C'est officiel : le Russiagate est l'arme de destruction massive de cette génération

"Le plantage de la guerre d'Irak a porté atteinte à la réputation de la presse. Le Russiagate vient de la détruire." (Matt Taibbi)

N.d.T.: cet article du journaliste États-unien Matt Taibbi est un extrait de son ouvrage Hate Inc.: Why Today’s Media Makes Us Despise One Another, paru sur son blog.

traduit et annoté par Juliette Bouchery, Eleuthère Qwark et Segesta

23 MARS - PAR MATT TAIBBI

Image: street art by Craig Tinsky, as photographed by Mike Maguire. Image: street art by Craig Tinsky, as photographed by Mike Maguire.

Note aux lecteurs : à la lumière de l’information selon laquelle l'enquête du procureur spécial Robert Mueller est terminée, je publie ce chapitre de Hate Inc. en avant-première, avec quelques nouveaux détails en prime.

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Personne ne veut l’entendre, mais le fait que le procureur spécial Robert Mueller rentre chez lui sans porter de nouvelles accusations porte un coup fatal à la réputation des médias américains.

Comme on le dit depuis longtemps, l'enquête indépendante de l'ancien chef du FBI aboutira à de multiples inculpations et condamnations, mais pas à des accusations de complot propres à "abattre la présidence", ni à quoi que ce soit pouvant correspondre à la définition que donnerait un profane de "collusion" avec la Russie.

Sachant que même cette info pourrait s'avérer trop hâtive, de tous les articles sur la fin de l’enquête Mueller, c’est le New York Times qui a le mieux su exprimer le détail clé :

Un haut fonctionnaire du ministère de la Justice a déclaré que M. Mueller ne recommanderait pas de nouveaux actes d'accusation.

Le procureur général William Barr a envoyé une lettre au congrès résumant les conclusions de Mueller. La phrase clef [1.] citait le rapport Mueller :

L'enquête n'a pas établi que les membres de la Campagne Trump aient conspiré ou se soient coordonnés avec le gouvernement russe dans ses activités d'ingérence électorale.

Au cours du week-end, le Times a tenté d'atténuer le choc émotionnel pour les millions d'Américains entraînés, au cours de ces deux années, à placer leurs espoirs de renverser la présidence Trump entre les mains de Mueller. Comme dans la plupart des articles de presse, personne ou presque ne prétendait guère que l'enquête Mueller eût dû être une mission neutre ; cela tenait plutôt à l’allégorie religieuse, avec Mueller dans le rôle du héros envoyé pour tuer le monstre.

Le procureur spécial est littéralement devenu une icône religieuse ces dernières années, avec des bougies votives vendues à son image et des membres de l’équipe de Saturday Night Live lui chantant "All I Want for Christmas is You" avec la rime : "Mueller, de grâce, donnez-nous de quoi, parce que la seule option est un coup d'état."

L'article du Times d'aujourd'hui a tenté de préserver la réputation du Père Noël/Mueller, soulignant que la réaction du procureur général de Trump, William Barr, était une "approbation" de la qualité de l'œuvre de Mueller :

Dans une apparente approbation d'une enquête que M. Trump n’a cessé de qualifier de "chasse aux sorcières", M. Barr a déclaré que les fonctionnaires du ministère de la Justice n'ont jamais eu à intervenir pour empêcher M. Mueller de prendre une mesure inappropriée ou injustifiée.

Mueller, en d'autres termes, n'est jamais sorti de ses attributions. Peut-on en dire autant des médias d'information ?

Pour ceux qui veulent entretenir la flamme, le Times a publié son graphique habituel des "contacts" entre Trump et Russie, invitant les lecteurs à continuer à faire le liens. Mais dans un autre article signé Peter Baker, le journal a relevé les conséquences désastreuses pour la presse des conclusions de Mueller :

Il va falloir rendre des comptes, du côté du président Trump bien sûr, mais aussi Robert S. Mueller III, le conseiller spécial, le Congrès, les démocrates, les républicains, les médias et, oui, le système dans son ensemble…

C'est un aveu accablant en première page du Times. Malgré le graphique de l'autre article, et malgré l'éditorial ahurissant, vibrant d'émotion, suggérant "Nous n'avons pas besoin de lire le rapport Mueller" parce que nous savons que Trump est coupable, Baker a au moins commencé le travail de préparation des lecteurs du Times, pour les acclimater à une question difficile : "Les journalistes ont-ils relié trop de points qui ne correspondent pas vraiment ?"

