Une jeunesse française à Villetaneuse (93)

 C’est vendredi. Dans les rues de Villetaneuse (Seine-Saint Denis), une population exclusivement masculine mais disparate se presse. Descendant des hauts immeubles de la ville, sortant des rares commerces, tous ont rendez-vous comme chaque semaine à la mosquée. Certains viennent seuls ou accompagnés d’un père, d’un frère. D’autres rejoignant un ami, viennent en groupe. Les djellabas se joignent aux chachias (calottes), les jeans baskets aux uniformes de la propreté de la ville ou aux costumes cravates. Pénétrant dans un bâtiment pâle à la sortie de la ville, les fidèles enlèvent leurs chaussures, les rangeant à tour de rôle sur les étagères disposées à cette fin. Déjà s’élève une voix appelant à la prière qui couvre un petit homme qui rappelle le devoir d’aumône. D’un pas lent et coordonné, les hommes descendent au sous-sol où, sous les néons ils pourront accomplir l’une de leurs cinq prières quotidiennes.

L’Islam de France est sous les projecteurs. Observé, disséqué, parfois dénigré souvent caricaturé, il est l’objet d’études, de rapports  et de débats en tout genre. À l’heure où les musulmans de France représentent près de 7,5% de la population, il est aussi question des liens privilégiés qui existeraient entre certains quartiers difficiles où se développe l’Islam, et les camps d’entraînement djihadistes et plus généralement de l’extrémisme musulman. Pourtant pour beaucoup de jeunes des quartiers difficiles de nos grandes villes, la perception de ce phénomène est tout autre. Au sortir de la prière, Sofiane, jeune homme de 18 ans au corps adolescent dégingandé s’offusque d’abord des termes régulièrement avancés. « Je n’aime pas le terme islamisme. À l’école, je me suis pris la tête avec une prof d’ailleurs à ce sujet. C’est comme si on disait catholicisme pour parler des extrémistes catholiques. Je préfère intégrisme, et c’est un phénomène qui existe d’ailleurs dans toutes les religions. » La question religieuse dans les cités est d’importance quand elle n’est pas tout simplement délicate. Le débat est possible, mais les positions sont dans bien des cas fermes et tranchées. Le soir s’abat sur la ville. Et dans le petit groupe d’amis qui compose les occupants du hall 8, tous se disent croyants, beaucoup se revendiquant même pratiquants. Entre deux morceaux de rap partagés d’une oreillette à l’autre, les expressions empruntées au lexique religieux sont fréquentes, le Coran étant régulièrement interpellé. Mais ici, l’extrémisme religieux au sens où ils l’interprètent n’aurait selon eux aucune prise. Adossé à la porte au verre abîmé qu’il ouvre régulièrement aux entrants, Nabil, 25 ans, y voit d’ailleurs un non-sens. « Pour moi, ceux qui partent dans les camps d’entraînement, ce sont clairement des mecs à qui on a mis une disquette. On leur a retourné le cerveau et ils devaient être à la base bien fragiles. En plus ce qu’il faut bien comprendre c’est que pour un musulman aller se faire péter au Pakistan, c’est un suicide donc c’est l’enfer. » Tous d’ailleurs conviennent de ce point. Ce n’est pas qu’ils s’estiment grands spécialistes des textes mais tous sont assurés de l’opposition qu’il existerait entre le suivi de la religion musulmane et les actions de ce type. Sofiane poursuit : « dans le Coran, tuer un humain, c’est tuer l’humanité toute entière et se suicider c’est aller contre la volonté de Dieu lui-même. » D’ailleurs leur parler des possibles terreaux extrémistes, voire même des réseaux djihadites dans leurs quartiers revient à vouloir provoquer la stupéfaction puis l’ignorance. « Ici » demande Farid. Si à 26 ans, il est plus habitué aux parties de poker endiablées dans son « bureau », l’escalier de service de son immeuble, il est bien souvent le plus renseigné de la bande. « Dans les cités, ils existent certainement, mais c’est mineur. Il ne faut pas croire qu’ils vivent au milieu de nous. S’ils existent, ils sont planqués, discrets. Ils restent entre eux. Dans certaines mosquées, il y a parfois une tendance dure mais pas dans la nôtre et de toute manière là aussi c’est mineur. D’un autre côté je peux comprendre celui qui part. Je ne le cautionne pas, mais je peux comprendre ceux qui n’en peuvent plus et partent. Mais dans leur cas, il n’est pas question de l’Islam mais des conditions de vie en France car cette religion est peace. Même au temps du prophète, pendant les combats, tu n’avais pas le droit de tuer quelqu’un par derrière. » Rabat, lui ne dit pas autre chose. Accoudé au comptoir de l’un des derniers bars de la ville, il est un personnage important, un grand que l’on respecte et il exprime finalement une idée largement répandue dans les conversations. « Les djihadistes dans les banlieues, ce n’est pas du mytho, cela existe vraiment, mais c’est mineur. Ils savent qui choisir les mecs. Ceux limités psychologiquement, qui ont souffert de discrimination par exemple ou de la vie tout court. Mais il y a une question qu’il faut quand même se poser. À qui profite toutes ces histoires ? Pas aux musulmans en tout cas. Tout est mis en œuvre aujourd’hui pour que les gens aient peur de l’Islam. Moi par exemple, jusqu’à mes 15 ans, je croyais qu’en tuant un juif, on allait au paradis. Et ce qui m’a fait changer, cela va vous faire rire, mais c’est la lecture du Coran. J’y ai appris par exemple qu’on reconnaissait tous leurs prophètes. Et si vous saviez le nombre de fois où est citée la Torah, vous seriez hallucinés. En fait, on sert de fonds électoral. La politique aujourd’hui se fait sur la peur. »

Au-delà du cas de certains, dormant, ou s’apprêtant à rejoindre les camps d’entraînement d’Al Qaida, il s’avère surtout flagrant que le replis identitaire observable dans certaines banlieues prend sa source dans le déni dont tous se disent victimes en France. Si les « plus fragiles » se laissent convaincre à franchir le pas du djihad, d’autres adoptent des positions moins extrêmes mais pour le moins conservatrices. Le point commun, dans tous les cas, prenant les traits de la perte de légitimité pour ces jeunes, des valeurs de la République. Brahim, 25 ans, « galère » selon ses termes depuis plusieurs années. Habitué des associations de son quartier, il multiplie les formations pour trouver du travail. Il demeure toutefois amère sur la situation. « Il y a tellement d’injustices ici. S’il n’y avait pas toutes ces injustices, ils n’iraient pas dans ces camps. Que penser des pères ici, tirailleurs sénégalais pendant la guerre, qui viennent seulement de se voir reconnaître leur droit à la retraite. On nous fait sentir qu’on n’est pas de vrais français. Les lois sont faites contre nous. »

 

Ce reportage a été réalisé pour le magazine vsd. Récompensé du prix "Anacej" aux assises du journalisme de Poitiers début octobre 2012, il s'inscrit dans le travail documentaire, "Une jeunesse française", réalisé avec le photographe Hervé Lequeux.

 

 

 

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