Une vie d'ouvrier dans la vallée de la Fensch

La vallée de la Fensch s’éveille. Les lueurs du jour naissant peinent pourtant à percer la nappe de brume arrimée aux premiers coteaux. L’usine scintille et ses lignes d’acier dessinent une masse lourde.

La vallée de la Fensch s’éveille. Les lueurs du jour naissant peinent pourtant à percer la nappe de brume arrimée aux premiers coteaux. L’usine scintille et ses lignes d’acier dessinent une masse lourde. Tel un vaisseau mère autour duquel les petites maisons semblent autant d’orbites. Jean-Charles, 55 ans, petit rond bonhomme, est au travail depuis plusieurs heures. « Lorsque je travaille le matin, je me lève à 3h15. » C’est ainsi depuis 30 ans. Depuis 30 ans, sa femme se lève en même temps que lui, et prépare le café. 30 ans que Jean-Charles l’avale d’un trait, saisit le petit sac pour son déjeuner puis s’élance. Dehors la nuit est encore pleine lorsqu’il prend sa voiture et traverse la vallée pour gagner son poste de travail situé à quelques kilomètres. La vallée de la Fensch à quelques kilomètres de Metz est une incongruité locale. « Pour les villes finissant en ange, c’est par là » indique, moqueur, un passant. Hayange, Florange, Knutange ou Uckange, en sont quelques-unes, nichées dans le creux de la vallée. C’est ici que grondent les usines de la sidérurgie. Ici qu’une part historique du patrimoine de l’industrie française s’est forgée. Un berceau dans lequel les usines s’alignent les unes derrière les autres et les villes s’agrègent.

Mais depuis le mois d’octobre 2011, le dernier des 300 hauts fourneaux lorrains encore en activité, le « P6 » comme on l’appelle ici, s’est tue, ne vous contemplant plus que de sa majesté rouillée. Il y a bien pour les non-initiés ce mélange de souffre qui flotte dans l’atmosphère. Mais pour les autres, l’absence de suie sur les vitres des maisons parle d’elle-même. Aujourd’hui, seul le bruit de la cokerie rend vie au site, mais il ne fournit plus que les hauts fourneaux de Dunkerque. Le groupe ArcelorMittal, numéro un mondial de l’acier, propriétaire du site depuis 2006, avait alors justifié cette fermeture par la baisse saisonnière de l’activité. Mais peu sont ceux qui parient ici sur la réouverture du haut fourneau. « Pour relancer un haut fourneau, il ne suffit pas d’appuyer sur un bouton. C’est long. Un arrêt temporaire, c’est quasiment un arrêt définitif. D’autant qu’il y a urgence. La pyramide des âges a déjà été rompue. Très peu de jeunes y travaillent. S’ils ne reprennent pas ce savoir faire aujourd’hui, il sera perdu, » avance Jean-Charles.

Et ce savoir-faire perdu, c’est un peu plus du patrimoine de la vallée qui s’évanouirait. « Il y a eu du sang et des larmes ici.  Les anciens étaient fiers de ce qu’ils faisaient. Il y avait un savoir-faire unique qu’ils nous transmettaient, une sorte de compagnonnage. » Tous ici connaissent l’issue de la vallée voisine de l’Orne. Jadis vallée des mines, elle croupie aujourd’hui dans l’oubli, ses mines obstruées. Il y a bien le cas particulier et exceptionnel d’Amnéville. La « ville thermale ». La « ville casino » où l’on peut faire du ski sur une piste artificielle. Ou de quelques entreprises qui tentent de redynamiser les pentes de la vallée. Pour le reste, les cités dortoirs se juxtaposent.

Dans la vallée de la Fensch, c’est pourtant l’horizon abyssal vers lequel beaucoup se sentent projetés. La longue liste des « cela n’existe plus, fermé » est déjà inépuisable. Les fenêtres murées côtoient de sinistres rideaux de magasins tirés. Et l’effet domino est perceptible. La solution pour les rares commerces subsistant est parfois de cumuler les services. Proposant café, épicerie et parfois même station service. Les plus anciens peinent à voir mourir leur vallée. Jean 54 ans, ami de 30 ans de Jean-Charles et autant d’années à l’usine, vous conterait avec poésie l’histoire de cette vallée. Elle a bercé son enfance, lui le fils d’immigrant italien, avant de rythmer sa propre vie. « Avec ma femme, nous avons construit notre vie en fonction de l’usine. Lorsque j’ai commencé, on ne savait jamais où on allait finir la journée. On allait au bistrot et on venait nous chercher. J’ai quasiment 28 ans de flux continu. 7 jours de 8h puis 2 jours de repos. Avec des horaires de nuit puis du matin. Des levées à 5h et des siestes à 13h. Des noëls et des anniversaires à l’usine. J’aurais aimé transmettre ce savoir-faire à mon fils. »

Comme Jean, Jean-Charles est également le fils d’un immigrant italien venu travailler dans l’usine. « Nos pères travaillaient 70 heures par semaines et ils en redemandaient. Mais à cette époque les heures supplémentaires existaient. Aujourd’hui nous vivons sur le seuil de pauvreté. Il y a une claire régression entre la situation de mon père et la mienne. Tant que ma santé me le permettait, je cumulais plusieurs emplois. Ma femme fait des ménages et gagne 500 euros par mois. Et moi à 56 ans, 1500€. Heureusement nous avons le Luxembourg à côté. Nous y faisons quelques économies, allons y acheter notre essence ou nos cigarettes. L’Allemagne également, où il n’y a pas si longtemps, il était encore intéressant d’aller y faire ses courses. Mais je dis à mes fils qu’ils ne pourront plus compter sur l’usine. » Les fils l’ont bien intégré. Benoit, 24 ans, travaille dans la chimie et partage sa vie entre Metz et Nancy. Pour lui son avenir est ailleurs. « Tous mes copains sont dans le tertiaire. Aujourd’hui, lorsque je reviens dans la vallée, je n’arrive plus à regarder ces usines, cette rouille. Et puis j’ai vu mon père. Je ne veux pas d’une vie comme lui. Lorsque nous étions enfants, mon père rentrait et il ne fallait surtout pas faire de bruit. » Beaucoup ont déjà tourné le dos à l’usine et regardent vers le Luxembourg voisin. Les maisons d’ouvriers sont de plus en plus souvent habitées par des salariés au Luxembourg et les lotissements nouveaux aux gazons impeccables devant lesquels stationnent les plaques d’immatriculation luxembourgeoises, se multiplient. Pour autant sa capacité à absorber la demande d’emplois des frontaliers se réduit peu à peu.

En attendant, la petite «  boulangerie des travailleurs »  qui fait face à l’une des entrées de l’usine ne désemplit pas. Entre 4h30 et 12h30, ses heures d’ouverture, les clients se succèdent. Il y a ceux qui sortent d’une nuit de labeur. Ceux qui vont commencer leur journée à l’usine et puis, ceux qui s’apprêtent à s’engager sur la très encombrée autoroute du Luxembourg. La boulangère tentera bien d’un trait philosophe d’égailler ses clients : « tant qu’il y a de la fumée, il y a de la vie ». La fumée a disparu.

SD.

reportage réalisé en juin 2012 pour le magazine Polka

 

 

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