Stéphane Hessel et le CRIF : derrière les polémiques, un débat impossible, et l'antisémitisme renforcé

En France ou ailleurs (notamment l'Espagne, berceau du mouvement des « Indigné(e)s »), la mort de Stéphane Hessel, intervenue dans la nuit du 26 au 27 février, a fait la une de bien des journaux, louant l'homme. Les politiques, de gauche comme de droite, ont rédigé des communiqués allant dans ce sens. Des citoyen(ne)s (notamment de « Roosevelt 2012 », « Sans étiquette », « Réelle Démocratie Maintenant »...) se sont rassemblé(e)s le soir-même à la Place de la Bastille (j'en fus), pour témoigner de leur émotion et leur admiration envers le disparu. Certain(e)s (je n'en fus point) ont même signé une pétition pour qu'Hessel entre au Panthéon. Le jeudi 7 mars, jour de l'enterrement, devant de nombreuses gens, le Président de la République a salué sa mémoire, émettant, courtoisement, quelques réserves sur ses propos, histoire de ne froisser personne. Car l'hommage n'a pas été tout à fait unanime : le jour même de sa mort, Richard Prasquier, président du «Conseil Représentatif des Institutions Juives de France» (CRIF) a traité dans son éditorial le diplomate de « Maître à ne pas penser », suivi par d'autres personnalités de sa mouvance, avec des mots si offensants que Martin Hirsch, indigné, a publié une tribune pour leur répondre. Si la virulence, en de telles circonstances, a choqué, ce n'est pas la première fois, loin de là, que Stéphane Hessel fut attaqué de telle manière. Pourquoi cet acharnement ? Et pourquoi toujours par les mêmes ? C'est la question que je souhaite creuser ici.

Dans ce long billet, j'aborderai donc plusieurs polémiques intervenues entre le CRIF notamment et Stéphane Hessel. Je remarquerai que, parmi les multiples combats du diplomate, c'est uniquement celui sur le sort du peuple palestinien qui lui a valu une telle campagne. Narrant plusieurs cas, et sans me prononcer sur le fond (là n'est pas mon propos), j'en arriverai à me demander si un débat serein sur le conflit Israël-Palestine est possible en France. Je me poserai enfin la question de savoir si ces campagnes virulentes pour défendre Israël ne nuisent pas à la lutte contre l'antisémitisme. Car, dans ce blog consacré au jeu des appartenances sociales et des discriminations qui s'ensuivent, ce sont bien, outre la dénonciation d'une campagne indigne contre une personne, la question juive et l'antisémitisme (pour lesquelles j'ai déjà pas mal réfléchi et lu – Arendt, Morin, Sartre, Paraf, Lévi...) qui m'intéressent le plus ici.

Mais avant d'aborder le sujet, il me semble plus honnête d'expliciter ici mon rapport à Stéphane Hessel, que chaque lecteur lise mon point de vue en connaissance de cause.

Stéphane Hessel et moi

Je ne l'ai rencontré qu'une fois, début octobre dernier, à l'occasion de l'AG fédérale de Paris pour le congrès du Parti Socialiste, où il était venu défendre la motion 4 « Oser. Plus loin, plus vite », dont il campait le premier signataire, et moi l'un des nombreux(ses) autres. Son dynamisme et son enthousiasme ont enchanté la salle, il fut très applaudi. Pour motiver notre « troupe » de militant(e)s, on ne pouvait trouver mieux. En fin d'AG, je lui ai serré la main, avec un zeste de la joie juvénile d'un(e) fan devant la star (j'exagère un chouia). J'avais déjà ressenti cela, une fois, en serrant celle de l'Abbé Pierre.

Hessel et moi participions à un même mouvement : motion 4, « Collectif Roosevelt 2012 », dont il reste l'une des figures tutélaires. Notre proximité militante est donc avant tout économique. Notons que je n'ai pas rejoint le collectif par son intermédiaire ou son impulsion, mais en suivant depuis plusieurs années l'économiste et politique Pierre Larrouturou, son initiateur, ami d'Hessel. Et c'est a posteriori, avec une certaine satisfaction, que j'ai appris que des personnes comme Hessel, ou plus encore Edgar Morin (dont je suis grand lecteur depuis « La Méthode »), participaient au même mouvement.

Avant « Roosevelt », j'estimais Stéphane Hessel pour ses discours sur les Droits de l'Homme (il préférait dire, comme moi, « personne humaine »), sur le Conseil National de la Résistance, pour sa défense des « sans-papiers » (avec une approche guère éloignée de la mienne). Un peu aussi pour « Jules et Jim ». Il me donnait l'image de vieux sage de village ou tribu qui transmet à la nouvelle génération son expérience, sa vision, pour l'aider à préparer le monde de demain. C'est d'ailleurs ainsi que j'ai appréhendé « Indignez-vous », qui vaut plus par ce positionnement (voilà ce que j'ai vécu, voilà pourquoi – non pour quoi - il faut s'indigner) que par l'énoncé de ses propres indignations, qui ne correspondront pas forcément à celles de ses lecteurs et lectrices. Nul(le) n'a besoin qu'on lui dise contre quoi s'indigner, et là n'était évidemment pas, selon moi, le propos de Stéphane Hessel dans son texte.

Notons, pour conclure cette partie, que, dans la liste de ce qui m'a rapproché de lui (« Collectif Roosevelt 2012 », « sans-papiers », Droits de la Personne Humaine, CNR...), je n'ai pas cité son combat pour la Palestine. Non pas parce que je serais en complet désaccord avec sa position là-dessus (je ne suis pas non plus en totale adhésion), mais parce que ce n'est pas ce qui m'intéresse le plus chez lui. Ce n'est pas ce que j'ai retenu de la lecture d'« Indignez-vous », et si j'ai, comme tout le monde, un avis sur le conflit Israélo-Palestinien (d'ailleurs peut-être pas aussi pro-palestinien que la moyenne française), je n'ai jamais milité ni vraiment réfléchi sur ce thème.

Cette parenthèse égocentrique faite, je peux à présent aborder la question qui motive mon billet : pourquoi tant de haine répétée ontre Stéphane Hessel de la part de certaines personnes ?

