La mémoire du Vel’ d’Hiv’. Quelques jalons chronologiques[1]

 - Juillet 1946: Après la Libération, une cérémonie officielle est organisée avec la pose d'une plaque commémorative qui rend hommage aux « trente mille hommes, femmes et enfants juifs victimes des persécutions raciales » qui « furent parqués en ce lieu sur l’ordre de l’occupant nazi. Puis, séparés les uns des autres, ils furent déportés en Allemagne dans les camps d’extermination». Laurent Casanova, ministre des Anciens combattants et Déportés du gouvernement provisoire, prononce à cette occasion, un discours dans lequel « il dénonce la propagande de Vichy qui sous l’Occupation, disait au peuple : “Donnez-leur des Juifs et nous aurons la paix”. Il termine en criant : “Honte aux traitres et aux assassins qui ont servi l’ennemi”" Pas de silence alors sur la participation de Vichy, même si elle n'est pas documentée: le chiffre erroné des 30.000 arrêtés lors de la rafle du Vel d'Hiv' restera d'ailleurs longtemps dans les discours et ouvrages relatifs à la rafle. 

- Pour le 10e anniversaire de la rafle du Vel’ d’Hiv’, le 16 juillet 1952, c’est l’Amicale des Anciens Déportés Juifs de France (AADJF) qui organise la commémoration « des rafles monstrueuses du 16 juillet 1942 dont furent victimes 30 000 juifs de Paris et des environs » devant la plaque apposée en 1946 sur l’enceinte du Vélodrome d’Hiver. Le comité de patronage de cette cérémonie constitué par l’Amicale rassemble des responsables d’associations juives (Fédération des associations des anciens combattants et volontaires juifs, ujre, usjf, Hachomer Hatzair, Conseil représentatif des institutions juives de France – crif), de la communauté religieuse (le Grand rabbin de France, le Grand rabbin de Paris), de déportés (FNDIRP), des droits de l’homme (MRAP), d’intellectuels (André Spire, Pierre Paraf, Henri Hertz), et d’avocats. En revanche, aucun représentant du gouvernement français n’est présent dans ce comité.  

- 1967: cérémonie du 25e anniversaire de la rafle. Henry Bulawko, devenu président de l’AADJF déclare lors de celle-ci : « C’est seulement aujourd’hui que l’on commence à comprendre l’ampleur du drame qu’ont vécu des hommes et des femmes dont le seul crime était d’être juifs ». Au cours de cette cérémonie, le résistant Claude Lévy prend la parole. Il vient de publier avec l'ancien déporté Paul Tillard un livre sur la rafle du Vel d'Hiv'. Après une minutieuse enquête, les auteurs avancent le chiffre de 12.884 arrestations, celui des personnes parquées au Vélodrome (environ 7 000 dont 4 051 enfants), et pointe la responsabilité de la police française. 

- 16 juillet 1972: 30e anniversaire de la rafle. Pour la première fois, la télévision accorde ce soir-là un reportage de 7 minutes au journal télévisé de 20 heures. Commentaire du journaliste: il s’agit de « la plus grande rafle de l’Occupation avec 30 000 Juifs étrangers arrêtés et parqués au Vélodrome d’Hiver à Paris avant d’être acheminés vers les camps d’extermination" (ortf). C’est toujours le chiffre de 30.000 arrestations qui est avancé. Dans ce reportage, Bulawko et le philosophe Vladimir Jankélévitch (qui assiste à la cérémonie régulièrement depuis les années 1960) sont interviewés ainsi qu'un rescapé de la rafle qui s'est échappé du vélodrome, Lazare Pitkowicz. Questionné par le journaliste sur l’identité des policiers présents au Vel’ d’Hiv’, celui-ci précise qu’il n’y avait « pas de policiers allemands, uniquement que des policiers français ». 

-1974 : L’émission La France et les Français sous l’Occupation, diffusée à la télévision en juin-juillet 1974 évoque la rafle du Vel’ d’Hiv’ en ces termes : « La police française, obéissant aux ordres des Allemands, arrête près de vint mille personnes […] des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards, des nourrissons, des malades et des mourants sont parqués au Vel’ d’Hiv’, gardés par des agents de police français. Une dizaine seulement reviendront des camps de la mort ».

- En 1975, le président de la République Valéry Giscard d’Estaing évoque la rafle du Vel’ d’Hiv’, dont il a été lui-même témoin oculaire, lors de sa visite à Auschwitz le 18 juin 1975: « Nous les avons vu partir, je les ai vu partir. […] Quelques heures plus tard, on apprenait qu’il s’agissait de Juifs qui avaient été arrêtés à l’aube et qu’on rassemblait au Vélodrome d’Hiver. J’avais observé qu’il y avait parmi eux des enfants de notre âge, serrés et immobiles, le regard écrasé sur la vitre, pendant la traversée de cette ville glacée, à l’heure faite pour la douceur du sommeil. Je pense à leurs yeux noirs et cernés qui sont devenus des milliers d’étoiles dans la nuit ». En revanche, il n’évoque pas la responsabilité des autorités françaises dans ces arrestations. 

