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Billet de blog 7 mars 2021

Elle n'a jamais eu la "Carte" : Michèle Bernard L'intégrale 1978-2020

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J'ai retrouvé le rideau de fer (feat. Evasion, Patrick Mathis) © Michele Bernard - Topic

La première impression, c’est comme une vieille photographie, en noir-et-blanc ou en sépia, des images qui s’animent, d’un vieux Paris ou d’une vieille France, d’un monde ancien que le nouveau millénaire allait rapidement liquider. Il y a quelque chose qui meurt, une époque, une chanson, un souvenir, et qui en même temps se métamorphose. Ce n’est pas une nostalgie, mais c’est plutôt comme un flambeau, un passage de témoin.

Comme Francesca Solleville, Michèle Bernard est une autre grande inconnue de la chanson française, qui traverse les modes et les courants de la seconde moitié du vingtième siècle, qui est certainement traversée elle aussi, mais sans se laisser déborder ni corrompre par la fantastique variété électronique éphémère, sans avoir éprouvé le besoin de devoir s’adapter.

Il y a une double racine qui fait l’arbre vivant de la chanson française, et plus généralement de la "gauloiserie réfractaire" : une racine qui serpente et s’enfonce dans les profondeurs du passé, et l’autre qui monte et se dresse fièrement vers le ciel lumineux et étoilé du futur. Une tradition, un esprit populaire qui pousse comme une mauvaise herbe entre les pavés, sur les chemins de traverse, et que l’effroyable modernité spectaculaire s’imaginait avoir éradiquée. Mais il demeure toujours, dans les intervalles du temps qui sépare deux grandes heures de convulsions historiques et sociales, des mémoires vivantes que l’on ne remarque pas, que l’on ne voit pas passer, mais qui passent quand même et délivrent le message, la chanson. Et la chanson parvient toujours aux oreilles appropriées.

Il y a des créateurs qui sont de leur temps et leur temps les reconnaît comme tels. Ils marquent leur époque autant qu’ils sont marqués par elle, mais ils débordent rarement du lit où l’histoire se creuse. Et puis il y en a d’autres, pour reprendre la formule de Nietzsche, qui naissent posthumes. Michèle Bernard est de ceux-là, dont l’œuvre magistrale ne sera découverte qu’à la fin, une fois que le témoin sera passé. Car elle aura eut le temps de mûrir son siècle et de le dépasser, pour s’épanouir dans la jeunesse du nouveau millénaire, comme ce qui restera quand tout le reste aura été dispersé…

La première impression de vieille photographie se métamorphose au fil de l’écoute. On a rapidement l’impression d’être invité à entrer dans un autre monde, qui est comme un théâtre. Il y a du monde. Les personnages des chansons côtoient les musiciens sur la scène. L’artiste nous offre parfois de truculents duos. Il y a du mouvement, il y a de la vie. On chante, on danse, on joue, on pleure, on rit. Oui, on rit beaucoup, chez Michèle Bernard, d’un rire d’enfant. Même quand on pleure, c’est avec l’âme émerveillée d’un enfant. C’est peut-être là la marque particulière de son génie, qui est celle des grands génies populaires, que sa musique semble être faite pour les enfants. Et ce n’est pas ce qu’il y a de plus facile, de savoir écrire, composer ou jouer pour les enfants (nous regretterons malheureusement que dans les deux volumes destinés particulièrement aux enfants sur les quatorze que compte cette intégrale, l’artiste semble manquer ce que par ailleurs sa musique accomplit parfaitement.

Une dernière remarque : à l’heure où le marketing néo-féministe colonise sauvagement le discours culturel ambiant, il est bon de se rappeler que les femmes n’ont pas attendu que l’on émascule la patriarcat avant de devenir de véritables et grandes créatrices, que ce soit, comme ici, dans le domaine de la création musicale, de la chanson, mais comme c’est le cas dans bien d’autres domaines. Ces femmes sont rares, à dépasser leur genre (le genre humain) en talent et en esprit, mais comme les véritables hommes de génie sont rares. Loin des icônes médiatiques que l’on fabrique pour la cause, Michèle Bernard est la parfaite incarnation d’une créatrice accomplie qui n’a pas attendu qu’on lui délivre le droit de le devenir.

Pour conclure : si vous ne connaissez pas l’œuvre de Michèle Bernard – car nous pouvons parler d’une œuvre ! – empressez-vous de la découvrir, de la faire découvrir à vos amis, à vos enfants. Vous entrerez dans sa musique comme dans un univers particulier, comme on entre dans un conte. De belles surprises vous attendent, de belles émotions. Ce n’est pas quelque chose du passé qui parviendra à vos oreilles, mais ce sont déjà des chansons nouvelles, peut-être celles que nous chanterons demain, lorsque nous nous retrouverons dans le monde d’après.

Michèle Bernard    L'intégrale   1978 - 2020

Chanson Française    Note 9.0    Un COFFRET de 14CD chez EPM Musique

Une chronique SEFRONIA de  Thomas D. Lavorel

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