La campagne du CRIF contre Stéphane Hessel

Notons, pour commencer, que si je pointe le CRIF (qui n'est pas un cercle homogène mais un regroupement d'associations), c'est qu'il semble concentrer l'essentiel des attaques virulentes portées contre S.H. Cela ne veut pas dire que ses membres, ou des personnalités proches, ont été ses seules farouches opposantes.

Le jour de l'annonce du décès de Stéphane Hessel, Richard Prasquier, président du CRIF, a donc publié un communiqué, qui trancha avec les dithyrambes qu'il sied en général d'énoncer lors de la mort d'un grand homme : selon lui, S. H. fut avant tout un maître à ne pas penser , avec une volonté obsessionnelle de faire de Gaza l'épicentre de l'injustice dans ce monde, auteur d'un fascicule d'une indigente indignation et de qui le travail de déconstruction [...] sera effectué (entendre par-là : déconstruire l'image de grand homme attribuée, à tort selon lui, à S.H.). Prasquier a toutefois été doublé, le même jour, à la fois par sa droite et dans l'outrance : le site JSSnews, dédié à Jonathan Simon Sellem, chantre de l'extrême-droite juive francophone et candidat à la députation dans la 8° circonscription des Français de l'étranger – qui compte Israël - (avec comme suppléante une islamophobe déclarée), titrait en effet le 27 février : Hessel, il puait des bras, il pue le mort. Mais ces déclarations, aussi choquantes qu'elles soient en ces circonstances, ne sont que les énièmes avatars des attaques, souvent virulentes, que le CRIF a pu formuler contre S.H. Ainsi, en 2010, on pouvait lire sur le mur facebook de Pierre-André Taguieff la phrase suivante : quand un serpent venimeux est doté de bonne conscience comme le dénommé Hessel, il est compréhensible qu'on ait envie de lui écraser la tête (cf Les Invités de Mediapart). Répondant à la polémique lancée par cette phrase, Taguieff rappelera son identité juive inexistante (Hessel n'était que de père juif – et alors ?), puis son rôle à Buchenwald : S. H. a bien été déporté politique- triangle rouge- à Buchenwald et à Dora, sa maîtrise de la langue allemande lui a permis [...] d'obtenir rapidement un emploi au sein de la hiérarchie au service des gardes-chiourmes du camp et il n'a partagé en aucune manière le sort des détenus juifs- triangle jaune- voués quant à eux à des tâches exténuantes jusqu'à leur extermination. Donc quand on le présente comme un rescapé de la Shoah c'est une imposture (Cf NouvelObs). Le lendemain de la mort d'Hessel, Taguieff récidive sur son site Dreuz.info, dans un article intitulé S. H., le faux grand homme, s'attaquant, comme Prasquier, à l'aura du disparu, selon lui surestimé à tous égards, et dont la contribution à la vie intellectuelle et politique de la France est à peu près inexistante. Si Taguieff reste ici relativement nuancé, les commentaires laissés par les internautes sur la page du site (qui n'engagent toutefois pas Taguieff) sont d'une effarante méchanceté : Bon débarras. Et bon voyage chez Satan !, Une ordure d'anti-israelien en enfer! Bon debarras!, Je prosose de l’enterrer dans les chiotes du Pantheon... Autre proche du CRIF (et même membre du comité directeur), Gilles-William Goldnadel, qui publie en 2012, Le vieil homme m'indigne, sous-titré « Les postures de l'imposture ». Dans ce pamphlet, pour déconstruire l'image de Stéphane Hessel, Goldnadel s'attaque à sa prétendue participation à la rédaction de la Déclaration des Droits de l'Homme, accusant les éditeur et éditrice d'« Indignez-vous », dans leur postface, de faire de S.H. un co-rédacteur, ce qu'il n'a pas été (il y participa en tant que chef de cabinet d'Henri Laugier, secrétaire général adjoint des Nations Unies, qui n'était pas parmi les auteurs ; il ne l'a donc pas rédigée, mais y a assisté et suivi de près sa rédaction). Goldnadel, pour étayer son propos, relève une phrase de la postface : C’est à ce titre que S. H. rejoint la commission chargé d’élaborer ce qui sera la déclaration universelle des droits de l’homme. […] On lui doit la rédaction de plusieurs articles.. La coupure dans la citation vient de Goldnadel. Or, en lisant ladite postface, et en rajoutant le long passage ôté (12 lignes tout de même), on se rend compte que la dernière phrase désigne non pas Hessel, mais René Cassin ! Boulette de travail bâclé ? Malhonneteté intellectuelle de la part de Goldnadel ? Je ne sais, en tout cas, son propos en sort complètement décribilisé (cf l'article de Guillaume Weil-Raynal). Où sont vraiment les postures de l'imposture ?

De manière générale, un des reproches souvent faits à Hessel est d'avoir gonflé son passé (participant à la Déclaration des Droits de l'Homme, déporté à Buchenwald, membre du CNR – il n'en fit pas partie, il était à Londres avec De Gaulle -...), ce qui serait responsable de son aura (à déconstruire, donc). S'il est vrai que l'ambigüité, voire l'erreur, s'est répandue dans les médias (qui répètent souvent des bêtises sans vérifier), et donc chez les gens, et que Stéphane Hessel n'a peut-être pas assez corrigé cette erreur ou levé l'ambigüité, il a explicitement récusé ces rôles qu'on lui attribuait : C'est l'occasion pour moi de revenir sur deux idées fausses. La première est que j'aurais fait partie du CNR (...) L'autre erreur est de m'accorder ce rôle de corédacteur de la Déclaration universelle des droits de l'homme. (Interview à Politis, citée ici). Ceci n'a pas stoppé son procès en « fabrication ». L'accusation est donc en grande partie fausse. Par contre, pour mieux déconstruire ce passé gonflé, on cherche à l'inverse à le minimiser (exemple avec Taguieff et la déportation à Buchenwald).

Que retenir de ces attaques ? Plusieurs points communs :

1/ Leur virulence, leur inélégance (le vieil homme, pue le mort, serpent...), ou leur indécence quant au moment (jour et lendemain de la mort de l'intéressé)

2/ Leur dose de manipulation, de faux procès ou de mauvaise foi ;

3/ Leur récurrence et leur fréquence : on n'est pas loin de l'attaque systématique ;

4/ Et surtout, il s'agit d'attaques ad hominem, i.e. où l'on vise non pas les écrits, non pas les idées ou les positions, mais bien l'homme, avec des insultes, des comparaisons, des remises en causes de son passé et de son aura.

