Pour une réforme de la protection de l'enfance (1): mettre fin aux exclusions

L’Aide Sociale à l’enfance est en échec dans ce qui constitue le cœur même de sa mission, la protection de l’enfance en danger. Nous, progressistes, ne pouvons détourner le regard, il s’agit d’enfants, ils sont des écorchés. De leur dérive, de leurs blessures, que faisons-nous ? Voulons-nous les laisser grandir seul, donner naissance à des adultes torturés ?

Ils ne sont pas si nombreux, 19 pour mille enfants. Les moyens que le pays consacre à l’accompagnement des enfants en difficultés ne leur permettent de toute façon pas d’être plus nombreux. On crée des listes d’attentes, on fabrique des priorités pour ne pas dépasser les budgets, on laisse des familles seules avec leurs difficultés.

Dans cette petite minorité d’enfants accompagnés, l’exclusion frappe sévèrement. Exclusion de la cellule familiale parce que les parents n’en peuvent plus, espèrent le placement, ont été absents trop longtemps. Exclusion de l’école parce qu’on ne peut rien leur apprendre, qu’ils devraient être ailleurs (Education spécialisé, handicap), qu’ils ont trop de retard, que leur place n’est pas sur une chaise dans une classe.

Alors, quand nous, travailleurs sociaux, intervenons, notre première mission, peut être l’unique, est de mettre un terme à cette succession d’exclusion, de créer de la solidité, de prouver à l’enfant, dans son ascension vers l’âge adulte, qu’il existe des points d’ancrage fermes et qu’il peut à tout moment s’y raccrocher.

Ce sont des enfants en dérives, fugueurs, testant la solidité des liens que les adultes proposent, parfois violents, souvent insolents, toujours tristes. Ils sont habitués à errer ensemble si nous n’avons rien à proposer, ils se tournent vers leur monde, celui des enfants marginaux, des bandes.

Or, l’Aide Sociale à l’Enfance est encore construite autour de la possibilité pour les professionnels de lâcher, de mettre fin à l’accompagnement, parce qu’on, le jeune, ou la famille, n’adhère pas, parce qu’on a tout tenté, parce qu’on a pas de solution. Il y aurait une vertu éducative à la rupture. Les enfants que j’accompagne qui on vécu ces mains levées ont compris l’essentiel, on les laisse seuls, l’institution n’est ni persévérante ni fiable.

Dans l’accompagnement des familles, hors situation de placement, les « mains levées » ( ces abandons institutionnels) restent rares. Quand on en arrive au placement, le problème devient massif, il est structurel, nous avons pensé l’hébergement comme étant nécessairement rythmé par les ruptures.

Nous avons créé de lieux de placement d’urgence qui accueillent les jeunes pour des périodes allant de quelques jours à trois mois. Nous demandons à l’enfant de s’investir, d’être adapté, de se conformer, tout en lui affirmant que nous l’abandonnerons à date fixe, qu’il n’a pas d’avenir dans le lieu où nous l’accueillons. Qu’il faudra qu’il s’adapte, encore et encore, qu’il plie, qu’il accepte, qu’il se soumette ou qu’il parte.

Or, ce que ces enfants attendent, c’est un lieu inconditionnel, un lieu ou inconditionnellement ils aient leur place jusqu'à ce qu’ils n’aient plus besoin d’accompagnement. Cet amour inconditionnel qui structure et que souvent ils n’ont pas pu obtenir dans le milieu familial.

Nous, progressistes, demandons en ce sens la reconversion de tous les dispositifs d’accueil d’urgence en lieux d’accueil pérennes parce que l’abandon n’est jamais structurant, il n’est qu’une répétition de l’exclusion originelle dont souffre l’enfant.

Nous demandons que dans tous les foyers soient créées des places d’urgences et que soit offert aux enfants hébergés dans le cadre de l’urgence la possibilité de rester dans les lieux qui les accueillent

Mais, au-delà des situations d’urgences, nous demandons que les mains levées de placement ne puissent être qu’exceptionnelles dans le parcours d’un enfant placé.

Plus un enfant est en difficulté, plus il connait de mains levées. On demande le départ d’un enfant parce qu’il fugue (sans lui donner le temps de se poser), parce qu’il est difficile au quotidien, par ce qu’il est sans activité, parce que, adolescent, il a des relations sexuelles dans le foyer, parce qu’il ne tient pas le cadre, parce qu’on ne l’apprécie pas, parce qu’il a des addictions…

Alors, ces enfants connaissent10, 15 lieux de placement en quelques années, et on est surpris que, ballotés de foyers en foyers, dans différentes régions de France, ils n’évoluent pas positivement. On les enferme, on les plie, on les prive de liberté, pour 4 mois (Centre Educatif Renforcé) ou plus (Centre Educatif Fermé) et s’ils ne comprennent pas, ils iront en prison.

S’il est compréhensible que des professionnels ne supportent plus le comportement déviant d’un enfant qu’ils accompagnent au quotidien, nous ne pouvons nous satisfaire de dispositifs qui ajoutent de l’exclusion à l’exclusion.

 Nous réclamons donc une réforme drastique de la notion de « main levée ». Il appartiendra aux associations et aux pouvoirs publics de créer des espaces de respiration pour les équipes (qui ont le droit d’exercer leur métier sans souffrir) et pour les jeunes. Mais un enfant en difficultés, placé dans une institution, doit se voir garantir une place fixe, stable, presque définitive jusqu'à ce qu’ils estiment ne plus en avoir besoin ou souhaite partir vers un autre dispositif.

Le bon fonctionnement des lieux de placement n’est pas incompatible avec cette continuité de prise en charge qui est indispensable aux enfants fragiles. Nous devons créer un mode de financement des lieux de placement qui permette la création d’un parcours individualisé ET une sécurité affective dans le placement.

« La France n’est pas assez riche d’enfants pour qu’elle ait le droit de négliger tout ce qui peut en faire des êtres sain » affirme l’ordonnance du 2 février 1945. Pouvons-nous négliger cette mission aujourd’hui ?

En tant que progressistes, nous souhaitons que des alternatives à l’exclusion soit travaillées par l’ensemble des institutions prenant en charge des enfants. Des alternatives doivent être créées pour diminuer encore le nombre d’exclusions d’établissement scolaire, d’IME, d’ITEP, le principe doit être celui du retour de l’enfant dans son établissement, s’il le souhaite et après d’éventuels temps dans des établissements spécialisés car les ruptures sont toujours des violences faites aux enfants et nourrissent trop souvent les exclusions futures.

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