mais qui, ces dernières années, ont trouvé des relais efficaces dans de nombreux médias (Causeur, Valeurs actuelles, CNews, BFM-TV, etc.) ou grâce à des personnalités médiatiques reprenant leurs propos. Les événements politiques et sociaux ont aussi constitué des incubateurs et des diffuseurs de ces idées (il y a quelques années déjà la « manif pour tous » ou plus récemment l’antisémitisme de certains cortèges contre le passe sanitaire).

Ces discours d’extrême-droite sont largement présents aujourd’hui dans tout l’espace public. Prenons deux exemples récents.

Un article du Journal « Le Monde » relate les propos tenus fin aout parJordan Bardella du Rassemblement national. Dans un tweet du 25 aout il tient les propos suivants « […] l’immigration entraîne un changement de population, inédit dans notre histoire par sa rapidité et son ampleur. Il nous reste peu de temps pour choisir le visage qu’aura demain la France. » Dans une interview donnée à BFM TV le 29 aout il précise : « " Je n’aime pas ce mot de grand remplacement parce que je trouve qu’il n’est pas clair, c’est un slogan très intellectuel mais il pointe une réalité qui est juste. Qui est juste, a insisté Jordan Bardella. Allez-vous balader dans tous les quartiers où moi j’ai grandi, en Seine-Saint-Denis, à Bobigny, à Drancy, et… " " Vous parlez de couleur de peau ? ", intervient l’animateur Jean-Baptiste Boursier. " Je parle de culture, de religion, de l’implantation sur notre sol d’une civilisation avec qui nous ne partageons rien ", a assuré l’eurodéputé. » Il y a très clairement une lecture des données totalement manipulatrice et des propos qui renvoient à une vision conflictuelle de la nation. Elle oppose « l’immigration » (les immigré·es) à la population synonyme ici de nation française. En cela elle oppose les français·es entre eux puisqu’une partie des immigré·es possède la nationalité française (mais cela rejoint ici la rhétorique classique de l’extrême droite avec « les français d’origine française »). Il jette le doute et l’opprobre sur tous les autres, les étranger·ères quelqu’iels soient et renvoient le tout à une opposition de civilisation désignant sans le dire les musulman·es comme source du problème. Il crée du stéréotype, de la différence, des inégalités et de la fracture en entretenant la confusion et en confondant volontairement tout.

Deuxième exemple, le « sommet de la démographie » organisé le 23 et 24 septembre à Budapest par Victor Orban a été l’occasion de mettre en avant un aspect moins souvent visible de la théorie du grand remplacement : son sexisme fondamental et sa défense du patriarcat. Le progressisme, l’avortement ou les LGBTQIA+ sont la cause du déclin démographique alors que le besoin d’immigration en est le symptôme. Un article du Monde relate là aussi ces éléments. Ce sommet (et les propos qui y ont été soutenus) a été organisé par le président d’un Etat européen dont le parti a siégé avec les élu·es de la République en Marche au Parlement Européen jusqu’en mars 2021.

Ainsi, si nous sommes tout à fait d’accord avec les propos d’Edwy Plenel sur la dangerosité de ses thèses, nous prendrons toutefois le temps d’analyser, dans les différents épisodes qui vont suivre, quelques-uns des ressorts de ces théories car ils se sont largement répandus dans l’opinion publique. Sous des airs plus ou moins innocents, nombre de ces idées ont largement séduit des femmes et des hommes politiques ou des intellectuel·les qui les véhiculent. Beaucoup de nos élu·es ont des propos qui entrent très clairement dans le spectre des idées d’extrême-droite. Ainsi des propos comme « il y a une perte des valeurs familiales », « la France ne fait plus d’enfants », « on ne peut pas aller plus loin dans l’égalité femmes hommes sans toucher à quelque chose de fondamental » ou « L’immigration d’aujourd’hui pose quand même plus de problème que celle d’hier », etc., sont des opinions largement communes. L’épisode de l’islamo-gauchisme à l’université en est par exemple un de ces nombreux avatars. Ainsi il nous faut détricoter cet argumentaire, non pas pour convaincre les Zemmour et consorts mais bien toustes celles et ceux qui ont des doutes, qui pensent qu’une partie au moins de ces discours ne sont pas tout à fait faux. C’est ce que nous ferons dans les épisodes qui suivent. Nous commencerons par traiter de la natalité et de la fécondité.

A suivre, épisode 2 : la natalité baisse... et alors?

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