Pourquoi moi, militant socialiste, je quitte le PS

     Dans mon précédent billet, intitulé "Pourquoi nous quittons le PS et pourquoi nous invitons nos camarades à ne plus y jouer les cautions de gauche", je recopiais une tribune que nous avons rédigé et signé à quatre.

     Cette tribune traitait principalement des questions d'économie et de démocratie interne, et de pertinence de rester ou pas au PS pour le changer de l'intérieur. Dans le billet qui suit, je complète mon argumentaire par des arguments qui me sont plus personnels, notamment sur des questions qui me tiennent à coeur comme la laïcité, la lutte contre les discriminations...

     Qu'on me pardonne la reprise et le détournement d'une anaphore désormais bien connue. Le procédé est un peu facile, mais je n'ai pas pu résister.


Pourquoi moi, militant socialiste, je quitte le PS

Moi, militant socialiste, constate, avec dépit, que le vote des motions, dans le cadre du congrès de Poitiers, a dégagé une majorité incontestable des (rares) votant(e)s en faveur d'une politique économico-sociale que j'estime, moi, aller droit dans le mur. Dont acte.

Moi, militant socialiste, m'énerve que les manifestations du 11 janvier, dont j'étais, soient récupérées, au nom d'un « esprit » qu'il ne suffit pas de décréter pour qu'il existe, pour appeler à l'unité contre toute critique, jusqu'à l'invoquer pour inciter à rejoindre le rassemblement de la motion A au congrès de Poitiers. De manière générale, j'en ai marre des incessants appels à l'unité et au rassemblement, de congrès en synthèses socialistes, pour éviter tout débat idéologique, ou toute idée hétérodoxe, vues à tort comme une source de division. M'exaspère tout autant l'argument couperet de la menace de l'extrême-droite brandie par le premier ministre contre toute critique à son action : toute division renforcera l'extrême-droite. Or, c'est bien l'argument couperet jumeau, il n'y a pas d'alternative (TINA), et la menée d'une politique peu différente de l'opposition, qui favorisent la montée de celle qui se présente alors comme la seule alternative. De plus, comment peut-on sérieusement se poser en rassembleur quand on a réussi à se mettre à dos les autres partenaires de gauche ?

Moi, militant socialiste, n'ai jamais aimé les consignes de vote. Les député(e)s n'ont à rendre des comptes qu'à leurs électeur(trice)s. Qu'ils / elles votent une loi selon leurs propres convictions, et non celles de quelques personnes qui dictent la démarche à suivre, et qu'ils / elles assument leurs propres choix, les électeur(trice)s trancheront le moment venu. Aussi, la façon dont sont traité(e)s les député(e)s frondeur(se)s (« irresponsables », « soi-disant socialistes », « traîtres »…) est pour moi intolérable, alors même que la politique menée qu'ils contestent n'a rien à voir avec celle pour laquelle ils / elles ont fait campagne.

Moi, militant socialiste, n'accepte plus, également, que les nombreux votes internes au PS soient utilisés la plupart du temps non pour faire trancher une question par les militant(e)s mais pour leur faire valider un choix déjà pris en petit comité (texte à voter sans amendement possible, vote pour une investiture à un(e) seul(e) candidat(e) quand plusieurs étaient connu(e)s la veille…).

Moi, militant socialiste, ne supporte plus que des camarades, proches du premier ministre, puissent, au nom d'une laïcité qui n'en est pas une (et qui rejoint celle de Riposte Laïque et de l'extrême-droite), stigmatiser toujours la même population, en voulant exclure toute femme musulmane voilée de l'Université et des sorties scolaires. Je n'admets pas plus que l'islamophobie (ou musulmanophobie) qui prolifère en France soit niée par ces mêmes camarades et le premier ministre lui-même. 

Moi, militant socialiste, me scandalise de la façon dont les Roms sont traité(s) par de nombreux(ses) élu(e)s ou ministres de mon camp.

Moi, militant socialiste, me désespère de voir une énième fois repoussée la promesse de l'octroi du droit de vote aux élections locales pour les citoyen(ne)s non européennes. L'argument de l'absence de majorité qualifiée au Congrès n'est qu'un refuge. Rien n'empêchait l'exécutif, aidé par les deux chambres quand le Sénat était encore à gauche, de lancer le débat, au niveau parlementaire comme au niveau médiatique. Nous étions quelques militant(e)s à avoir travaillé sur les arguments en faveur du droit de vote, qui sont légion, et proposé nos conclusions. Mais l'exécutif est resté, comme toujours, d'une frilosité désarmante. 

Moi, militant socialiste, me désole que, la veille même de l'adoption de la loi sur le renseignement tant décriée par les professionnels (avocat(e)s, magistrat(e)s, journaliste(e)s, acteurs du numérique), les commissions consultatives (CNCDH, CNIL...) et la société civile, mon évocation, en AG de section, d'une « dérive sécuritaire » au sein du PS ne soulève que des rires moqueurs.

Moi, militant socialiste, non élu, non collaborateur d'élu, non permanent du PS, bref, non professionnel de la politique, et non retraité, doit concilier ma vie militante (qui ne se réduit pas au PS) avec la vie professionnelle, la vie familiale, et, parce qu'il faut bien se divertir, par quelques loisirs. Aussi, mon temps de militance étant précieux, je ne peux plus continuer à avoir l'impression de perdre mon temps et mon énergie à essayer en vain d'infléchir de l'intérieur une politique dans laquelle je ne me reconnais plus, et lutter pour des valeurs (immigration, lutte contre les discriminations, laïcité réelle, libertés individuelles) que j'estime oubliées par le gouvernement et la direction.

 Aussi, moi, militant socialiste, décide de jeter l'éponge. Socialiste je suis, socialiste je resterai, mais c'est bien exactement pour cela que je quitte le PS.

 

 

 

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