L'article signalait par là qu’il mesurait qu'on pourrait désormais s’interroger pour savoir si oui ou non des publications [2.] comme celle-ci faisaient des erreurs galactiques en misant fortement sur une nouvelle approche politisée, en essayant d'être fidèle au "jugement de l'histoire", en sus de la tâche difficile de publier, tout simplement, des informations véridiques. Pire encore, dans une ironie brutale que tout le monde aurait dû voir venir, la presse a maintenant remis entre les mains de Trump un fantastique tremplin sur lequel faire campagne à l'approche de 2020.

Rien de ce dont Trump sera désormais accusé par la presse ne sera cru par d'énormes pans de la population, un groupe qui (peut-être grâce à cette manipulation) est désormais plus étendu que sa base d'origine. Comme le note Baker, 50,3 % des personnes interrogées dans un sondage mené ce mois-ci ont déclaré qu'elles étaient d'accord avec Trump sur le fait que l'enquête de Mueller était une "chasse aux sorcières".

Depuis un certain temps déjà, des articles laissaient entendre que le rapport final de M. Mueller pourrait "décevoir" le public, comme si le fait que le président ne soit pas un espion étranger pouvait en quelque sorte être une mauvaise nouvelle.

Le fait d'utiliser ouvertement un tel langage a toujours été une mise en accusation. Imaginez à quel point il faut être sourd pour ne pas réaliser que, si les informations ne correspondent pas aux attentes que vous avez vous-mêmes créées, cela vous donne une mauvaise image. L'ignorer est ahurissant, l'équivalent journalistique de sortir se promener sans pantalon.

Il y aura des protestations : le rapport Mueller ne prouve rien ! Et les 37 actes d'accusation ? Les condamnations ? Les révélations sur la Tour Trump ? Les mensonges ! La rencontre avec Don Junior ? Les questions financières ! Il y a une enquête du Grand jury en cours, et on a parlé d’actes d'accusation scellés, et la Chambre continuera d'enquêter, et…

Arrêtez. Juste arrêtez. Tout journaliste se lançant sur cette voie ne fera qu'empirer les choses.

Depuis des années, tous les experts, tous les Démocrates à Washington ont fait un buzz à la Watergate autour de chaque une des journaux sur la Russie. Maintenant, Nancy Pelosi en est à dire que la question de la destitution n’est plus d’actualité, à moins de découvrir quelque chose "de si convaincant, écrasant et bipartisan" contre Trump que cela vaudrait la peine, politiquement, de le poursuivre en justice.

La plus grande découverte dans cette affaire à ce jour, c'est que Donald Trump a payé une star du porno pour qu’elle se taise. C'est bien loin de ce que cette affaire était censée révéler au départ, et honte à tout journaliste qui essaiera de dire le contraire.

L’histoire qu’on nous vend depuis le début est une accusation d’espionnage : une relation secrète entre la campagne Trump et des espions russes qui l'auraient aidé à remporter l’élection.

Le récit de cette trahison n'a pas été présenté comme une métaphore. Ce n'était pas "Trump aime tellement les Russes qu'il pourrait aussi bien être un espion pour eux." C'était un espionnage littéral, une trahison et une fraude électorale - des crimes si graves que John Schindler, ancien employé de la NSA, a déclaré aux journalistes que Trump "mourrait en prison".

Dans les premiers mois de ce scandale, le New York Times a déclaré que la campagne de Trump avait eu des "contacts répétés" avec les services de renseignements russes ; le Wall Street Journal nous a affirmé que nos agences d'espionnage taisaient des informations aux renseignements du nouveau président par crainte qu'il soit impliqué ; nos chefs espions étaient même censés avoir prévenu d'autres pays comme Israël de ne pas partager leurs renseignements avec nous, parce que les Russes pourraient avoir des "leviers de pression" sur Trump.

CNN nous a annoncé que des hommes nommés par Trump avaient été en "contact permanent" avec des "Russes connus des services de renseignements américains" et que l'ancien directeur de la CIA, qui avait contribué à lancer l'enquête qui devait conduire à l'enquête de Mueller, avait déclaré que le président était coupable de "crimes et délits graves", des actes allant jusqu’à la "trahison". Hillary Clinton a insisté sur le fait que les Russes "ne pouvaient pas savoir comment armer" leurs messages politiques sans avoir été "guidés" par les Américains. Quand on lui a demandé si elle faisait référence à Trump, elle a répondu : "C'est difficile de ne pas le faire." Harry Reid a également déclaré qu'il n'avait "aucun doute" que la campagne de Trump était "dans le coup" pour aider les Russes avec des fuites.