Ainsi, il ne s'agit pas d'opposer des arguments, de confronter à des idées contraires un autre point de vue, dans une dialectique constructive ou même dans un dialogue de sourds stérile : il s'agit là de ternir un homme, de casser son aura, et de le faire, dans ce cas-ci, sans pincettes, sans gants, sans modération, et parfois au prix d'un détournement de la réalité. Point de débat, donc, même animé, il s'agit bel et bien d'une campagne contre quelqu'un. Cette volonté est d'ailleurs explicite : déconstruction de Stéphane Hessel.

On pourrait rester à la condamnation, à l'indignation oserais-je dire, contre une telle campagne, qu'elle contienne ou pas des éléments probants d'ailleurs. Le principe même de campagne contre quelqu'un(e) est indigne et le fait qu'elle vise une personne en tant que cette personne confère à ce type d'attaque un point commun avec les diverses discriminations (dont d'ailleurs l'antisémitisme), le rapport au groupe en moins. Mais en rester là me semble stérile. Il faut aller plus loin, et se demander : pourquoi une telle campagne ? Pourquoi tant de haine ? (car une telle campagne est haineuse) Pourquoi préférer l'attaque ad hominen à la confrontation d'idées (que chacun(e) se fasse une opinion) ?

Cela ne vient pas d'Hessel. En effet, il devait en avoir d'autres, des adversaires, pour ses multiples combats. Bien des socialistes, au soir du congrès, ont dû rager contre lui parce que le succès de sa motion (auquel son aura contribua sans conteste) leur ont coûté un poste qui leur était promis dans les instances nationales et fédérales du parti. Ils / elles auraient pu vouloir écorner son aura. Mais, dans les débats auxquels j'ai pu assister, le reproche qui lui fut fait était un manque de fidélité et d'engagement au sein du PS, puisqu'il s'était présenté, quelques années plus tôt, aux Européennes, sous la banière d'Europe-Ecologie. Reproche somme toute acceptable, fait aux actes et non à la personne, loin de la campagne du CRIF. J'ai même entendu un adversaire à la motion 4 commencer son intervention en soulignant sa propre amitié avec Stéphane Hessel. Notons que je n'exclus pas que quelques personnes, dans ce cadre politique, aient été tentées d'écorner quelque peu l'image de leur adversaire d'un congrès, tant cette image les desservait (on en voit, en politique, des campagnes, certes plus cachées, plus sournoises, contre un(e) opposant(e)), mais force est de constater que ces gens ne passèrent à l'acte : il leur en fallait plus pour franchir la ligne jaune. Et voilà bien la différence avec le CRIF et leurs proches : eux / elles ont osé franchir la ligne. Reste maintenant à savoir pourquoi.

L'épineuse question du conflit israélo-palestinien en toile de fond

Derrière cette spécificité du CRIF (et d'autres : l'organisme est moteur dans la campagne contre Hessel, pas unique), se trouve évidemment le conflit israélo-palestinien. En effet, lorsqu'il ne s'agit plus de déconstruire S. H. ou de l'attaquer ad hominem, mais de critiquer des idées et des déclarations, c'est sur ses positions en défense du peuple palestinien que Stéphane Hessel est combattu. Prasquier, dans son éditorial post-mortem, rappelle, selon lui, la volonté obsessionnelle de faire de Gaza l'épicentre de l'injustice dans ce monde. C'est oublier les mouvements des « Indignados » ou « Occupy Wall Street », qui, entre autres, se sont réclamés de lui. C'est oublier, on l'a vu, l'indignation face au capitalisme financier, à l'austérité, et la mollesse de la gauche actuelle pour y répondre qui a poussé Hessel à conduire une motion au congrès du Parti Socialiste. C'est également oublier que dans « Indignez-vous », le passage sur la Palestine ne prend que 2 pages sur 14. C'est également oublier qu'Hessel s'est également prononcé en faveur des révolutions arabes et du peuple syrien. Mais c'est ce positionnement contre la politique actuelle d'Israel qui valut à Stéphane Hessel cette compagne contre lui, que sa mort n'a pas achevée.

Plusieurs points forts de cette opposition aux positions d'Hessel sont éloquents. Un premier se passe en janvier 2011, i.e. au moment où « Indignez-vous » prend de l'ampleur et devient un phénomène de société. S. H. se prononce en faveur du boycott des produits fabriqués dans les colonies illégales. Par ailleurs, au nom de la liberté d'expression, il prend la défense du collectif BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions) qui prône un boycott de tous les produits provenant d'Israël (notez la distinction), devient la cible d'une campagne du CRIF et d'autres associations, et se retrouve en proie à la justice (illégalité du boycott). Une conférence-rencontre avec Hessel est alors organisée à l'ENS, notamment par Médiapart, sous le motif du soutien à la liberté d'expression. Le Bureau national de vigilance contre l'antisémitisme (BNVCA) (notez qu'on ne parle pourtant pas ici des Juif(ve)s mais d'Israël) et le CRIF (Prasquier en tête) alertent la direction de l'ENS, car, selon eux, cette conférence au «motif anodin» cache en fait un soutien à BDS, dont l'action est jugée illégale. La conférence est annulée, sous le prétexte qu' une salle avait été réservée pour une réunion sous un autre motif. Dans Libération, d'éminent(e)s normalien(ne)s s'insurgent contre l'annulation de cette conférence, appellent à la liberté d'expression, et rappellent qu'Il y a longtemps déjà que le Crif et des personnalités qui lui sont liées exercent la calomnie et l’intimidation à l’égard des militants, artistes ou universitaires juifs et israéliens coupables de s’opposer aux violations du droit international perpétrées par l’Etat israélien et donnent l'exemple d'un cinéaste israélien dont les films ne leur plaisaient pas qu'ils ont réussi à faire partir de France (ils parlent probablement d'Eyal Sivan, menacé de mort en France). Prasquier leur répond : affirmant que toute [sa] vie témoigne de [son] attachement à la pluralité des expressions, il nie le motif de liberté d'expression pour cette conférence, qui serait devenue un meeting politique et non un débat contradictoire. Il réitère l'accusation d'obsession de S.H. quant à Israël (on a vu que cette remarque est fausse) et condamne le boycott. Notons enfin que le Syndicat de la Magistrature, à travers notamment son secrétaire général adjoint Benoist Hurel (invité à la conférence), déplore dans une tribune que depuis une circulaire de 2010 (qui ressemble à un détournement de loi antiraciste à des fins politiques), les procureurs poursuivent systématiquement les militants appelant au boycott des produits israéliens. Bref, le CRIF justifie la censure par une circulaire (et non une loi) pour l'existence de laquelle il a probablement oeuvré.

