Toulouse, ou comment instrumentaliser l’instrumentalisation

La grande fabrique des politiques publiques –mais aussi les simples sorties médiatiques de nos représentants– jugées par tous stigmatisantes, discriminatoires, voire racistes, ne peut être sans lien avec le processus de désintégration sociale et identitaire de certaines minorités, dont les trajectoires déviantes sacralisent la possibilité d’une ascension sociale, évidemment carriériste, dans le terrorisme.

La grande fabrique des politiques publiques –mais aussi les simples sorties médiatiques de nos représentants– jugées par tous stigmatisantes, discriminatoires, voire racistes, ne peut être sans lien avec le processus de désintégration sociale et identitaire de certaines minorités, dont les trajectoires déviantes sacralisent la possibilité d’une ascension sociale, évidemment carriériste, dans le terrorisme. En plus de donner des gages d’utilité sociale, un tel engagement offre à ces individus de la considération humaine (car si on déteste, c’est aussi qu’on se sent détesté) ainsi que l’occasion d’assouvir de manière la plus extrême qui soit leur ressentiment le plus profond. Une rancœur quant à l’appartenance nationale qu'on se sera chargé au préalable, à coups de formations en Afghanistan et de brain-washing, de soigneusement gonfler, exagérer, pérenniser, puis de radicaliser par un processus portant à la fois sur les émotions, en surface, et le parcours biographique, en structure.

 

Ce constat posé, il n’est jamais assez tôt pour engager une première analyse de fond malgré la nature bouleversante de l’évènement. Une démarche d’autant plus nécessaire qu’il ne s’agit ici que de regarder dans le rétroviseur ; simplement ça. En un mot, contextualiser. Et que voit-on ? Beaucoup de choses, à vrai dire ; mais surtout de l’agitation, surtout de la division. Au-delà des tentatives d’apaisement, la France made in Sarkozy n’y a pas été de main molle avec ses musulmans, dont on oublie la plupart du temps qu’ils sont d’abord Français. Le pouvoir n’a cessé de faire des étincelles sous le dos de l'islam, en rappelant dans une inlassable mise en scène les fidèles à leurs constants devoirs et sempiternelles fautes: polygamie, soumission des femmes, pratiques religieuses anti-laïques, délinquance, etc. En agissant de la sorte, Nicolas Sarkozy, Brice Hortefeux – qu’on aurait tendance à oublier – et Claude Guéant ont fait abstraction de la grande majorité des musulmans. Ils l’ont rendu silencieuse, retranchée dans l’espace privé, quasiment inexistante ; laissant ainsi les petites frappes de télévision occuper la « Une » médiatique qui ne manque jamais de produire son effet social. Cela donne finalement l’impression que le pouvoir en place s’est adonné, une nouvelle fois, au tour de magie le plus connu et le plus efficace qui soit : l’inversion subjective d’un rapport de force objectif. Comme si la minorité rebelle était soudainement plus importante et plus dangereuse qu’on ne le pensait. Comme si, également, elle était devenue assez forte et organisée pour englober, par la tromperie, ces autres 99 % de d’individus qui se refusent pourtant à prier dans les rues et à imposer le halal dans toutes les cafétérias de France.

 

Il n’est donc pas difficile de repérer la stratégie (silencieusement électorale) de l’UMP et son entreprise de diabolisation qui vise à blâmer les différentes allusions tout compte fait très « pattes molles » de Hollande, Bayrou et Mélenchon sur la stigmatisation comme source objective de désintégration des musulmans les plus vulnérables. Or les condamner d’instrumentaliser ainsi une actualité si consensuelle en transformant une tragédie pareille en de la « politique politicienne » ne trompe personne. Sous l’apparence de la cause juste, cet angle d’attaque en soi honorable, et largement publicisé comme tel par ses défenseurs, révèle qu’en fait, si instrumentalisation il y a, celle-ci provient avant toute chose des tiroirs du Président sortant Car derrière cette façon in fine très calculatrice de reprocher à ses principaux adversaires de vouloir forcer un débat moralement abject, Nicolas Sarkozy entend surtout se protéger d’un bilan peu glorieux, qui sent mauvais, en retournant l’usage de l’instrumentalisation en sa faveur pour mieux cacher le plus finement possible ses propres « mains sales ». Alors vraiment, et en tout temps, on peut se le demander : « élections, piège à cons » ?

Sébastien Thibault, doctorant en science politique, UVSQ - CESDIP

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