Rien de tout cela n'a été établi. Pour être clair, si Trump faisait l'objet d’un chantage de la part d'agences russes comme le FSB ou le GRU, s'il avait une quelconque relation avec les services de renseignements russes, cela dépasserait la norme "écrasante et bipartisane" et Nancy Pelosi mènerait en ce moment même la charge pour exiger sa destitution.

Il n'y a jamais eu de zone grise. Soit Trump est un agent étranger percé à jour, soit il ne l'est pas. S'il ne l'est pas, les médias ont une fois de plus avalé une campagne de désinformation massive, sauf que cette fois, l’erreur est exponentiellement plus stupide que toute autre dans un passé récent, y compris les armes de destruction massive. Les journalistes honnêtes comme Terry Moran d'ABC l’ont compris : Si Mueller est rentré les mains vides dans cette histoire de collusion, les médias vont avoir des comptes à rendre. "Compte à rebours pour les médias".

Mais bien entendu, des comptes, personne n’en rendra. (Personne n’en rend jamais). Mais il le faudrait. Dans cette histoire, nous avons enfreint toutes les règles écrites et non écrites de la profession, à commencer par l'interdiction de publier des informations que nous ne pouvons pas confirmer.

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L'affaire #Russiagate a débuté en tant que phénomène médiatique au milieu de l'été 2016. Les racines de l'histoire réelle, c'est-à-dire le début de l'enquête multi-nationale, remontent au moins à l'année précédente. Bizarrement, personne n’a pas encore pu repérer l’info d'origine, et le public du Blue State ne semble pas s'y intéresser particulièrement.

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En juin et juillet 2016, des éléments du dossier compilé par l'ancien espion britannique Christopher Steele, financé par le Comité national Démocrate par l'intermédiaire du cabinet d'avocats Perkins Coie (qui à ensuite engagé le cabinet de recherche concurrent Fusion GPS), circulaient déjà dans l'éther.

Le rapport Steele tient le même rôle dans le #Russiagate que les contes d'Ahmed Chalabi dans le fiasco des armes de destruction massive. Cette fois encore, le récit s’est emballé lorsque des responsables avec un agenda politique ont tiré les médias par le nez jusqu'à un marécage d'affirmations privées non confirmées.

Certains des premiers articles, comme celui de Franklin Foer dans Slate, le 4 juillet 2016, intitulé "Putin's Puppet" ("La marionnette de Poutine"), ébauchaient les futurs thèmes de Steele sous une forme "circonstancielle". Mais le dossier proprement dit, bien qu'il ait influencé un certain nombre de reportages préélectoraux sur Trump-et-la-Russie (notamment celui de Michael Isiskoff de Yahoo ! qui allait être utilisé dans une demande de mandat FISA), n'a pas été publié avant un certain temps.

Bien qu’il ait été proposé à au moins neuf organisations de presse durant l'été et l'automne 2016, personne n'a mordu, pour la bonne raison que ces médias ne pouvaient pas vérifier ses "révélations".

Si elles s’avéraient authentiques, les affirmations de Steele étaient explosives. L'ex-espion rapportait que Carter Page, l'aide de Trump, s'était vu offrir des honoraires sur une nouvelle grosse tranche du géant pétrolier Rosneft s'il pouvait contribuer à faire lever les sanctions contre la Russie. Il déclarait également que Michael Cohen, l'avocat de Trump, s’était rendu à Prague pour "des discussions secrètes avec des représentants du Kremlin et des opérateurs associés / hackers".

Son assertion la plus célèbre, fut que le Kremlin possédait un kompromat de Trump "salissant" [sic] un lit qui fut un jour utilisé par Barack et Michelle Obama, en y "employant plusieurs prostituées pour y jouer un spectacle de 'douches dorées' (uriner sur le client)."[3.]

Le scoop était trop beau, il fallait qu’il sorte. La première salve sera signée David Corn de Mother Jones le 31 octobre 2016 : "Un vétéran espion donne au FBI des informations sur une opération russe visant à cultiver Donald Trump."

Il n'y avait encore ni pisse, ni Prague, ni Page, mais il y était dit que les services de renseignements russes avaient de quoi faire chanter Trump. Techniquement, c’était publiable parce que Corn ne relayait pas les allégations, simplement le fait que le FBI en avait pris possession.