Que retenir de cet épisode ? Que la liberté d'expression est bien fafouée puisqu'on interdit une conférence (si des propos à l'encontre de la loi y avaient été prononcés, c'est à ce moment-là, et non en amont, qu'il aurait fallu intervenir). Le motif de l'absence de débat contradictoire est assez hypocrite car, justement, et on y reviendra, la politique du CRIF (intimidations, attaques ad hominem, procès) est à l'opposé du principe de débat contradictoire autour d'une table. S'ajoutent à cela trois confusions : la première (pas forcément assez levée par les organisateurs de la conférence) entre la défense, au nom de la liberté d'expression, du collectif BDS (demande d'arrêt des poursuites) et l'adhésion aux idées (boycott des produits israéliens) ; la seconde entre le boycott des produits israéliens (qui visent donc tout un pays, et expriment donc indubitablement un anti-israélisme) et celui des produits venant des colonies illégales (qu'on ne peut plus taxer d'anti-israélisme) ; et enfin une confusion récurrente (on y reviendra) entre anti-israélisme, anti-sionisme et antisémitisme. C'est en effet un organisme de vigilance contre l'antisémitisme (le A de BNVCA) qui a alerté la direction de l'ENS sur la tenue de cette conférence. Or, d'antisémitisme dans cette histoire, personnellement, je n'en vois point.

Autre point fort du l'opposition Hessel – CRIF quant à la Palestine : un article dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ), daté de début 2011 (même si la polémique n'a éclaté en France qu'un an et demi après), où le diplomate compare l'occupation allemande en France et l'occupation israélienne en Palestine. Dans cette entrevue au FAZ, Hessel, qui revient sur sa déportation à Buchenwald et la Résistance, affirme (dernier paragraphe, et selon ma propre traduction) : Aujourd'hui, nous pouvons constater : la politique d'occupation allemande perméable permettait encore à la fin de la guerre une politique culturelle ouverte. On pouvait à Paris jouer des pièces de J.-P. Sartre ou écouter J. Gréco. Si je peux, comme personne concernée, risquer une comparaison audacieuse, je l'affirme : l'occupation allemande était, si on la compare par exemple avec l'occupation de nos jours de la Palestine par les Israéliens, relativement inoffensive, mises à part des exceptions comme les emprisonnements, internements et exécutions, ou encore du vol d'oeuvres d'art. Tout cela était terrible. Mais il s'agissait d'une politique d'occupation qui voulait sembler positive et compliquait ainsi la tâche à nous résistants.. Près d'un an et demi après la parution de cette article (été 2012), Jonathan Ayoun, président de l'UEJF, association membre du CRIF, s'insurge sur le site du Nouvel Obs : il condamne la mise sur le même plan de l'occupation israélienne et de l'occupation nazie, le fait de tenir les internements, incarcérations, et exécutions massives des Juifs, des Tziganes, des homosexuels et des opposants politiques pour négligeables. Puis Ayoun continue son réquisitoire : L'Etat Juif, voilà l'ennemi ! L'entité sioniste est coupable de tous les maux, à tel point qu’elle supporte, dans la bouche de S. H., la comparaison avec l’icône du mal universel (...). Ce que propose S. H. n’est autre qu’un revirement radical du manichéisme occidental. Le nazisme n’était pas si terrible, puisque les vichyssois savaient apprécier le théâtre. Les loisirs favoris de la bourgeoisie parisienne sont le point d’Archimède par lequel Hessel renverse les valeurs. Israël aurait détrôné le nazisme de sa place de représentant du mal universel.. Sur le même site, Hessel répond à Ayoun : Ce que je voulais dire, c’est que l’occupant allemand était bien entendu nuisible à nos compatriotes, mais qu’il n’y avait pas chez eux la volonté de les empêcher de se rendre au théâtre, de circuler, ou d’aller à l’université. C’est pour cela que j’ai voulu comparer ce qu’était l’occupation allemande – qui n’est pas le nazisme dans sa globalité – et la politique d’occupation israélienne en Palestine. Dans ces territoires occupés, les palestinien(ne)s sont dans une constante mise à l’épreuve par la présence israélienne. Je pense en particulier au cas de Gaza : jamais l’occupation allemande n’a entouré le territoire français de tels obstacles.. A la mort d'Hessel, c'est cet article dans la FAZ, évoqué dans l'éditorial-réquisitoire post-mortem de Richard Prasquier, qui ressortira le plus dans les attaques contre le disparu.

