Nous ne vivons pas dans un monde de 'post-vérités' ... - par Robert Fisk

Nous ne vivons pas dans un monde de 'post-vérités', nous vivons depuis toujours dans un monde de mensonges - par ROBERT FISK (The Independent) - "Nigel Farage n'est pas un nazi et Donald Trump non plus. Mais ce qui est terrifiant - et profondément apparenté au fascisme - est notre capacité à 'penser' notre chemin de la vérité aux mensonges"

29 DECEMBRE 2016 - PAR ROBERT FISK (The Independent)

Nous ne vivons pas dans un monde 'post-vérités', ni au Moyen-Orient ni en Occident - ni en Russie, pour tout dire. Nous vivons dans un monde de mensonges. Et nous avons toujours vécu dans un monde de mensonges.

Il suffit de jeter un oeil aux épaves du Moyen-Orient avec son histoire de républiques populaires et ses dictateurs détestables. Ils se réjouissent de la malhonnêteté, bien que tous - à l'exception du dernier Muammar al-Kadhafi - exigent des élections régulières pour rendre crédible dans le temps leur pouvoir.

Maintenant, je crois, c'est nous qui avons des élections régulières basées sur des mensonges. De cette manière peut-être que Trump et les autocrates arabes finiront par se mettre d'accord. Trump apprécie déjà le Maréchal / Président al-Sissi d'Egypte, et il a déjà un terrain de golf à Dubaï. Le fait qu'il dise des mensonges, qu'il invente des faits, pourrait le faire sentir chez lui au Moyen-Orient. La misogynie, l'intimidation, les menaces envers les opposants politiques, l'autoritarisme, la tyrannie, la torture, se moquer des minorités : tout cela fait partie du monde arabe.

Et regardons Israël. Le nouvel futur ambassadeur des États-Unis - qui pourrait être tout aussi bien l'ambassadeur israélien aux États-Unis - a hate de vouloir déplacer l'ambassade américaine à Jérusalem. Il semble ressentir plus d'antagonisme à l'égard de la gauche juive en Amérique qu'à l'égard des Palestiniens qui revendiquent Jérusalem-Est comme capitale et dont l'état ne l'intéresse pas du tout. Trump va-t-il rendre les Arabes furieux ? Ou va-t-il s'en sortir avec un petit réaménagement domestique de l'ambassade israélienne au motif que les Arabes du Golfe, tout au moins, savent que l'anti-chiisme d'Israël, contre la Syrie, l'Iran et le Hezbollah, correspond assez bien au sunnisme le plus puissant qui finance Daech et Jabhat al-Nusrah et tous les autres soldats jihadistes ?

Je soupçonne que cette "post-vérité" aurait plus à voir avec les médias sociaux que avec des élections trompeuses. L'utilisation des médias sociaux pour rapporter la bataille d'Alep-est a été extraordinaire, bizarre, dommageable et même meurtrière, alors qu'aucun journaliste occidental ne pouvait raconter la guerre d'Alep-est en tant que témoin direct. Beaucoup de préjudices ont été causés à la crédibilité du journalisme - et des politiciens - par l'acceptation d'une seule version de l'histoire alors qu'aucun reporter ne peut confirmer avoir vu de ses propres yeux ce qu'il a rapporté.

2016 Year of "Big Political Revolution" - Farage © Sky News

https://www.youtube.com/watch?v=003q_Rim_B0

Nous avons remis le journalisme dans les mains des médias sociaux, et les hommes armés qui contrôlent les zones d'où viennent ces rapports savent qu'ils peuvent utiliser de nouveau la même tromperie la prochaine fois. Ils le feront à Idlib. Mais ce problème dans la région est beaucoup, beaucoup plus grave qu'une province syrienne. Il s'agit maintenant de la malléabilité des faits dans tout le Moyen-Orient.

Les 250 000 musulmans "prisonniers" d'Alep-est - maintenant que 31 000 ont choisi d'aller à Idlib, beaucoup d'autres vers Alep-ouest - semblent avoir été un peu moins de 90 000. Il est possible, maintenant, qu'au moins 160 000 des civils "prisonniers" dans Alep-est n'existent pas réellement, mais personne ne le dit. Cette statistique spectaculaire de 250 000, le point exact de chaque rapport sur l'enclave assiégée, a été maintenant oublié ou ignoré (à bon escient, peut-être) par ceux qui l'avaient évoqué.