Pour sortir les autres détails, il fallait un meilleur prétexte. Ce prétexte est venu juste après l’élection, lorsque quatre responsables du renseignement ont présenté des exemplaires du dossier au président élu Trump et au président sortant Obama.

D'après ses propres notes de service, nous savons que le directeur du FBI, James Comey, dans un souci ostentatoire de protéger Trump, a dit au nouveau président qu’il ne faisait que l'avertir d’une menace, et de l’existence d’éventuels matériaux de chantage :

Je ne disais pas que [le rapport Steele] disait vrai, seulement que je voulais qu'il sache à la fois ce que ce rapport avançait, et que des exemplaires étaient entre de nombreuses mains. J'ai dit que les médias comme CNN avaient les éléments et qu'ils cherchaient un scoop. J'ai dit qu'il était important de ne pas leur donner leur chance d'écrire que le FBI avait le matériel ou [les documents], et que nous le gardions très confidentiel[sic].

Le généreux avertissement de Comey, mettant Trump en garde contre le fait de fournir un scoop, ainsi que la promesse de garder tout cela "confidentiel", a eu lieu le 6 janvier 2017. En l'espace de quatre jours, pratiquement tous les médias de Washington étaient au courant, sans que l’on sache comment, de cette réunion top-secrète. Tous avaient l'accroche nécessaire pour la rendre publique. Et personne dans la presse grand public n'a pensé que ce fait était bizarre ou méritait d'être commenté.

Même Donald Trump a probablement été assez intelligent pour comprendre l'allusion lorsque, de tous les médias, CNN a été le premier à diffuser l'histoire des "documents classifiés présentés la semaine dernière à Trump", le 10 janvier.

En même temps, Buzzfeed a pris la décision historique de publier l'intégralité du dossier Steele, (décision qui devait nous inonder de pisse pendant des années). Cette décision a fait naître le phénomène Russiagate et a fait de lui un facteur perpétuel à chaque instant de la couverture de l'actualité américaine.

Comey avait raison. Nous n'aurions pas pu publier cette histoire sans une "accroche"; par conséquent, les articles sur l'affaire Steele ne portaient pas sur les allégations elles-mêmes, mais plutôt sur le cheminement de ces allégations, d'une série de mains officielles à une autre. La remise du rapport à Trump a créé un prétexte parfait.

Cette astuce a déjà été utilisée, tant à Washington qu'à Wall Street, pour diffuser au grand public des infos de sources privées non confirmées. Un trader à découvert peut faire appel à une société d'experts-conseils pour préparer un rapport sur une société contre laquelle il a parié. Une fois le rapport terminé, l'investisseur tente alors d'obtenir de la SEC ou du FBI qu'ils s’y intéressent. Si cela fonctionne, l’information fuite aussitôt que l'entreprise fait "l’objet d’une enquête", les actions plongent et tout le monde y gagne.

On retrouve la même astuce en politique. Une trajectoire similaire a fait les gros titres à charge dans le scandale entourant Bob Menendez, sénateur Démocrate du New Jersey, qui aurait fait l'objet d'une enquête du FBI pour crimes sexuels commis sur des mineurs (même si certains étaient sceptiques). L'histoire initiale n'a pas tenu la route, mais a mené à d'autres enquêtes.

Même manœuvre pour ce que l'on appelle le projet Arkansas", dans le cadre duquel des millions de dollars de recherche privés, favorables aux Républicains, ont fait suffisamment de bruit autour du scandale Whitewater pour générer les unes des journaux pendant des années sur les Clinton. Le Swiftboating en est un autre exemple. En soi, l’info de source privée n'est pas une mauvaise chose ; elle nous a même offert des scoops incroyables, dont Enron. Mais les journalistes savent généralement rester sceptiques à l'égard des informations privées, et ils intègrent les motivations de leurs sources dans leur enquête.

La séquence des événements de cette deuxième semaine de janvier 2017 devra maintenant être réexaminée en profondeur. Nous savons maintenant, d'après son propre témoignage, que l'ancien directeur du Renseignement national, James Clapper, a joué un rôle dans la façon dont CNN à rédigé son rapport, probablement en confirmant une partie de l'histoire, peut-être par le biais d’un ou deux intermédiaires (il y a une certaine controverse sur qui exactement a été contacté et quand).