Cette controverse montre à quel point le sujet est délicat. Notons tout d'abord que certain(e)s journalistes ou historien(ne)s (je ne sais plus) ont contesté cette relative liberté des Français sous l'occupation (notamment avec la ligne de démarcation, et les interdictions faites aux Juif(ve)s). Mais surtout, selon moi, Hessel a été incontestablement maladroit en opérant cette comparaison, et en utilisant le terme « inoffensif », et on comprend que ces quelques lignes aient choqué, surtout sorties de leur contexte. Comparaison n'est pas raison, dit-on, et cet exemple corrobore le proverbe : une analogie illustre, explique mais ne prouve rien, mais par contre risque le malentendu puisque, bien que la comparaison ne s'exerce que sur un aspect particulier P et commun à deux éléments distincts A et B (ici P = occupation, A = Israël, B = Allemagne nazie), le lecteur, en lisant vite, peux y comprendre que lesdits deux éléments A et B sont comparés dans leur ensemble, voire mis entiers sur le même plan, même si comparaison n'est absolument pas équivalence. Et c'est exactement ce qui se produit ici : même s'il reste plus courtois qu'un Prasquier, un Taguieff ou un Goldnadel, Ayoun y va fort, extrapolant complètement les propos d'Hessel et condamnant non pas les vrais propos, mais ses propres extrapolations (procédé rhétorique très usité) ; en effet, à aucun moment, les internements, emprisonnements et exécutions ne sont considérés comme négligeables (il y a ambiguïté sur l'usage du terme exceptions, que moi-même je ne savais pas comment traduire), mais n'interviennent pas dans le champ P de la comparaison (ce qui demeure, il est vrai, discutable) ; de plus, parlant de Tziganes, homosexuels, Juif(ve)s et résistants, Ayoun semble confondre les arrestations et exécutions relatives à l'occupation (et donc sur place) avec les déportations, qu'Hessel, lui-même déporté à Buchenwald, peut difficilement avoir oubliées, confusion relevée par Hessel lorsqu'il explicite la disctinction entre l'occupation allemande et le nazisme dans son ensemble. Dès lors, prenant ses extrapolations comme les véritables dires d'Hessel, Ayoun accuse ce dernier de considérer Israël au même point que le mal universel que représente le nazisme, rien que ça ! Passons sur cette qualification de mal universel (je pense que, malheureusement, il peut toujours advenir quelque chose de pire, mais cette dénomination montre à quel point, pour des Juif(ve)s, et on les comprend, le nazisme représente un point de référence absolu dans l'abomination), et retenons ici que, partant d'une comparaison très maladroite (et probablement discutable) d'Hessel, on en vient à cette accusation extrêmement forte, même insultante, et surtout fausse contre lui. Du coup, Ayoun n'a pas de mal à y voir la preuve qu'Hessel considère l'Etat Juif comme «l'ennemi» et Israël «coupable de tous les maux», retrouvant ici les propos de Prasquier avec son obsédante «obsession». Or, rien de tout ceci n'est prouvé, et il me semble plutôt qu'au contraire d'une conclusion, cette accusation d'anti-israélisme total soit le point de départ, l'a priori d'une argumentation bancale toute construite pour arriver exactement à cette finalité-là. Enfin, on peut s'étonner du délai entre la publication de l'article en Allemagne et le lancement de l'affaire en France (un an et demi). Certes, les buzz médiatiques on souvent un temps de retard (cf, dans un tout autre registre, les bouquins contestés de Pascal Sevran ou Frédéric Mitterrand), mais, au contraire d'une réaction à chaud, dans le cas de la ressortie de vieux écrits, on peut légitimement se demander : pourquoi maintenant, et à quelles fins ? Et se dire que la parution n'a pas dû horrifier outre mesure en Allemagne (qui pourtant s'y connaît en propos controversés sur la question, avec Günther Grass), car sinon, le vent de la polémique aurait soufflé vers la France bien plus rapidement. Ce seul raisonnement contredit et interroge le réquisitoire d'Ayoun.

Ces deux exemples montrent à quel point le sujet délicat du conflit Israélo-palestinien ressort dans l'opposition entre le CRIF et Stéphane Hessel, et vaut à ce dernier la campagne orchestrée par le premier. Sans nier les maladresses de S. H. ni forcément adhérer à toutes ses idées et actions, on ne peut que constater, au regard de ces exemples, trois choses : d'une part, une fois lancée, la polémique prend vite de grandes proportions, ce qui témoigne de l'extrême sensibilité des parties sur la question du conflit israélo-palestinien ; ensuite, les écrits ou positions d'Hessel sont complètement déformées pour mieux coller à l'accusation ultime et récurrente d'anti-israélisme ; enfin, et à l'instar de l'ensemble de toute la campagne contre lui, cela débouche inexorablement sur des attaques ad hominem (Prasquier titre : Hessel est obsédé par Israël quand on lui reproche l'annulation d'une conférence, et Ayoun : Quel indigné est-il vraiment ?), et de manière générale, au détournement du sujet de départ (les poursuites contre BDS, la tenue d'une conférence, l'occupation israélienne à Gaza), auquel on ne répond que partiellement quand on le fait, vers l'accusation directe de l'adversaire. Extrême sensibilité, voire susceptibilité, favorisant le malentendu et le braquage, annulation de conférence, déformation des propos, attaques contre la personne pour mieux (ou plutôt ne pas) répondre à ses arguments..., tout cela traduit, au fond, une seule et même chose : l'interdiction faite, dans ces affaires entre le CRIF et Hessel, de toute possibilité de tenir un débat contradictoire serein sur l'épineux sujet du conflit israélo-palestinien. D'où la question : un tel débat sur cette question est-il impossible en France ?

Israël – Palestine : le débat impossible

Quittons S. H., duquel on a amplement parlé, pour s'intéresser à une autre affaire, qui montre que le diplomate n'a pas été, loin de là, la seule cible d'une campagne à laquelle le CRIF a été partie prenante, même motrice. Voyons en effet le cas du journaliste Charles Enderlin, pour un reportage en 2000 sur la mort d'un enfant palestinien, Mohammed Al-Durah, qu'on prétendit diffamatoire (et même mis en scène !), qui lui valut des procès (gagnés par lui), des menaces de mort, des courriels de journalistes qui lui assurent que l'odeur du sapin se rapproche... A la suite d'un procès en diffamation perdu par le principal accusateur d'Enderlin, Philippe Karsenty, Richard Prasquier est intervenu sur le site du CRIF, rappelant que suite à ce reportage (qu'il continue à condamner, lui qui invoque aisément la justice quand elle le sert), Israël en a jusqu'à aujourd'hui été stigmatisé comme un tueur d'enfants, avec des allusions au juif éternel, meurtrier de Jésus et amateur de crimes rituels, ce que, même en cas d'erreur journalistique, on ne peut reprocher à Enderlin. Le billet de Prasquier a d'ailleurs essuyé les vives critiques de Théo Klein, ancien président du CRIF, preuve que le CRIF n'a pas toujours adopté sa ligne éditoriale actuelle. Outre Karsenty (un temps candidat comme Jonathan Simon Sellem, ou Gilles-William Goldnadel, à la députation dans la 8° circonscription des Français de l'étranger), Taguieff est également intervenu dans cette affaire Al-Durah-Enderlin, dans son livre «La nouvelle propagande antijuive». Sans me prononcer sur le fond de cette histoire (là n'est pas mon propos), je m'étonne d'une chose : une telle campagne (qui montre bien des similitudes – virulence, attaques ad hominem... - avec celle contre Hessel), menée depuis 13 ans, contre un journaliste, pour un reportage sur le décès d'un enfant, qui, s'il est bien sûr révoltant (quelles qu'en soient les circonstances, d'ailleurs), n'est malheureusement pas le seul dans ce conflit et dans cette région : garder un tel focus à long terme sur cette seule affaire, il y a là quelque chose de tout à fait irrationnel. On n'est plus ici dans le débat, on vire à l'acharnement.

