Une jeunesse française aux Mureaux (78)

« J’en ai marre de me réveiller pour rien. » Saber s’élance pourtant. Les premières lueurs de la journée réchauffent déjà le rideau mité posé sur la fragile vitre fissurée. Dehors, la zone industrielle des Mureaux se déploie. Les préfabriqués succèdent aux terrains vagues. Cela fait plusieurs semaines qu’il habite ici, à l’hôtel Saladin. « C’est juste à côté de ma cité mais je ne pouvais plus habiter chez moi, j’ai 24 ans. J’ai fait une demande auprès du conseil régional. Et il me paie la chambre pendant un mois, c’est 40 euros la nuit. Cela peut être prolongé si jamais je ne trouve pas un appartement d’ici là, mais je dois suivre une formation. » La formation c’est ce qui attend Saber ce matin. Après un bref passage par la salle de bain, son regard retrouve consistance. Un œil marron et vif, et sa coupe de cheveux qui semble tout droit sortie d’une bande dessinée. Base rasée, épouvantail de quelques mèches sur le sommet, il prend quelques instants pour tenter de l’arrimer. Puis, traversant la zone industrielle, il rejoint les locaux de HX formation. Ici, aux Mureaux, tout le monde connaît cette société pour y être passé à un moment ou à un autre. Devant la porte d’entrée, une voiture hurle quelques airs de rap rythmant la conversation d’une bande de jeunes. « Je passe mes CACES de cariste. Il y a plusieurs niveaux et plusieurs véhicules. Cela dure 4 mois avec des stages en entreprise à faire et on touche 325 euros pendant la formation. C’est bien ce qu’ils font, ils prennent les gens dont personne ne veut en fait. » Alain, le directeur, opine. « On a des jeunes ici qui ont 18 ans dont les frères où les pères sont passés par là. 3000 personnes en 13 ans. On propose plusieurs types de formation dont des CAP-BEP que nous faisons passer en 20 semaines au lieu de 2 ans, avec un taux de réussite entre 80 et 100%. » Alain est pourtant tout aussi conscient des attentes des jeunes. « Les jeunes sont beaucoup plus modernes que ceux qui produisent le discours sur l’entreprise. Ils veulent du concret. Les CACES en sont l’exemple. C’est un outil qu’ils prennent au cas où. Ils bossent en intérim, s’arrêtent puis quand les caisses sont vides repartent chercher du travail. Ils se réapproprient les dispositifs publics à leur propre compte. » Une fois chaussé et vêtu selon les normes de sécurité, Saber emprunte sur son engin le parcours formé par les plots disposés par Franky l’instructeur, selon les critères de Peugeot. « On a un partenariat avec eux. Ils se sont déplacés pour nous rencontrer et beaucoup de nos élèves y travaillent, » témoigne cet expert. « Je sais uniquement conduire le 3 pour l’instant » avertit toutefois Saber.

« Ces CACES, on ne sait jamais, cela peut toujours servir, mais moi, je veux devenir réalisateur » prévient Saber. Le programme est d’ailleurs finement réglé. « 2 films avant mes 30 ans. » Une ambition qui croise souvent une réalité plus basique. La ville des Mureaux de par sa situation géographique, entourée des usines Renault de Flins et Peugeot à Poissy, est traditionnellement un exemple type de la cité ouvrière. « Nos pères sont tous passés par là ». Les jeunes multipliant les missions d’intérim dans l’un des constructeurs, sont encore aujourd’hui nombreux. Mais Saber s’y refuse. « Je n’ai pas encore eu ce coup de barre. Celui qui te fait dire : vas-y, je vais faire comme tout le monde. Faire l’ouvrier et toucher mes 1500 euros par mois. En plus j’ai déjà travaillé là-bas. 2 contrats de 11 mois à chaque fois mais au bout d’une semaine j’en ai assez. C’est la chaine. De l’esclavage. Pour faire une pause par exemple, il faut se faire remplacer par quelqu’un sinon toute la chaine s’arrête mais moi je partais sans prévenir. »

