Un Blanqui noir -1- par Alain Brossat

George Jackson (né le 23 septembre 1941 à Chicago dans l'Illinois et mort le 21 août 1971 abattu dans la cour de la prison de San Quentin) était un militant noir américain qui devint en prison (où il a passé les 12 dernières années de sa vie) membre du "Black Panther Party", il était l'un des frères Soledad.

blanqui-noir-arton734-46017
Première parution : Cahiers de l’IRASCible, n°7, octobre 2018

dimanche 21 octobre 2018,

par Alain Brossat

Pour Jean-Gabriel Périot

 

I hope I have trained all of the slave out of me
(Lettre de George Jackson à Fay Stender, mars 1970)

Enfermé à la prison de haute sécurité de Soledad, Californie, où il a été expédié à l’âge de 18 ans pour sa participation à une attaque à main armée qui rapporta soixante-dix dollars à ses auteurs, George Jackson écrit à son père. Au détour de l’une de ses lettres, il s’interroge : « Pourquoi la peine est-elle si draconienne, et le prix de la défaite si élevé ? » [1]
Draconienne, en effet, la sentence à laquelle a été condamné celui qui est alors un jeune voyou issu des ghettos noirs – peine élastique pouvant s’étendre de un an à une durée indéfinie, reconductible d’année en année au gré des avis d’un « comité » (board) chargé d’évaluer la conduite en prison du détenu et l’état de son « redressement ». Lorsqu’il écrit cette lettre, Jackson est en prison depuis cinq ans, sans espoir de sortie. Il a, entre-temps, lu des livres, ; beaucoup de livres, toutes sortes d’ouvrages empruntés à la littérature révolutionnaire en vogue à l’époque, notamment, et qui lui ont permis de politiser sa révolte et d’entreprendre une totale réforme de sa vision des choses de la vie et du cours du monde, de sa trajectoire personnelle aussi, et du destin de la minorité noire aux États-Unis. Astreint la plupart du temps au régime du plus strict isolement, il médite, il « remet le monde sur ses pieds » par la seule force de sa pensée appuyée sur ses lectures. Il reconstitue la trajectoire qui l’a conduit dans cet enfer, y voyant comme un microcosme exemplaire, par antiphrase, de la chute de son peuple et de l’impasse historique dans laquelle l’esclavage et ses suites l’ont jeté. La cellule dans laquelle il se trouve enfermée, éclairée jour et nuit, devient une sorte de « poêle », moins cartésien que plébéien, dans lequel le délinquant précoce et récidiviste se métamorphose en penseur (autodidacte) de sa propre condition et de celle de ce qu’il nomme sa « caste » méprisée et maltraitée par l’Amérique blanche et, selon lui, intrinsèquement fasciste – les Noirs états-uniens, pauvres et marginalisés dans leur immense majorité.

Les lettres de George Jackson sont adressées pour la plupart à sa famille, notamment son père et sa mère avec lesquels il entretient une relation extraordinairement ambivalente, constamment sous tension, mais aussi à celle qui devint tardivement son avocate, Fay Stender, à Angela Davis avec laquelle il échange une correspondance passionnée avant sa fatale tentative d’évasion du 21 août 1971. Ces lettres sont écrites au gré très variable de l’état de ses affections et de ses relations à distance avec les uns et les autres – rares sont les visites qu’il reçoit au pénitencier. Elles forment une mosaïque où se dessinent les motifs d’un arrachement possible d’un sujet plébéien, par la grâce de la seule puissance de la pensée appuyée sur la lecture, à sa condition de marginal voué au plus ordinaire des illégalismes. Jackson reconstitue le trajet qui le conduit de son aversion pour l’éducation scolaire qui lui a été dispensée dans les établissements religieux à la « culture » de la rue dans les ghettos noirs, puis à ses premiers délits et à ses premiers démêlés avec la police, il reconstitue la généalogie de ce qu’il appelle le « néo-esclavage économique » auquel est soumise la grande majorité des Noirs états-uniens et qui a pris la suite de l’économie de plantation, après l’abolition en trompe-l’œil de l’esclavage dans les États du sud.

Ces lettres dessinent le tracé distinct d’une émancipation intellectuelle individuelle en forme de renaissance et de conquête, par la seule force de la réflexion (de la méditation), de l’autonomie. Elles ébauchent les grandes lignes d’un traité ou d’un manifeste virtuels, dont l’objet serait l’émancipation des Noirs aux États-Unis, dans le contexte général des luttes contre le colonialisme et l’impérialisme qui battent alors leur plein, en Asie du Sud-Est, en Amérique latine, en Afrique...

suite de l'article....

[Note de Segesta : dans l'extrait ci-dessus, les phrases soulignées, par moi, expliquent exemplairement ce que j'ai essayé de définir ailleurs, un processus d'émancipation intellectuelle subjective, en tant que condition de l'émancipation collective]

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.