Stéphane Hessel, Charles Enderlin... On pourrait citer bien d'autres cas, bien d'autres campagnes où le CRIF et ses personnalités proches mènent la guerre aux artistes, intellectuels, journalistes qui ne vont pas dans le même sens qu'eux. J'ai déjà parlé du cinéaste israélien Eyal Sivan, proche du BDS, mis en procès par Alain Finkielkraut (aidé de BHL), qui a reçu des menaces de mort en France. On peut évoquer aussi le groupe Zebda, dont la chanson Une vie en moins  fut taxée en filigrane non pas d'anti-israélisme mais carrément d'anti-judaïsme par le CRIF (alors que, à écouter les paroles, il n'y a vraiment pas de quoi), et à propos de laquelle Prasquier s'est fendu d'un courrier auprésident de France Télévision, qui a diffusé le clip. A bien chercher, on pourrait trouver des dizaines d'autres cas. Le procédé est plus ou moins toujours le même : dès qu'une personnalité médiatique ou un groupe militant affichent une solidarité envers le peuple palestinien, dès qu'on émet une critique forte sur la politique de faucon d'Israël, où qu'on prend part, comme Enderlin, à un travail journalistique duquel Tsahal ne sort pas grandie, le CRIF proteste, grossit l'accusation (d'anti-israélisme à anti-judaïsme), appelle à la censure pour empêcher la diffusion d'un clip ou la tenue d'une conférence, lance des attaques ad hominem, use facilement du procès (l'abus de procès est une forme d'intimidation – on peut en sortir blanchi, mais on n'en sort pas indemne), laisse les extrémistes envoyer les menaces de mort (certes, le CRIF n'est pas coupable des menaces qu'il n'envoie pas lui-même ; il a toutefois sa part indéniable de responsabilité via la campagne qu'il lance et qui attise le feu), détourne même parfois les faits ou les écrits (pamphlet de Goldnadel), etc., bref, use de mille moyens pour déstabiliser ou décribiliser l'adversaire. Qui ose militer pour les palestinien(ne)s sait ce qui peut l'attendre. Qui se prend à risquer une comparaison audacieuse s'expose à un tollé.

Notons que cela ne semble toutefois pas être le cas partout, et notamment pas... en Israël ! Dans « Chroniques de Jérusalem », en effet, Guy Delisle explique qu'Ehoud Olmert, alors premier ministre, a parlé de pogroms perpétré par les Juifs envers les Arabes pour condamner les attaques de colons d'Hébron contre des familles arabes suite à l'évacuation d'autres colons, et que lorsque des Juif(ve)s d'extrême-droite ont raté de peu un attentat contre un membre fondateur du mouvement La Paix maintenant, les journaux ont parlé de terrorisme juif. Pogroms, Terrorisme juif, ces expressions « audacieuses »-là n'ont pas généré autant de remous que par chez nous. De même, c'est au retour en France que le cinéaste Eyal Sivan a reçu des menaces de mort, pas durant son séjour en Israël. Rappelons enfin que la polémique sur les propos d'occupation « inoffesnive » d'Hessel a grossi en France, pas en Allemagne où l'article a été publié.

La conséquence (et peut-être la finalité) de ce procédé systématique du CRIF est qu'en France, un débat contradictoire, même musclé, sur le conflit israélo-palestinien devient impossible. Nul espace n'est plus permis pour l'échange rationnel d'arguments, qui respectent les règles du jeu de la discussion, qui ne visent pas l'interlocuteur(trice) mais uniquement ce qu'il / elle dit. Tant pis pour les personnes qui, comme moi, neutres au départ (en tout cas liées à aucune partie ni en délicatesse avec l'une des deux) souhaiteraient se faire une opinion plus creusée sur tel ou tel événement relatif au conflit, après un véritable débat. Dans sa réponse à la tribune de grogne des normaliens indignés de l'annulation de la conférence à l'ENS, Richard Prasquier argue que la conférence prévue était en réalité un meeting pro-palestinien, mais ne prenait pas la forme d'un débat contradictoire. Le problème, et l'hypocrisie de Prasquier dans l'histoire, c'est que le CRIF est justement le principal facteur qui empêche la tenue d'un tel débat.

Ne tirons toutefois pas non plus à boulets rouges sur le CRIF. Ne lui demandons pas de jouer à ce qu'il n'a pas vocation d'être : l'organisme ne campe, au fond, dans ce conflit moyen-oriental exporté en France, que l'avocat de la défense de la politique israélienne, et par suite, le procureur à charge des actions palestiniennes. Israël se considère en guerre, et donc par suite le CRIF aussi, on comprendra dès lors qu'aucune concession ne soit faite par l'organisme à l'ennemi palestinien. On ne peut donc guère lui demander d'adopter une position plus impartiale, ni lui reprocher de défendre bec et ongle l'Etat juif. Mais la méthode de défense adoptée est très contestable, et le problème vient de l'inexistance d'un agent neutre (l'Etat ? La justice ? Un intermédiaire impartial ? ) capable de le remettre à sa place, ou d'un équivalent côté palestinien, disposant d'une force suffisante de neutralisation, afin de permettre la tenue d'un tel débat contradictoire, dans le cadre de la liberté d'expression, où les deux parties pourraient s'exprimer sans que l'une puisse à ce point intimider l'autre ou gagner sa censure.

