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Billet de blog 30 nov. 2020

Témoignage direct - Pédocriminalité au sein de l'Ecole Paul Dubois

Lettre ouverte d'un parent d'un enfant concerné par les agressions sexuelles présumées au sein de l'Ecole Paul Dubois, en lien avec les 2 articles de Mediapart.

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Lettre ouverte d'un parent d'un enfant concerné par les agressions sexuelles présumées au sein de l'Ecole Paul Dubois, en lien avec les 2 articles de Mediapart de Marine Turchi et Patricia Neves publiés le 23 novembre 2020 ("Pédocriminalité : fiasco policier dans une école parisienne" -"Soupçons de pédocriminalité dans une école parisienne : toute les institutions ont failli"). 

Bonjour Marine,

 Quelques mots pour vous remercier encore Patricia et vous pour la très grande qualité de vos 2 articles, justes et forts, qui décrivent bien l’enfer qui s’est refermé sur nous depuis le 22 février 2019.

Nous étions jusqu’alors des parents heureux et confiants, conduisant tranquillement tous les matins notre enfant à l’école, imaginant toujours, la lumière dans les yeux, une fois que la porte de l’école Paul Dubois se refermait, qu’il y vivrait de belles expériences, protégé comme il se doit dans cette enceinte quasi-sacrée qu’est l’Ecole de la République. Pouvions-nous imaginer autre chose, au XXIème siècle, en France, au cœur de Paris, que les sourires de notre enfant de 4 ans en train d’apprendre et de jouer, entouré d’adultes bienveillants, vigilants et protecteurs ?

Et pourtant …

Le mail du 22 février 2019, reçu un vendredi soir alors que nous venions d’arriver sur notre lieu de vacances d’hiver, a fait basculer nos vies de parents et nous a projeté dans une découverte d’horreurs successives bien qu’impensables. Dans ce mail très administratif, la DASCO nous informait platement qu’un animateur périscolaire était suspecté d’avoir commis des faits graves sur nos enfants. Sans que nous sachions lesquels. A l’époque, bien qu’inquiets, nous voulions croire à ce que disait le mail : que tout était sous contrôle et que l’école, la mairie et les services de l’état en charge de la protection de nos enfants nous informeraient et prendraient les mesures nécessaires contre cet individu si les faits étaient avérés.

 La suite fut tout autre. De retour à l’école, c’est le silence méfiant du directeur et du personnel sur le sujet qui nous attendait. En quête d’informations précises sur les soupçons qui pesaient sur cet animateur, nous voulions être renseignés et rassurés. En vain. Le silence et la gêne évidente du personnel de l’école n’ont fait que renforcer notre inquiétude et conduit les parents délégués à exiger auprès du directeur et de la Mairie du 3èmearrondissement plusieurs réunions d’informations.

Parmi elles, celle du 15 mars 2019 dans la salle des mariages de la Mairie du 3èmearrondissement fut mémorable. Tandis que dans cette salle des promesses de bonheur sont célébrées chaque jour, c’est au contraire le malheur de nos enfants qu’il nous a fallu entrevoir. Et pas n’importe lequel. L’un des pires. Celui qu’on redoute tous en tant que parents, mais dont on ne peut pas imaginer qu’il puisse s’être produit dans l’enceinte d’une école maternelle. Parce que c’est insoutenable.

Je me souviendrai longtemps de cette ambiance surréaliste où face aux questions légitimes de très nombreux parents de plus en plus inquiets (nous étions 180 dans la salle), les représentants des services de l’Etat en charge de protéger nos enfants (Directeur de l’école, DASCO, Maire du 3ème, Rectorat, …) avaient décidé de nous jouer la pire des partitions. Une de celle qu’on ne voudrait jamais avoir à entendre : ils s’agaçaient de nos questions lorsqu’elles étaient trop insistantes sur la nature des comportements sexuels suspectés de cet animateur, brandissaient le respect de présomption d’innocence à tout va, sans jamais témoigner du moindre intérêt ni de la moindre empathie face aux témoignages glaçants des parents sur les symptômes et les troubles corporels et psychiques de leurs enfants (peur d’aller aux toilettes seuls, sensations de brûlures en allant aux toilettes, refus de s’alimenter, cris et cauchemars la nuit, perte de la propreté, incontinences soudaines, phobies, etc).

 Ce jour-là, nous avons commencé à entrevoir qu’en dépit des apparences de façade et des lettres de missions officielles, tous ces gens ne semblaient pas avoir l’intention de nous aider à comprendre ce qui était arrivé à nos enfants. C’était insupportable à réaliser mais il fallait se rendre à l’évidence. Ils nous étaient tout simplement hostiles. Leurs réactions étaient anormales et le malaise en nous grandissait.