- 1978: Dans son discours commémoratif, Henry Bulawko cite le livre de Serge Klarsfeld qu'il vient de publier, Le Mémorial de la déportation des Juifs de France, et s'appuie sur ce travail pour avancer le chiffre de 15 000 juifs arrêtés au cours des rafles des 16 et 17 juillet 1942. Un discours qui pointe directement le rôle de Vichy sans faire référence à l'ordre nazi: "Juillet 1942. Les cars des policiers vichystes, souvent accompagnés de miliciens mêlés, se lancent dans une grande chasse aux juifs ». 

- 1979: La cérémonie est désormais organisée conjointement avec les Fils et Filles des Déportés Juifs, nouvelle association créée et présidée par Serge Klarsfeld. En pleine polémique suite aux propos négationnistes de Darquier de Pellepoix puis de R. Faurisson[2], Bulawko indique dans son discours : « Ce que les jeunes doivent savoir, c’est que ce crime a été accompli avec la complicité de Français qui avaient perdu tout sens de l’honneur national et de l’honneur tout court en collaborant avec l’occupant nazi et en participant à ces crimes". 

- 1982 : Le 40e anniversaire de la rafle, en juillet 1982, est l’occasion pour les acteurs médiatiques et politiques d’en faire un événement. Un ministre en la personne de Jean Laurain est cette fois présent – ce qui n’était pas arrivé depuis 1946 – ainsi que le maire de Paris, Jacques Chirac. Cette présence témoigne d’une attention croissante sur les questions de l’antisémitisme (attentat de Copernic en 1980) de la part des pouvoirs publics.  Fait nouveau également, Le Monde consacre un dossier intitulé « Le nazisme et les Juifs » deux jours avant la commémoration, comprenant quatre tribunes (Le Monde, 10/07/82). Cette modification a un impact immédiat sur la perception d’un événement comme la rafle du Vel’ d’Hiv’, et donc par conséquent, sur les politiques mémorielles conduites. La commémoration du Vel’ d’Hiv’, dès lors, va constituer une réponse du politique d’autant plus nécessaire que la question de la reconnaissance du génocide des Juifs voit intervenir un nouvel acteur, Jean-Marie Le Pen, président du Front national, à partir de 1983-1984, qui va intégrer la rhétorique révisionniste à son discours dans les années qui suivront[3].

- 1986 : A l’occasion de la cérémonie commémorative du 18 juillet 1986, une nouvelle plaque est inaugurée par la mairie de Paris alors qu’une « place des martyrs juifs du Vélodrome d’Hiver- Grande rafle des 16 et 17 juillet 1942 » vient d’être baptisée le 20 juin à l’entrée du boulevard de Grenelle. Cette nouvelle plaque commémorative inaugurée ce jour-là donne les chiffres précis du nombre de personnes parqués au Vélodrome d’Hiver (4 115 enfants, 2 916 femmes, 1 129 hommes), et apporte une information absente de l’ancienne plaque : « Furent parqués dans des conditions inhumaines par la police du gouvernement de Vichy sur ordre des occupants nazis ». Cette plaque est directement liée à l’action de Serge Klarsfeld  au sein du CRIF et à son travail publié plus tôt[4]. Jacques Chirac, maire de Paris et alors Premier ministre, vient à cette commémoration pour prononcer un discours. Il y dénonce la participation du gouvernement de Vichy mais cherche à inscrire un nouveau récit national qui ne peut uniquement reposer sur la complicité de Vichy dans ces crimes. Il introduit pour cela le thème du sauvetage reprenant mot pour mot la conclusion de Serge Klarsfeld dans le deuxième volume de Vichy-Auschwitz publié un an auparavant : « Comme l’écrit Serge Klarsfeld, les Juifs de France garderont toujours en mémoire que, si le régime de Vichy a abouti à une faillite morale et s’est déshonoré en contribuant efficacement à la perte d’un quart de la population juive de ce pays, les trois-quarts restants doivent essentiellement leur survie à la sympathie sincère de l’ensemble des Français, ainsi qu’à leur solidarité agissante à partir du moment où ils comprirent que les familles juives tombées entre les mains des Allemands étaient vouées à la mort ». Dans ce nouveau récit opposant un Etat antisémite à la population civile solidaire du sort des Juifs persécutés, la rafle du Vel’ d’Hiv’ est désormais située par un chef de gouvernement comme le symbole de la persécutions des Juifs sous l’Occupation.