La difficulté d'obtenir un tel débat en France vient également de la spécificité du conflit en question. La France compte une forte communauté juive, et une population arabo-musulmane importante. Il est donc compréhensible que le problème Israélo-palestinien, qui empoisonne la région du moyen-orient depuis bien longtemps, provoque quelques échos en France, et que la question y soit épineuse et les échanges houleux. L'histoire du peuple juif, passée ou récente, entre en jeu : peuple réprimé, déconsidéré pendant des siècles, et principale vicitime du nazisme (qui, rappelons-le, ne souhaitait pas qu'exterminer tous les Juif(ve)s, mais effacer le peuple de l'histoire – et qui donc ne s'est pas attaqué uniquement à ses membres mais au peuple même en tant que peuple), il a vu dans la création d'Israël la possibilité de peser, au même titre que les autres peuples, dans l'échiquier mondial, d'être considéré à l'égal des autres. Notons que les deux peuples exterminés par les nazis – Juif(ve)s et Roms – avaient en commun l'absence d'un territoire propre, et les problèmes encore actuels des Roms, rejetés de partout et bien accueillis nulle part, viennent en partie de ce manque. Dès lors, on comprend que l'existence d'Israël, aux yeux de bien des Juif(ve)s, même s'ils / elles n'y habitent pas et ne le souhaitent pas, est inextricablement liée à leur peuple et que la survie de l'un dépende de la survie de l'autre. Attaquer Israël, en conséquence, revient à les attaquer eux / elles, en tant que Juif(ve)s. La riposte ne sera donc pas celle de gens qui veulent défendre leur point de vue, justifier leur position, mais celle personnes qui se sentent menacées dans leur peuple. Ceci peut expliquer en partie l'attitude du CRIF et de ses personnalités proches. L'expliquer mais certes pas l'excuser, de telles campagnes restant indignes, d'autant plus qu'elles découlent d'une confusion souvent faite, et probablement sciemment, entre le fait de critique la politique du gouvernement ou de l'armée israéliennes, qui est une chose, et celui de s'opposer à l'existence même d'Israël, qui en est une autre. Et quand bien même on s'opposerait à l'existence même d'Israël, il sied d'y répondre sans se sentir forcé d'intimider l'autre ou de le / la censurer.

A cela se rajoutent les plaies encore ouvertes de la Shoah. Prenons un exemple dans mon entourage. Il m'arrivait de discuter régulièrement avec une personne juive. Cette personne (pas forcément fan de Netanyaou, d'ailleurs), qui, sur d'autres sujets se montrait beaucoup plus ouverte à la discussion et au débat, se braquait très facilement dès qu'on abordait un sujet qui touchait au judaïsme ou à Israël, voire même sur un sujet apparemment très éloigné au départ (comme par exemple Eva Joly, qu'elle n'aimait pas notamment à cause de son accent trop proche selon elle de l'allemand), et ce de manière plus aigüe encore après l'affaire Merah. L'émotion l'emportait alors sur la réflexion, l'irrationnel sur le rationnel, les raisonnements devenaient moins cohérents, et, pour moi, tenter de pousser encore la discussion s'avérait risqué, pouvait provoquer son emportement, et transformer le débat en pujilat (ce qui n'est heureusement jamais advenu). Même quand la personne restait calme, elle finissait par opposer à mon raisonnement l'argument butoir : moi, j'ai des ancêtres qui sont morts là-bas !. En gros, moi qui ne suis pas juif, moi qui n'ai pas de proches, aïeux ou aïeules disparu(e)s dans les camps (ou même rescapé(e)s), de quel droit puis-je m'exprimer sur la question ? Mes arguments ne valent rien, y compris sur l'accent d'Eva Joly. Cette susceptibilité, et cette manière compréhensible, mais à laquelle je ne peux pas adhérer, de clore toute discussion sur un argument butoir auquel on ne peut guère répondre, a ici encore la même conséquence : l'impossibilité du débat sur la question. Et ce qui est vrai pour le citoyen lambda (évidemment pas plus représentatif que tout un chacun de la communauté juive dans son ensemble, ni d'ailleurs des diverses personnes juives que je connais), l'est a fortiori pour un organisme dont la vocation est de défendre Israël. D'ailleurs, les propos de Taguieff contre Hessel, visant à minimiser sa déportation à Buchenwald et rappeler qu'il n'est pas juif (mais uniquement de père juif), ressemblent étrangement à l'argument butoir de la personne de mon entourage.

L'attitude du CRIF et de ses personnalités proches a donc pour conséquence facheuse de rendre impossible (ou plutôt de rendre plus impossible encore, car le CRIF n'est pas ici le seul responsable de cette difficulté) la tenue en France d'un débat contradictoire, même houleux mais respectueux des règles de bonne conduite, sur la question du conflit Israélo-palestinien. Mais là n'est pas l'unique dommage : j'estime en effet cette attitude très néfaste pour la lutte contre l'antisémitisme, et c'est sur ce point que je souhaite conclure ce bien long billet.

Le CRIF et la lutte contre l'antisémitisme

L'antisémitisme est une hydre à cent têtes. Coupez-en lui une, il reviendra sous un nouveau visage. Autrefois, il s'agissait surtout de la haine envers le peuple déicide qui avait tué le Christ (haine que l'on retrouve encore chez des intégristes chrétiens). Notre « bon » roi Saint-Louis, sous recommandation du Pape qui souhaitait éviter les mariages judéo-gentils, décréta en France le port de l'étoile jaune, le jaune étant la couleur du traître, celle de la robe de Judas. Il y a eu la haine du Juif cupide, marchand ou usurier, à l'image de Shylock, dans « Le marchand de Venise » de Shakespeare, qui existe encore de nos jours lorsque, dans un sentiment bien catholique de relier richesse et culpabilité, on associe la judéité à la fortune (alors qu'Israël est un pays à forte population pauvre), comme par exemple lorsqu'en pleine affaire DSK, on se mit à critiquer l'appartement luxueux à New York que s'offrait le directeur du FMI déchu, retenu aux Etats-Unis : que venait faire sa fortune dans une affaire de viol ? Avec l'avènement des Etats-Nations, qui se faisaient régulièrement la guerre, et suite au rôle de financier des guerres et d'intermédiaire des traités de paix (le peuple juif étant présent parmi les populations des différents belligérents), le Juif est alors apparu comme l'ennemi de l'intérieur, le traître, à l'instar de Dreyfus (lire à ce propos « Sur l'antisémitisme » d'Hannah Arendt). Avec, en 1901, la parution du « Protocole des Sages de Sion », faux qui se présente comme un plan de conquête du monde par les Juif(ve)s, et auquel Hitler se réfère, c'est la théorie du complot, qu'on retrouve dans l'expression récurrente du « lobby juif »... Dans l'entre-deux-guerres ravagé par la crise économique, le/la Juif(ve) devenait la « vermine » coupable de tous les maux (comme actuellement le/la musulman(e)). C'est également l'antisémitisme qui transpirait, au sein même de l'Assemblée Nationale, dans des attaques contre Léon Blum du temps du Front Populaire, à tel point que Pierre Mendès-France – mentor de Stéphane Hessel par ailleurs – est allé à la Présidence du Conseil à reculons car il craignait des attaques similaires. L'antisémitisme est donc apparu et apparaît encore sous ses diverses formes, plus ou moins fortes selon l'époque. Dès lors, avec le conflit israélo-palestinien, il est logique qu'on le retrouve sous la forme d'anti-sionisme ou d'anti-israélisme.

