Luttes territoriales awajún (gr. jivaro, Pérou)

Selon la Defensoría del Pueblo (organe constitutionnel autonome, Pérou), les « peuples autochtones » de l’Amazonie péruvienne étaient impliqués début 2014 dans 19 conflits liés aux usages économiques et/ou culturels des ressources naturelles. Pour les Awajún (groupe jivaro installé sur le Haut Marañón et ses affluents, dép. d’Amazonas), les ennuis liés à l’« extractivisme » ont commencé en 2008, s’il est possible de s’exprimer ainsi tant les concessions pétrolières et autres s’étendent de plus en plus au cœur du piémont amazonien suite à la politique de parcellisation des terres à la fin des années 1980. A cette date apparaissaient les premières mobilisations contre la concession minière accordée à l’entreprise Afrodita, filiale du canadien Dorato, dans la Cordillère du Condor[1]. Un an après, en avril 2009, la Présidence d’Alan Garcia publiait une série de lois et de décrets ayant pour objectif de faciliter la vente des terres communautaires ou leur concession[2] aux entreprises multinationales pour qu’elles investissent dans des projets de prospection et d’extraction. La violente répression par les forces armées, le 5 juin 2009, près de Bagua (dép. d’Amazonas), a mis fin à la campagne de protestation. Si les textes législatifs ont été révoqués peu après le drame, 52 dirigeants et manifestants sont jugés depuis le 14 mai 2014 – la dernière audience, fort hypocrite, s’est tenue le 15 octobre –, plusieurs d’entre eux encourant des peines de perpétuité[3].

D’une manière générale, la légitimité des revendications awajún est fondée aussi bien sur la convention 169 de l’OIT, ratifié par le Pérou en 1994, que sur plusieurs lois nationales. Celle de 1974 notamment, relative aux « communautés autochtones de la forêt et de la forêt d’altitude »(n°20653), reprise par celle de 1978 (n°22175) et dans lesquelles « l’Etat reconnaît l’existence légale et la personnalité juridique des communautés amérindiennes » (art. 7). Mentionnés dans la Constitution de 1979, ces principes y sont articulés à la question des territoires dits « insaisissables, imprescriptibles et inaliénables » (art. 163), bien que celle de 1993 – et la perte du caractère inaliénable des terres – les ait fortement remis en cause. Il convient également de mentionner la loi de 2002, relative à « la protection des savoirs collectifs portant sur les ressources biologiques » (n°27811, art. 2a)[4], selon laquelle les « peuples originaires » ont « des droits antérieurs à la formation de l’Etat péruvien ». En d’autres termes, les droits awajún en matière de territoire sont à la fois « collectifs » – revendiqués en tant que « peuple » – et « originaux » – revendiqués comme historiquement antérieurs à la naissance de l’Etat-nation, ce qui implique par ce dernier une reconnaissance et une protection de sa pluralité ethnique et culturelle (Constitution de 1993, art. 2).

Suite aux événements de Bagua, le Pérou a également adopté en août 2011 – le décret n’a été publié qu’en avril 2012 – la loi dite de « consultation préalable des peuples autochtones » (n°29785). Celle-ci définit le cadre juridique à partir duquel devra s’organiser tout dialogue dans les processus d’exploration et d’exploitation des ressources naturelles au sein des territoires amérindiens. Saluée par beaucoup, la loi n’en est pas moins problématique. D’abord parce que seuls sont concernés les projets présentés après la publication du décret. Ensuite parce que le pouvoir décisionnel demeure entre les mains de l’Etat, qui n’hésite pas à exclure du processus de consultation préalable des projets dits d’« intérêt nationaux ». Enfin parce que le flou de la définition juridique des communautés autochtones – de « descendance directe », qui témoignent de « liens spirituels et historiques avec un territoire exploité ou occupé traditionnellement » (art. 7) – permet aux entreprises d’en contester son application. La publication de la liste de 52 « peuples autochtones ou originaires » fin octobre 2013 n’a pas dissipé les craintes des organisations amérindiennes à ce sujet.