Personne ne nous parle des civils de Palmyre maintenant que Daech est revenu. Et qu'en est-il de Mossoul? N'étions-nous pas sur le point de libérer un million de civils piégés là-bas par les djihadistes - non moins méritants, sûrement, que les 250 000 ou 100 000 ou 90 000 civils ou moins, pris au piège à Alep-est ?

Maintenant, les Américains disent que les forces irakiennes se "regroupent" et se "repositionnent" autour de la deuxième ville irakienne; mais se "regrouper" et se "repositionner" est ce que les Forces expéditionnaires britanniques ont fait lors de leur retraite à Dunkerque.

Comment pouvons-nous déplorer les mensonges de Trump et des soutiens du Brexit pendant que les journalistes pulvérisent les faits sur le Moyen-Orient? Pourtant, j'ai remarqué dans nos journaux et à la télévision, que le mur d'Israël est une "clôture de sécurité", ses colonies sont des "settlements" [settlement signifie en anglais occupation d'une terre vide par opposition à colony où un pays fait intrusion dans un autre] * qui sont "discutables" plus qu'illégales.

Pouvons-nous vraiment secouer la tête d'incrédulité pour des mensonges électoraux alors que pendant des années nous n'avons rien fait d'autre que mentir à nos lecteurs et téléspectateurs ?

Mon journaliste philosophe préféré, Fintan O'Toole du Irish Times, avait raison ce mois-ci lorsqu'il a écrit que "la mendicité des politiciens en 2016 a été stupéfiante à cause de son impudence et son efficacité à la fois. Dans le référendum sur le Brexit la revendication du parti pro-sortie, selon laquelle 350 millions de livres sterlines auraient pu être pris de la contribution du Royaume-Uni au budget de l'Union européenne et mis dans les caisses du service public de santé (National Health Service) a été rapidement et raisonnablement démolie. Avoir été repris sur un mensonge n'a pas eu d'importance ... c'était une preuve d'une étrange sorte d'authenticité. Des mensonges flagrants ont montré que vous n'étiez aucun de ces experts que le leader pro-Brexit Michael Gove a suggéré de mépriser et d'ignorer aux  électeurs britanniques ... "

Le menteur, selon O'Toole, "flotte librement, sans la prétention d'être ancré dans l'évidence". Nulle part cela ne pourrait être plus effroyablement représenté que dans le déni de l'holocauste juif (ou de l'holocauste arménien, pour tout dire) dans les médias sociaux - O'Toole nomme précisément Facebook et Google - "maintenant les utilisateurs directs répondent à de nouvelles fausses histoires et à des propagandes nauséabondes néo-nazies par un petit haussement d'épaules. Les entreprises évoquent en leur défense la notion de 'diversité de perspectives', un euphémisme orwellien dans lequel la conviction que l'holocauste n'aurait jamais eu lieu est aussi valable que la connaissance qu'il a au contraire eu lieu."

Je n'ai jamais accepté l'absurdité autour du nazisme et de la droite américaine. Trump n'est pas Hitler, bien qu'il y ait une sorte de fascisme théâtral dans sa performance. Il est plus un bouffon que satanique, plus Duce que Fuhrer. Cesare Rossi, un des premiers collaborateurs de Mussolini, a décrit autrefois son leader comme quelqu'un qui passait rapidement "du cynisme à l'idéalisme, de l'impulsivité à la prudence, de la générosité à la cruauté ... de la modération à l'intransigeance. C'était comme s'il ne connaissait pas sa vraie personnalité et qu'il était toujours en train de lutter contre une interprétation contrefaite." Y aurait-il une meilleure description de Trump ? Comme l'a dit le philosophe Giovanni Gentile du fascisme de Mussolini,"le rire est du diable, et les vrais croyants ne rient que dans un amer sarcasme."

Cette utilisation sinistre du mot "rire" est une clé. La seconde Guerre mondiale s'est terminée avant ma naissance. Mais il y a des habitudes déplorables que la politique de la droite européenne a démontré lorsqu'elle espérait se moquer de ses ennemis, une caractéristique que je trouve profondément inquiétante. C'est la politique du "dernier rire"; de l'humiliation de ceux qui pensaient en savoir plus et qui maintenant doivent bien regretter le jour de leur supposée supériorité. Il suffit de compter les unes des journaux qui ont rapporté le "dernier rire" de Trump. Il est cruel et vengeur.

Beaucoup parmi nous se souviennent des paroles honteuses - et fausses - de Nigel Farage au Parlement européen le 28 juin, lorsqu'il a affirmé que beaucoup de membres "n'ont jamais fait un bon travail". Mais son autre remarque effrayante : "N'est-ce pas drôle ? Quand je suis arrivé ici il y a 17 ans et j'ai dit que je voulais mener une campagne pour que la Grande-Bretagne quitte l'Union européenne, vous vous êtes tous moqués de moi - bien, je dois dire que vous ne riez pas maintenant, n'est-ce pas ?"

