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Billet de blog 25 janvier 2013

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De la nécessité du support

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La numérisation, à savoir l'encodage en données binaires de signaux, signes, messages et éléments d'information aussi divers que du texte, des images et des sons, permet la dissociation contenant-contenu des produits culturels, entre autre. Je laisserai de côté la question du ou des médias.

S'il est assez évident que l'on ne puisse encore dématérialiser une boîte de conserve de petits pois, il est communément admis qu'un livre ou un disque puisse être privé de son support; cessant par l'acte même d'exister en tant que tel. Or, si l'on dématérialise un produit culturel, à l'origine croisement de l'industrie et de l'art, il devient flux ou "liquide" acheminé par un canal, un tuyau. La conséquence première dans la chaîne économique est la disparition d'intermédiaires dans le circuit allant du producteur au consommateur. Une suppression d'intermédiaires, qui par effet de productivité, réduit les coûts et dégage de nouveaux bénéfices, augmentatnt la marge du vendeur.

La dématérialisation des biens culturels déplace aussi l'index du contrôle du marché vers l'offre. Cette offre n'est pas issue de l'artiste ou du prestataire qui reste la dernière pièce de l'usine, la cuve matricielle, le bouillon créateur et, finalement, le premier et dernier support de son produit. L'offre est contrôlée par le moyen de production et de diffusion. Délivrée du support, production, édition et diffusion peuvent désormais tenir en une seule main. Une firme du multimédias a donc le pouvoir de maitriser son commerce de l'élaboration de l'offre, simple contenu, jusqu'à la demande, par ses propres moyens et son unique volonté : celle de son conseil d'administration et de ses actionnaires. Que voudront-ils ? Du chiffre, du résultat, du bénéfice encore et toujours, ni plus, ni moins que la satisfaction d'investir dans un marché profitable. En effet, ce marché sans support est aussi un marché sans résistance, délivré de contraintes. Au final, comme un marché financier où les titres vont et viennent déconnectés de l'économie réelle et sans conséquence apparente, l'abstraction dans le domaine économique culturel est un leurre. A toute transaction, il y a toujours une répercussion sociale. Les conséquences en économie sont immanquablement de l'ordre concret. Car, dans une société, tous les acteurs sont liés, inéxorablement, par la nécessité de vivre ensemble.

L'être humain est social. Il a besoin de l'autre pour se développer, s'épanouir, apprendre, compatir, échanger... Jusqu'ici, la demande culturelle avait une marge de manoeuvre. Elle se façonnait par des interactions sociales diverses. La publicité, bien sûr, influençait le client. Mais aussi, et j'ose le croire, la demande se bricolait, se créait multiple, curieuse, fluctante et exigeante, grâce à la sociabilité. Les phénomènes d'empathie, de conversation, d'échange, de prêt, de persuasion, d'affirmation de soi, de principe d'identité et de distinction, d'initiation, d'ouverture, de tolérance, de curiosité et encore bien d'autres vertues sociales se produisent spontanément avec le rapport aux autres. L'autre est l'intermédiaire indispensable à la découverte. Quand nous supprimons le support, il ne s'agit plus que d'un contenu acheminé par un tuyau, d'une machine vers une machine. Nous servons alors l'échange entre machines, non pas entre nous.

L'intermédiaire-conseil disparait avec l'espace par le procédé de dématérialisation. Nous retranchons l'espace de la vente d'un bien culturel. A cette occasion, les intermédiaires de cet espace-temps disparaissent aussi. La résistance de la demande envers l'offre en devient atrophiée, démunie, isolée. Seul, chaque consommateur individualisé derrière son écran clique et télécharge la même offre comme son voisin, sans critique, sans connaissance, car livré à lui-même. La dématérialisation du support est liberticide à long terme. Quelle est ma liberté si je n'ai plus le choix de me déplacer ici ou là pour me procurer ou apprendre l'éxistence de telle oeuvre ? Quelle est ma liberté si, une fois cette oeuvre connue et acquise, je ne puis la prêter à mes proches ? Le capitalisme atteint ici un paradoxe. Du courant libéral d'émancipation de l'individu et des bienfaits de la propriété, par la disparition du support au nom d'un bénéfice à court terme, il compromet la libre-entreprise, la possession personnelle et l'accumulation de biens. Le libéralisme, à ce stade, n'est plus libéral ni matériel. Il est simplement flux de capitaux dans un marché aveugle. Le devoir de la société serait d'intervenir en droit afin de réguler ce marché, si elle ne veut pas subir la tyrannie de cette puissance.

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