Déchéance de nationalité : le nouveau récit national

Selon De Gaulle, la France avait été résistante. Les éléments collabos, Pétain et Laval en premiers, étaient donc considérés comme des traîtres (donc vendus à l'anti-France), condamnés pour cela, et non comme des représentants de la France ou d'une partie d'elle-même. Ce déni de la partie collaboratrice de la France a permis la reconstruction du pays sur des meilleures bases, et la considération, dans les instances internationales (ONU) de la France comme un vainqueur de l'Allemagne et non uniquement un pays libéré, mais il a repoussé à plusieurs décennies l'évocation de cette "autre France", celle des Lacombe Lucien, et la reconnaissance par Chirac, en 1995, i.e. un demi-siècle plus tard, du rôle de l'Etat dans la déportation.

 

70 ans plus tard, l'envie de déchoir de la nationalité française les terroristes (voire sympathisant(e)s) relève d'un même déni : de même que la France de De Gaulle ne voulait pas reconnaître en son sein les collaborateur(trice)s (en brandissant l'indignité nationale et non la déchéance), celle de Hollande veut rejeter hors de la nation les terroristes. Voici le nouveau récit national. Mais laver la France de ses salissures n'aidera pas d'une part à les éliminer (la déchéance de nationalité ne résoudra en rien les problèmes de terrorisme), mais elle permet surtout de se laver ses propres mains en se débarrassant, au moins symboliquement, du problème. Or, si la France veut s'attaquer à la question terroriste à la racine (comment des Français(e)s arrivent à détester leur pays au point de vouloir y tuer des gens), il est nécessaire de considérer les terroristes et sympathisant(e)s terroristes, non pas comme des ennemis hors de France, mais bien comme des Français(e)s pour lesquel(le)s, à un moment donné, l'intégration a échoué, ou pour lesquel(le)s, la France est devenu un contre modèle. On perçoit l'inversion : jeter les moutons noirs hors de la nation leur confère toute la responsabilité, les considérer comme membres de la nation interroge, sans évidemment les dédouaner, notre modèle d'intégration ou la perception de la France par certain(e)s de ses concitoyen(ne)s.

 

La déchéance de nationalité est tout à fait cohérente avec le discours guerrier adopté par l'exécutif, qui reprend la vision néo-conservatrice de "guerre contre le terrorisme" (et d'ailleurs l'ensemble du package : la loi sur le renseignement et la constitutionalisation de l'état d'urgence faisant office de Patriot Act) : la guerre se lance en effet contre un ennemi extérieur, il faut bien, si l'on veut guerroyer contre les terroristes français(e)s, les exclure du cercle des nationaux. Cette démarche est également tout à fait cohérente avec les mesures d'exception, ou le territoire d'exception qu'aura été Guantanamo (non soumis aux lois américaines puisque présent hors du sol des Etats-Unis) : exclure les terroristes de la nationalité français(e)s les prive des droits propres de tous les citoyen(ne)s et des devoirs de l'Etat français envers ses ressortissant(e)s.

 

Mais la volonté de déchoir les terroristes (auteur(e)s de crimes voire de délits) de la nationalité française est surtout tout à fait cohérente, et c'est affligeant, avec la vision de l'identité nationale initiée par Sarkozy. Quand l'ancien président rattachait cette notion à son ministère de l'Immigration, et lançait le débat sur la question, la démarche était claire : il s'agissait de déterminer ce qui définissait l'identité nationale, et, par conséquent, montrer du doigt comme contraires à cette identité celles et ceux qui ne correspondaient pas aux critères établis. Certes, Sarkozy pensait "musulman(e)s trop voyant(e)s" ou "immigré(e)s" quand Hollande pense "terroristes", ce qui n'est pas du même niveau, mais le raisonnement est le même : laver la nation française de ses impuretés.

Il est triste de constater qu'Hollande et Valls marchent sur la même ligne que Sarkozy. C'est maintenant toujours la même rengaine : Hollande et Valls courent après Sarokozy qui court après Marine Le Pen. Et au final, c'est elle qui remporte le jackpot.

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