Cela ne veut pas dire qu'une position anti-sioniste ou anti-israélienne soit forcément antisémite. En effet, on peut s'opposer à la pensée sioniste (considérée comme un colonialisme), même en étant Juif(ve) d'ailleurs, sans croire à l'infériorité de la «race» juive. On peut estimer qu'Israël a volé la terre des Palestinien(ne)s et contester sa légitimité d'exister, sans avoir de ressentiment envers le peuple juif. On peut condamner telle politique du gouvernement israélien ou telle action de Tsahal sans montrer du doigt toute la population israélienne, et a fortiori l'ensemble des Juif(ve)s. Anti-sionisme et anti-israélisme ne sont donc pas à confondre avec l'antisémitisme, mais, ceux-ci n'étant pas condamnables, contrairement au troisième, une personnalité publique antisémite tentera de déguiser ses idées en anti-sionisme et anti-israélisme, pour éviter des déboires judiciaires. C'est d'ailleurs le cas de l'ex-comique Dieudonné, qui se définit comme anti-sioniste bien que ses propos ne fassent guère de doute sur le fond de sa pensée (il a d'ailleurs été condamné à plusieurs reprises pour incitation à la haine raciale).

Oui mais voilà : le CRIF et ses personnalités proches n'hésitent pas, dans les campagnes contre leurs adversaires, de les accuses d'antijudaïsme, pour ne pas dire antisémitisme, là où il n'y en a pas. On l'a vu notamment dans la tribune d'Ayoun contre Stéphane Hessel. Dès lors, par cette manie d'utiliser abondamment l'accusation absolue d'antisémitisme pour discréditer ses adversaires, le CRIF favorise la confusion entre anti-sionisme, anti-israélisme et antisémitisme, et ainsi donne des points à ceux qui cachent leur antisémitisme derrière un anti-israélisme de façade. En ce sens, l'attitude du CRIF est totalement contre-productive dans la lutte contre l'antisémitisme.

Par ailleurs, quand le CRIF use beaucoup de l'accusation d'antisémitisme pour attaquer ses adversaires sur la cause palestinienne, il favorise la confusion entre lutte contre l'antisémitisme et la défense de la politique d'Israël. Dès lors, toute réaction hostile à telle une campagne du CRIF (et ses campagnes ad hominem, ses appels à la censure, ses intimidations, ses insultes et ses démonstrations de mauvaise foi dans les argumentations, etc. provoquent logiquement de telles réactions hostiles) deviendra une réaction hostile à la lutte contre l'antisémitisme.

Enfin,une des faces de l'antisémitisme est la théorie du complot, et l'idée du « lobby juif » qui manipule les politiques, lui dicte sa politique. Dès lors, cette attitude du CRIF de faire pression pour obtenir la censure d'un clip, la tenue d'une conférence (et d'y réussir), la sortie d'une circulaire du Ministère de l'Intérieur rendant illégaux les moyens pacifistes de boycott, et de mener campagne, avec une batterie d'intellectuels complices (Finkielkraut, Taguieff, BHL...), tout cela contribue nettement à alimenter l'idée d'un lobby juif, certes à tort, cette activité du CRIF se rapportant plutôt à celle d'un cercle politique, d'un think tank, d'un collectif puissant cherchant à faire progresser sa cause, mais pas à un lobby.

 

En conclusion, l'exemple de la campagne indigne du CRIF et de ses personnalités proches contre Stéphane Hessel, qui n'est qu'un parmi d'autres, montre une attitude systématique du CRIF qu'il sied de dénoncer. Cette activité a deux conséquences facheuses : la première est de rendre très difficile la tenue en France d'un débat serein sur le conflit israélo-palestinien ; la seconde est de favoriser l'antisémitisme. Sur son site, le CRIF affiche trois grandes missions. La troisième estde préserver et transmettre la mémoire et l'histoire de la Shoah. Cette mission est louable, à condition qu'elle ne prenne pas toute la place et ne nuise pas en conséquence à l'entretien de la mémoire d'autres faits historiques, comme l'esclavage ou le colonialisme (on a vu que c'est par ce biais que Dieudonné était entré dans le débat public pour s'opposer à Israël, et diffuser ses idées nauséabondes). La deuxième mission est d'affirmer [sa] solidarité envers Israël. Sur ce point, la mission est totalement remplie. Solidarité ne veut pas dire toutefois absence totale de critique. La première mission, enfin, est de lutter contre l'antisémitisme, le racisme et toutes les autres formes d’intolérance et d'exclusion. En la confondant avec la deuxième mission, celle-ci est complètement contre-productive. Pire : le racisme (et donc l'antisémitisme), l'intolérance et l'exclusion ont comme procédé de s'attaquer à la personne pour ce qu'elle est (et pour le groupe auquel elle appartient), et non pour ce qu'elle dit ou fait ; en adoptant volontiers des campagnes ad hominem, comme celle perpétrée contre Stéphane Hessel, le CRIF use des procédés analogues à ce qu'il prétend combattre. Ainsi, cette première mission du CRIF de lutter contre le racisme et l'antisémitisme est au mieux un échec, au pire un mensonge.

 

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