- 1992 : Le cinquantième anniversaire de la rafle du Vel’ d’Hiv’ est l’objet central d’une « crise de mémoire », entendu comme « un moment crucial ou conflictuel du processus de remémoration du passé, qu’il soit collectif ou individuel[5] ». Dans les semaines qui précèdent la commémoration, différents acteurs entrent en scène pour inscrire le Vel d’Hiv’ comme un problème public exigeant une réponse au sommet de l’Etat. Un collectif regroupant onze personnes est créé sous le nom de Comité Vel d’Hiv 42. Le comité en appelle au président de la République dans une tribune publiée par Le Monde le 17 juin 1992 pour reconnaitre que « l’État français de Vichy est responsable de persécutions et de crimes contre les Juifs de France ». François Mitterrand refuse le 14 juillet de donner satisfaction aux demandes en ces termes :  « En 1940, il y eut un État français, c’était le régime de Vichy, ce n’était pas la République. Et c’est à cet État français qu’on doit demander des comptes. Ne demander pas des comptes à cette République, elle a fait ce qu’elle devait ». Sur les conseils de Robert Badinter qui doit prononcer un discours, il fait un geste en assistant à la cérémonie commémorative du Vel’ d’Hiv’, fait inédit, mais sans prendre la parole. Il est accueilli par les sifflets d’une partie du public, ce qui provoque la colère de l’ancien garde des Sceaux.

Les parlementaires entrent également en scène dans cette « crise de mémoire ». À la suite de la prise de position du président de la République, une proposition de loi est déposée par le député socialiste Jean Le Garrec en novembre 1992 pour instaurer une journée nationale de commémoration le 16 juillet de chaque année. La proposition de loi est enterrée par François Mitterrand qui ne souhaite pas un débat parlementaire sur cette question. Il signe un décret le 3 février 1993 instituant pour la commémoration du Vel’ d’Hiv’ une « journée nationale commémorative des persécutions racistes et antisémites commises sous l’autorité de fait dite “gouvernement de l’État français” 1940-1944 », formulation qui dédouane pour lui la République française de toute responsabilité.

- 1995 : C’est sur l’emplacement du Vélodrome d’Hiver que la « crise de mémoire » trouve en fait sa résolution en juillet 1995. Nouvellement élu président de la République, Jacques Chirac souhaite marquer immédiatement de son empreinte la politique mémorielle nationale. Il choisit pour cela la commémoration du Vel’ d’Hiv’ en prononçant un discours à l’occasion de la cérémonie, neuf ans après celui de 1986. Si le discours de 1995 fait rupture avec la ligne gaullo-mitterrandienne, il est dans la continuité de l’action que Jacques Chirac a entrepris envers ces événements depuis les années 1980. Le contenu du discours est très  proche de celui de 1986 qui inscrit la rafle du Vel d’Hiv comme le symbole de la complicité de Vichy dans les persécutions antisémites, mais va plus loin en évoquant « la France » qui « ce jour-là, accomplissait l’irréparable ». Se référant de nouveau à Serge Klarsfeld, les actes de sauvetage envers les Juifs sont rappelés et ont désormais leurs auteurs - les « Justes parmi les Nations »- que Jacques Chirac ne va cesser de mettre en avant pendant ces deux mandats.

La responsabilité de la France dans la rafle du Vel’ d’Hiv’ de juillet 1942 est ainsi établie en 1995 par une parole politique officielle en la personne du Président de la République. Elle correspond aux recherches historiques menées alors depuis le livre de Paxton (La France de Vichy, 1973) démontrant le caractère endogène de l'antisémitisme vichyssois et l'implication des services de l' Etat français dans la persécution des Juifs. 


[1] Ce texte reprend différentes recherches présentées dans mon article « Henry Bulawko, témoin oublié d’un événement consacré : la rafle du Vel’ d’Hiv’ », paru dans Jacques Walter et Béatrice Fleury (dir.), Carrières de témoins de conflits contemporains. Les témoins consacrés, les témoins oubliés , Nancy, Presses universitaires de Nancy, 2014, p. 333-356.

[2]Voir les propos de L. Darquier de Pellepoix dans L’Express du 22/10/78 et la tribune de R. Faurisson dans Le Monde du 29/12/78, « Le problème des chambres à gaz ou la rumeur d’Auschwitz ».

[3] Voir les travaux de Valérie Igounet.

[4] S. Klarsfeld, Vichy-Auschwitz. Le rôle de Vichy dans la solution finale de la question juiveen France, Paris, Fayard, 1983 et 1985.

5] Suleiman S. R., Crises de mémoire. Récits individuels et collectifs de la Deuxième Guerre mondiale, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2012, p. 7.

 

 

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