Supprimer le CNU? Une attaque de plus contre la collégialité et les disciplines universitaires

Dans une contribution à AOC du 5 février, Christine Musselin, sociologue, se prononce pour la suppression du Conseil National des Universités, en justifiant notamment sa position par le fait qu’une telle mesure « n’est pas néo-libérale ». Argumentation sociologique ou posture managériale ? Réponse de la section 19 (sociologie-démographie) à Christine Musselin.

Réponse de la section 19 (sociologie-démographie) à Christine Musselin.

Dans une contribution à Analyse Opinion Critique du 5 février 2020, Christine Musselin se prononce pour la suppression du Conseil National des Universités, en justifiant notamment sa position par le fait qu’une telle mesure « n’est pas néo-libérale ». Cette tribune interroge d’autant plus que l’autrice la signe depuis sa position de sociologue et de directrice de recherche CNRS tout en lui donnant la forme d’une note que l’on pourrait croire sortie d’un cabinet en conseil es modernisation des universités.

Argumentation sociologique ou posture managériale ?

Christine Musselin nous apprend d’abord que « La suppression du CNU n’est pas une mesure néo-libérale » : les rapports préparant la LPPR n’ayant jamais explicitement évoqué la suppression du CNU et sa propre ministre s’en étant défendue le 4 février dernier[1], l’assertion est troublante et provocante. Et ce d’autant qu’elle parait au moment même où se réunissent en session les sections Sociologie-démographie et Sciences politiques desquelles l’autrice relève. Que n’est-elle alors venue débattre des conseils avisés dont elle pourrait faire profiter ses collègues ? Cette visite aurait pourtant pu lui permettre de mieux connaître les missions d’un CNU qu’elle se plait à présenter comme une instance poussiéreuse, incapable d’accompagner la rencontre entre une « offre » et une « demande » d’emplois universitaires.

Une incompréhension des missions et responsabilités du CNU

Car depuis 1945, le CNU n’a cessé de se transformer. S’il qualifie bien des candidat.es aux fonctions de Maître.sses de Conférences et de Professeur.es des Universités et leur ouvre ainsi la possibilité de concourir aux quelques postes ouverts chaque année, il a aussi un rôle de régulation des carrières en décidant de l’attribution des promotions et des congés pour recherche ou conversion thématique. Acteur important de l’encadrement de l’emploi universitaire, le CNU participe également fortement à la structuration de la recherche, en particulier dans un contexte de forte redéfinition des frontières entre disciplines. Cette année encore, en examinant 458 dossiers de qualifications aux fonctions de maître.sses de conférences et 68 dossiers de qualification aux fonctions de professeur.es, la section 19 a contribué à les faire évoluer de manière concertée et collégiale, dans le respect de la pluralité des perspectives méthodologiques et théoriques. Le CNU n’est pas l’organisme bureaucratique figé que Christine Musselin veut faire accroire mais une instance dynamique qui sait s’adapter aux nouveaux enjeux de la recherche, tout en veillant à préserver les fondamentaux disciplinaires sans lesquels l’interdisciplinarité devient une a-disciplinarité. De la même manière, le CNU a aussi su s’adapter à des profils internationaux dont il sait apprécier la qualité puisqu’il vient de qualifier 40 % des candidats au corps des maître.sses de conférence relevant de cette catégorie.

Spécialiste des instances universitaires, Christine Musselin ne peut l’ignorer. C’est pourtant sur son seul rôle de régulation du marché de l’emploi universitaire qu’elle décide de se focaliser, à travers une argumentation laissant perplexe.

Un raisonnement syllogique décontextualisé

Le CNU n’a pas su s’opposer au marché donc sa suppression n’intensifiera pas la néolibéralisation des politiques universitaires en cours assène Christine Musselin. S’appuyant sur un parfait syllogisme confondant cause et conséquence (le CNU n’a pas causé de résistance au modèle néo-libéral donc sa suppression ne pourrait avoir de conséquences de cette nature), elle déroule ensuite un raisonnement décontextualisé ne précisant ni de quelles formes de néolibéralisation elle parle, ni les contextes politiques et institutionnels dans lesquels l’action du CNU s’est trouvée prise ces quarante dernières années. Venant d’une sociologue des organisations spécialiste de l’analyse des systèmes d’action, l’argument interroge. Sauf à considérer que le propos relève en fait davantage du procédé politique que de la contribution scientifique. Aurait-on idée de proposer la suppression de l’Education Nationale au prétexte qu’elle n’a pas su résister à la néolibéralisation des dispositifs éducatifs ? Prenant prétexte d’un lieu commun de la critique ordinaire dont on ne sait au fond jamais de quelle source elle émane (« on dit » que le CNU est un rempart contre le néolibéralisme), Christine Musselin déploie en fait une analyse économiciste étroite dont l’excellence internationale dont elle se réclame a déjà montré la vacuité.