Dans les faits, et bien que la proposition d’ordonnance régionale à l’initiative de l’Organisation régionale des peuples autochtones du nord du Pérou (Orpian) ait aboutie en mai 2013, les conflits entre communautés et compagnies se multiplient, sans parler du fléau de l’exploitation aurifère informelle le long des principaux fleuves et de leurs affluents. Outre les projets de centrales hydroélectriques sur le fleuve Marañón, c’est la compagnie pétrolière française Maurel & Prom (associée au Canadien Pacific Rubiales Energy) qui est aujourd’hui l’objet de toutes les attentions. Celle-ci a obtenu la concession du lot 116 en 2010 après s’être établie en territoire awajún en 2007 à la faveur d’un jeu amer qui consiste à diviser pour mieux acheter, voire à présenter de fausses signatures (accusation portée à la connaissance de la Defensoría del Pueblo par Orpian). C’est dans ce contexte qu’en juin 2012 des représentants awajún (réunis à Santa María de Nieva, dép. d’Amazonas) ont demandé à l’Etat de respecter ses obligations et d’organiser les consultations préalables à toutes activités d’extraction ou hydroélectriques considérées par ailleurs comme « incompatibles avec leurs modes de vie ». Ceux-ci ont réitéré leur demande avec l’appui d’Orpian auprès du Ministère de l’Energie et des Mines en aout 2013 (réunion de Pampa Hermosa), sans plus de succès.

Face au silence de l’Etat, la Coordination régionale des peuples autochtones (Corpi, dép. de Loreto), à laquelle appartient l’Organisation awajún de la Province du Haut Amazone (Onapaa), s’attache à créer un « territoire intégral » – en accord avec une vision « holiste », integral,du milieu amazonien –, libre de toute activité d’extraction, un phénomène en soi qui n’est pas nouveau, mais qui fait preuve ces derniers mois d’une certaine actualité. D’autres associations awajún (dép. d’Amazonas) réunies à Imaza (en février 2013), lui ont emboité le pas. Cette volonté de former une « nation autochtone autonome » se fonde sur la représentation d’une « occupation ancestrale » des territoires et s’appuie sur les notions d’autonomie (art. 89, Constitution de 1993) et d’autodétermination (art. 3, Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones). Elle est née du constat que les terres leur appartenant en titre (suite à la loi de 1974), sans continuité les unes avec les autres, ne correspondent pas au territoire historiquement occupé, interdisant de fait toute désignation d’un espace in extenso qui permettrait l’utilisation sans restriction (el uso integral) des ressources matérielles et immatérielles présentes. En d’autres termes, ce projet répond à un état de fait éprouvé par la société awajún depuis que sa relation à son environnement est déterminée par des décisions étatiques ou privées et non par sa capacité, des attitudes et décisions propres ; depuis que celle-ci est repensée en fonction d’une appartenance à un territoire dont les frontières sont imposées de l’extérieur. Il souligne de même combien l’identité awajún est mise à l’épreuve dans des choix politiques, en l’occurrence ici sa singularité face à un Etat national perçu comme « agresseur », tout autant qu’elle s’inscrit dans un paysage international marqué par des politiques de valorisation des identités locales et de la diversité culturelle.

Cependant, la multiplication des associations représentatives awajún et leur affaiblissement pour une part, l’absence de considération des gouvernements successifs et le déploiement de militaires en trois sites stratégiques sur le Haut Marañón pour l’autre, font craindre un nouvel embrasement aux personnes rencontrées ces dernières semaines lors d’une enquête ethnographique au sein des communautés awajún. De fait, on ne peut écarter un conflit d’autant plus violent que les Awajún ont le sentiment d’avoir été trahi par l’ensemble des responsables (amérindiens et nationaux). Les propos de l’actuel président ne sont pas sans attiser le mal-être, quand il affirme que l’esprit de la loi 29785 est de donner la parole à ceux qu’il appelle les « non contactés ». Ces derniers disparaissant, la loi n’aura bientôt plus de raison d’être ! Politique assimilationniste ou d’exclusion sociale, peu importe tant la volonté de redéfinir les concepts d’« indigène » (indigena) ou de « natif » (nativo) va dans le sens d’une réduction des droits des populations concernées au bénéfice d’un développement en termes de « capital infrastructurel », opposant ainsi Amérindiens et modernité. En cela la pensée d’Ollanta Humala – n’est pas différente de celle de son prédécesseur : au moment où la loi leur reconnaît des droits et nous « autres » la richesse de leur singularité, l’Etat se demande si les « peuples » qui composent le Pérou sont réellement « autochtones ».

 


[1]Située en amont du fleuve Cenepa, affluent du Marañón, les conséquences environnementales et sanitaires sont notables ; le processus judiciaire (recours déposé auprès du Ministère de l’Energie et des Mines) est d’actualité, puisque la dernière audience s’est tenue à Lima le 14 octobre.

[2]En les fragmentant via des titres individuels de propriété.

[3]Cf. http://www.mediapart.fr/journal/international/040814/perou-le-proces-qui-vise-les-defenseurs-de-l-amazonie

[4] Lois (n°20653 & 27811) à l’élaboration desquelles participa Walter Cuñachi Bizanquit, autorité awajún reconnue.

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