Ces paroles m'ont rafraîchi la mémoire. Où avais-je déjà entendu ce ricanement ?

Alors, tout à fait par hasard, j'étais en Pologne il y a quelques jours, et en lisant le dernier [livre] Auschwitz and the Allies de Martin Gilbert, sur l'échec américain et britannique à répondre militairement aux nouvelles des camps de la mort nazis. Et là, j'ai lu ces paroles prononcées par Adolf Hitler le 30 septembre 1942: "En Allemagne  les Juifs aussi riaient jadis de mes prophéties. Je ne sais pas s'ils rient encore, ou s'ils ont déjà perdu l'envie de rire, mais je peux vous assurer qu'ils cesseront de rire partout." En 1925, récemment sorti de prison, Hitler avait écrit un long éditorial dans le Volkischer Beobachter, attaquant les Juifs, les marxistes et la République de Weimar. Et c'était 17 ans avant son discours du "pas rire" de 1942.


Le mépris gît profondément dans l'antichambre d'un homme en colère. Non, Farage n'est pas un nazi et Trump non plus. Ni les médiocres politiciens européens conservateurs qui nous menacent avec leurs discours racistes. Ce qui est terrifiant - et profondément proche du fascisme - est notre capacité de "penser" à comment nous passons de la vérité aux mensonges.

Aujourd'hui, nous n'avons pas besoin de rassemblements ou de journaux d'actualités parce que nous avons Internet et les médias sociaux, les addictions de notre époque. C'est la dépendance aux drogues qui, sous la fameuse "diversité de perspectives", présente la moralité et l'immoralité cpmme faisant partie d'un paysage qui se propage du sol à l'horizon. Même nous humbles reporters pouvons voir ce qui est en train d'arriver. Dans une mesure jamais vue auparavant, beaucoup de personnes ont commencé à croire des choses qui ne sont pas vraies. Et cela est acceptable. Et nous les aidons.

Aujourd'hui, on peut non seulement nier l'histoire - les holocaustes arméniens et juifs, le journal d'Anne Frank, les chambres à gaz d'Auschwitz - mais aussi dire des mensonges grands ou petits sur plus ou moins tout ce qui gêne. Le Moyen-Orient, avec notre aide journalistique, est profondément dans le même faux monde. Tous les dictateurs se battent maintenant contre le "terrorisme" - ensemble avec les États-Unis, l'OTAN, l'UE, la Russie, le Hezbollah, l'Iran, tout le Golfe arabe (sans le Yémen, pour des raisons assez embarrassantes), la Chine, le Japon, l'Australie et - sait-on ? - peut-être même le Groenland.

Mais la justice n'est pas au menu. C'est un mot que peu d'hommes politiques, d'hommes d'Etat, et même de journalistes, n'utilisent pas depuis longtemps. Ni Trump ni Clinton, ni les pro-Brexit, n'ont parlé de justice. Je ne parle pas de justice pour les victimes de la "terreur", ou des Britanniques qui croient avoir été trompés par l'UE, mais de la justice réelle pour des nations entières, pour les personnes, pour le Moyen-Orient, et aussi - ose-je les mentionner ? - pour les Palestiniens.

Eux, ils ne vivent pas dans un monde "post-vérité". Ils vivent au milieu des mensonges d'autres personnes depuis des décennies.

Le seul effet du tremblement de terre politique de l'année dernière est que nous pouvons nous sentir moins coupables en répétant tous ces mensonges. Ils sont devenus - de la même façon que la guerre - normaux, une "diversité de perspectives", une partie d'un monde familier et frauduleux dans lequel le mensonge a acquis une "étrange authenticité ".

Trump est Hitler. Trump est Jésus. Le suicide national est une réincarnation. Nous pourrions ne pas encore l'avoir compris. Mais il y en a beaucoup au Moyen-Orient qui nous comprendront. Peut-être auront-ils le dernier rire.

Source :

http://www.independent.co.uk/voices/donald-trump-post-truth-world-living-the-lies-of-others-a7500136.html



* The term 'settlement' implies benign occupation - the land was empty so folks moved in. Colonies are different. A country moves into land, claims it and sets up a form of government that reports to the highest power of the original country. It's taking the land from the original inhabitants and adding it to the original country's holdings. Source : https://www.quora.com/What-is-difference-between-colony-and-settlement

 

 

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