Nous n’étions pourtant pas au bout de nos peines. Les témoignages des familles aux prises comme nous avec les révélations de leur enfant, étaient fracassantes, sidérantes. A la suite des premiers signalements de soupçons d’agressions sexuelles commises par l’animateur sur 3 enfants de 3 ans en janvier 2019 auprès de la Brigade de Protection des Mineurs de Paris, bien d’autres parents ont cherché au printemps 2019 à faire entendre les révélations que leurs enfants leur adressaient sur des soupçons d’agressions sexuelles graves. Ces parents se sont faits ni plus ni moins refouler par la Brigade des Mineurs (BPM). EXIT. Les motifs du refus de la BPM d’entendre les enfants et de recevoir les plaintes étaient hallucinants : à certains parents il était expliqué qu’il s’agissait d’un malentendu entre l’animateur et les enfants, à d’autres que les brûlures au sexe de leur enfant n’avait rien à voir avec des agressions sexuelles, à d’autres que l’animateur était innocent et à d’autres encore qu’ils étaient manipulés par leurs avocats. Ce fut une onde de choc d’une violence inouïe. Une déflagration. Une bombe. Je me souvenais vaguement du film « Police » de Maïwenn, j’avais gardé le souvenir de scènes révélant le travail d’une Brigade des Mineurs sur le terrain, à l’œuvre, dévouée, professionnelle, humaine. Or on ne cessait de vivre l’inverse, les parents revenaient interloqués, sidérés, et ne voulaient pas croire à ce qui se passait sous leurs yeux. Ils venaient juste de se prendre un mur en pleine tête, en plein cœur de parent.

 Mais cette fois c’était encore plus grave. Ce n’était plus seulement l’hostilité de ceux qui cherchent à se couvrir parce qu’ils réalisent les conséquences de leur négligence et de leur manque de vigilance.  Nos interlocuteurs de la BPM semblaient avoir fait le choix de nous empêcher de déposer plainte. Comment était-ce possible ? Pourquoi ? Dans quel but ? Tant de questions sans réponse. Ce dont nous étions sûrs c’est que l’hostilité masquait de moins en moins une véritable malveillance collective. Une inversion incroyablement nauséabonde se déroulait sous nos yeux : les agents de la BPM y compris son responsable n’hésitaient pas exprimer sans aucune ambiguïté leur empathie à l’égard de l’animateur pourtant désigné à ce jour par 13 enfants comme leur agresseur sexuel, allant même jusqu’à chercher à intimider certains parents en les rendant responsables d’un éventuel suicide de l’animateur. Tandis qu’ils refusaient d’enregistrer les plaintes de parents en détresse après des révélations insoutenables de leurs enfants abusés ou violés et ce, malgré les preuves (photos et/ou constatations médicales à l’appui). Les agents de la BPM n’ont donc rien fait d’autre que l’inverse de leur mission et de la justification de leur existence : refuser à nos enfants le droit de se faire reconnaître comme victimes d’agressions sexuelles en refusant de les écouter, tout en se montrant très empathique à l’égard de leur agresseur supposé. Ce traitement qui laisse sans voix des demandes de dépôt de plainte des parents a logiquement abouti à un classement sans suite après 3 mois d’enquête, l’animateur incriminé n’ayant jamais été inquiété ni fait l’objet d’une quelconque procédure disciplinaire par l’administration.

Sans nos avocats pour défendre les droits de nos enfants et sans les thérapeutes qui les accompagnent depuis un an et demi et qui nous accompagnent nous-mêmes pour ne pas sombrer, que seraient devenus nos enfants ? Que serions-nous devenus nous-mêmes et d’ailleurs que sommes-nous devenus aujourd’hui ? Les ravages sont immenses.

Nos enfants ont finalement été auditionnés le 15 septembre 2020 par l’OCRVP (Office Central de Répression des Violences contre les Personnes), soit 2 ans quasiment après les faits. Inutile de dire qu’ils ont cherché à oublier entre-temps ce qu’ils ont subi, ils ont changé d’école depuis et leurs souvenirs sont moins clairs même si leur mémoire traumatique, elle, est intacte bien qu’invisible. Le prénom de leur agresseur supposé reste difficilement audible et susceptible de réactiver leurs troubles ou leurs angoisses.

Quant à nous, nous sommes des parents traumatisés par un abandon institutionnel d’une gravité extrême. Des parents sidérés par un déni généralisé de ce qui, au regard de la parole de nos enfants que nous croyons, n’est autre que le visage inhumain de la pédocriminalité dans les écoles, car il y a fort à parier que ce qui nous est arrivé à nous soit également arrivé et arrivent à d’autres parents. Il ne s’agit pas d’un bug dans le système mais du système entier qui est un bug à lui seul. Pourquoi avons-nous dû subir tout cela en voulant simplement défendre nos enfants victimes ? Serait-ce parce qu’au nom du pacte social de l’école et de sa sacralisation, la vérité sur la pédophilie à l’école n’est pas bonne à dire ?  Parce que l’image de Paris est en cause ? Qu’avons-nous donc appris du scandale et des ravages de la pédophilie dans l’Eglise?

 Je retiens que l’espoir est revenu avec la réouverture de l’enquête et qu’il est là aujourd’hui  aussi grâce à vous, Marine et Patricia. Vous avez brisé ce silence insoutenable et ainsi, vous nous avez un peu rendu nos vies d’avant. Ce soir nous dormirons à nouveau, comme avant le 22 février 2019. MERCI MILLE FOIS.

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