Un effacement de l’« efficacité » collégiale

Prenons l’argument de l’efficacité et de la qualité de l’action des instances universitaires. Dans un troublant écho aux propositions faites dans les rapports préparatoires à la LPPR[2], des circuits de décision courts et ramassés autour d’équipes de petite taille, directement sous l’autorité du CA des universités, sont censés augmenter l’efficacité des dispositifs de recrutement des enseignant.es chercheur.es et leur ajustement à la « demande » locale. Christine Musselin méconnaitrait-elle les nombreuses recherches ayant montré au contraire l’efficacité de la délibération collégiale – y compris au cœur des universités américaines qu’elle tient pour modèles[3] ? Non seulement, la collégialité constitue une procédure de décision efficace mais elle est aussi bien mieux ajustée aux situations d’évaluation complexe engagées par l’examen de candidatures d’enseignant.es-chercheur.es – l’exercice impliquant de tenir compte d’un grand nombre de dimensions pédagogiques, institutionnelles, scientifiques à des échelles diverses. Enfin, en respectant le pluralisme et en autorisant la disputatioacadémique, les dispositifs collégiaux régulent les échanges professionnels, tout en maintenant une autonomie sans laquelle la science ne peut se distancier des cadres politiques, comme l’illustre notre prise de position du jour. 

Du CNU aux marchés des « chasseurs de tête »

Mais la collégialité du CNU peut-elle correctement « contrôler la qualité » des candidat.es ? Non pour Christine Musselin considérant qu’il serait bien plus économique de confier cette tâche aux comités de sélection des universités, voire aux CA eux-mêmes, éclairés de quelques experts « hors sol » qui ne manqueront pas de tirer parti (et bénéfice) d’un tel marché. Nous soutenons au contraire que seule une discussion collégiale, élargie dans une instance nationale, permet de comparer les compétences des candidats à plus grande échelle et de les apprécier en regard d’une fine connaissance des champs scientifiques et des enjeux auxquels les universités et les établissements de recherche doivent faire face.

Plus encore, quelle économie d’échelle y aurait-il à démultiplier, en autant de comités de sélection qu’il y a de postes, le travail d’évaluation annuellement réalisé par une quarantaine de collègues, élu.es et nommé.es par le ministère, et dont les universités bénéficient indirectement ? Face à l’échec des politiques de fusion et aux difficultés locales de gestion des recrutements, il faut au contraire opposer un CNU qui a su faire face, malgré l’intensification du travail d’évaluation, la dégradation des conditions dans lesquelles le réaliser et l’exigence des demandes en matière d’excellence scientifique.

Diviser pour imposer

A l’issue de la session de 2020, la 19esection du CNU a qualifié 52% des dossiers visant une candidature aux concours de Maître.sses de Conférence et 36% des dossiers pour l’entrée dans le corps des Professeur.es des Universités, ce qui montre le travail d’évaluation opéré par le CNU et ce qui assure aux comités de sélection locaux les garanties d’un haut niveau disciplinaire. Aux comités ensuite de choisir, parmi ces candidat.es, les profils les plus ajustés à leurs demandes. Christine Musselin devrait se garder d’opposer le CNU et les comités de sélection locaux qui participent de la même communauté et savent depuis longtemps travailler en synergie.

De même qu’elle devrait éviter d’utiliser l’hétérogénéité des taux de qualification entre sections pour décrédibiliser le travail que celles-ci réalisent alors même qu’elles sont confrontées à des profils de candidats et à des démographies professionnelles très différentes ! Mais peut-être cette division constitue-t-elle en fait le moyen de déplacer le travail d’évaluation des acteurs de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, collègues partageant des codes et un socle scientifique commun, à des groupes d’experts ! Car la suppression du CNU favorisera sans nul doute l’expansion d’un marché de l’évaluation externe des recrutements, convoité par des groupes d’intérêt que Christine Musselin côtoie dans le cadre de son activité de conseil en restructuration des universités[4].

Poursuivant cette entreprise de division, elle soutient enfin que le CNU entraverait l’action des associations professionnelles dont elle souhaite la constitution en « groupes de pression » interagissant avec les dirigeants d’université, ce qui revient à substituer à leurs missions premières d’animation scientifique et de défense des pairs confrontés à la controverse ou à la répression,comme l’actualité de la LPPR et la mise en garde à vue de plusieurs collègues le rappellent, une mission prioritaire de négociation de l’emploi région par région. Nous noyer dans les arcanes politiques pour que nous cessions de réfléchir collectivement et de défendre l’autonomie de la pensée scientifique, en somme. Sans doute s’agit-il là du « grand bond en avant » de l’université auquel elle aspire.

Loin d’avoir convaincu les 36 membres de la section 19, la tribune de Christine Musselin a renforcé leur conviction que le projet de LPPR du gouvernement est dangereux pour les disciplines universitaires. Ils réaffirment leur opposition aux transformations néolibérales à l’œuvre, leur attachement au service public de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche et s’inquiètent des attaques contre la collégialité.

Les membres de la section sociologie-démographie du CNU

 

 

[1]Lors du séminaire d’accompagnement des nouveaux directeurs et directrices d’unité, organisé conjointement par le CNRS et par la Conférence des Présidents d’Université.

[2]Le lecteur.trice se réfèrera à la proposition de constitution d’un conseil stratégique resserré autour du Premier Ministre et qui serait chargé de définir les « défis sociétaux » auxquels les chercheur.es ont à répondre.

[3]Voir ici le travail de Michèle Lamont, How Professors Think : Inside the Curious World of Academic Judgment, Cambridge/London, Harvard University Press, 2011.

[4]Voir sa contribution au think tank Education et recherche pour ne prendre que ce récent exemple.

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