Ambition, rêves et haute opinion de lui-même semblent ici s’entrecroiser pour cet infatigable volubile. Les atouts de ces jeunes semblent pourtant aller dans ce sens. Soustrait depuis très jeune au schéma normé traditionnel, inadaptés croient-ils, autant à l’école qu’aux attentes de la société, ils ont très souvent et à un très jeune âge, un vécu incomparable. Notamment vis-à-vis d’un univers violent qui frappe tôt à leur porte. « J’ai fait un BEP…comment ca s’appelle déjà. Ah oui, structures métalliques. Mais je ne l’ai pas eu. J’ai un ami dans la classe qui est mort dans un accident de moto et ca a foutu la mauvaise ambiance. Plus personne ne voulait de notre classe. Plus personne n’avait envie de le passer. Ils nous appelé pour venir mais moi je n’y suis pas allé, » nous confie Saber. Ajoutant : « Comme tout le monde, à une époque j’ai voulu être un gangster pour pouvoir peser. J’ai d’ailleurs fait 6 mois de prison à BD (Bois d’Arcy). J’avais 19 ans. Franchement 6 mois, ca allait. Quand tu as quelqu’un qui fait 10 ans dans la cellule à côté de toi, tu le fais sur une jambe tes 6 mois.  Et puis mon frère et le quartier m’envoyaient tous les mois des mandats(de l’argent). » Le pas est toutefois mince entre instabilité chronique et une certaine forme de romantisme. Un désir d’aventures.

Les Mureaux expriment d’ailleurs au mieux cet aspect. Un royaume de la débrouille où le sens de l’opportunité fait loi. Ici le cas de jeunes qui dans le quartier ont créé leur entreprise de ferraille, récupérant tous les jours au volant de leur camion des déchets. Là une famille qui s’est spécialisée dans la sécurité privée et qui trustent les places de vigiles des boites de nuit parisienne. Leur créativité est immense. Saber en est d’ailleurs une parfaite incarnation. A 24 ans, il a déjà créé plusieurs entreprises. « Il y a deux ans Je suis descendu à Nice. Je venais d’avoir ma fille et de me marier. Et un pote m’avait motivé pour que je reprenne un biz : promener les touristes dans la vieille ville. La vie était belle, je gagnais bien ma vie. Mais tout s’est dégradé avec ma femme. On a fini par se séparer et je suis rentré. » Loin de se laisser abattre, Saber s’est lancé quelques temps après dans une autre entreprise. « Cela s’appelle Food by night. On vend des sandwiches à la sortie des boites de nuit dans Paris. Pendant 6 ou 7 mois je n’ai fait que ca. Je vendais 150 sandwiches par nuit de 23h à 6h du matin. A 4,5 euros plus les boissons je me faisais 150 euros par nuit, sans compter les frais. Ensuite c’est vrai qu’on a ressenti la crise. On va peut être fermer l’entreprise, surtout que j’ai envie de faire autre chose. »

Le soir tombe sur Debussy. Saber houspille quelques enfants trainant en bas de la cité. « Rentrez chez vous, qu’est ce que vous faites encore là. » Sans discussions sinon de faibles renâclements, les voici, patauds, qui prennent le chemin de l’ascenseur. « C’est moi leur ancien. C’est normal. Moi aussi j’avais un ancien. Il nous remettait sur le droit chemin, nous emmenait au lac d’à côté, ou nous apportait un paquet de chips. » Avant de partir Saber veut nous montrer quelque chose. L’ascenseur bip, grince et grimpe jusqu’au 16e étage. Une échelle de secours et voici le toit du bâtiment le plus haut du quartier. Deux jeunes installés à l’écart des turpitudes locales, lisent le journal. Voici les Mureaux qui se déploient. A perte de vue. En bas, les scènes sont multiples. Ici on joue au foot. Là des mamans sont allées chercher leurs enfants à l’école. Plus loin, une inévitable moto en roue arrière pétarade. Et plus loin encore c’est toute la campagne environnante. Plate puis vallonnée. Les Mureaux paraissent bien seuls, entourés de cette étendue verte. 

SD.

Ce reportage a été réalisé en juillet 2011. Il s'inscrit dans le projet documentaire, "Une jeunesse française", mené en collaboration avec le photographe Hervé Lequeux et qui se propose de suivre le quotidien de la jeunesse des quartiers populaires en France. Ce projet a depuis ce reportage bien avancé puisqu'après avoir suivi ces itinéraires en banlieue parisienne puis dans les quartiers nord de Marseille, nous nous apprêtons à poser nos valises dans la banlieue lyonnaise. Avec comme chaque fois une démarche identique: donner la parole à cette jeunesse et mettre en lumière son quotidien. 

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