Il faut tout de même se poser quelques questions. Pourquoi des agents authentiques de la sécurité nationale débattraient-ils d’une affaire aussi grave par médias interposés ? Pourquoi les agences d’investigation les plus puissantes de la planète se comporteraient-elles comme des traders cherchant à influer sur le cours d’une action, en appuyant un rapport privé non vérifié dans lequel même Buzzfeed pouvait relever des problèmes factuels ? Cela n'avait aucun sens à l'époque, et cela en a encore moins maintenant.

En janvier 2017, le lot d'allégations de Steele était devenu public et des millions de personnes l’avaient lu. "Ce n’était pas seulement non confirmé", a admis Buzzfeed. "Il y avait des erreurs évidentes."

La décision de Buzzfeed de publier a fait exploser les normes journalistiques traditionnelles qui veulent qu’on ne publie pas, en connaissance de cause, des documents si vous doutez de leur véracité. Bien que quelques spécialistes de l'éthique des médias se soient interrogés, cela n’a pas semblé déranger les professionnels de la presse. Le chef de Buzzfeed Ben Smith est toujours fier de sa décision aujourd'hui. Sans doute parce que de nombreux journalistes ont cru à l’authenticité du rapport.

Quand j'ai lu le rapport, j'étais sous le choc. Il m’a semblé qu'il se lisait comme une fiction à suspense de quatrième ordre (je suis bien placé pour le savoir : j'écris des fictions à suspense de quatrième ordre). De plus, il semblait avoir été édité à la fois pour la consommation publique et pour plaire aux clients du DNC de Steele.

Steele écrivait que les Russes avaient un dossier d' "informations compromettantes" sur Hillary Clinton, mais que ce dossier était censé manquer de "détails/preuves d'un comportement peu orthodoxe ou embarrassant" ou d'une "conduite embarrassante".

Nous étions censés croire que les Russes, après des décennies passées à chercher des informations compromettantes, avaient un dossier vide sur Hillary Clinton, sans parler de Bill Clinton, ce gros titre ambulant de la presse à scandale ? Cette affirmation était soulignée plus d'une fois dans les rapports, comme si l’on cherchait à convaincre les lecteurs.

Il y avait d'autres éléments curieux, comme l’idée que les Russes avaient des "taupes" dans le DNC, plus quelques détails linguistiques qui m'ont fait m'interroger sur la nationalité de l'auteur du rapport.

En même temps, comment savoir ? C'est peut-être vrai. Mais même l'examen le plus superficiel montrait que le rapport posait quelques problèmes et qu'il aurait besoin de sérieuses confirmations. Cela rend d'autant plus étonnant que le Démocrate Adam Schiff, membre de la Commission du renseignement de la Chambre des représentants, ait tenu des audiences le 20 mars 2017 au cours desquelles on a allègrement lu les extraits du rapport Steele comme s'il s’agissait de faits. Extrait de la déclaration de Schiff :

Selon Christopher Steele, un ancien officier de renseignement britannique qui serait tenu en haute estime par les services de renseignements américains, des sources russes lui disent que Page a également participé à une réunion secrète avec Igor Sechin (SEH-CHIN), PDG du géant gazier russe Rosneft.... Page s'est vu offrir des émoluments par Sechin dans un marché concernant 19 % de ses parts dans la société.

J'étais stupéfié en regardant ça. Il est généralement entendu que les membres du Congrès, comme les journalistes, s'efforcent de vérifier ce qu’ils avancent, tout au moins leurs discours préparés, avant de les rendre publics.

Mais voici que Schiff déclarait que Carter Page, assistant de Trump, s'était vu offrir d'énormes honoraires sur une participation de 19 % dans Rosneft – une société avec une capitalisation boursière de 63 milliards de dollars – dans une réunion secrète avec un oligarque russe que l’on soupçonnait d’être "un agent du KGB et ami proche de Poutine".

(Schiff voulait dire "agent du FSB". L'incapacité des tenants du #Russiagate à se souvenir que la Russie n'est pas l'Union soviétique est devenue de plus en plus exaspérante avec le temps. Donna Brazile n'a toujours pas effacé son tweet sur la façon dont "les communistes dictent maintenant les termes du débat". )

Le discours de Schiff a soulevé de nombreuses questions. Ne faut-il plus nous soucier de porter des accusations cohérentes si le sujet est lié au Russiagate ? Et si Page n'avait rien fait de tout ça ? Jusqu'à présent, il n'a été accusé de rien. Un membre du Congrès ne devrait-il pas s'en inquiéter ?

Quelques semaines après cette audience, Steele témoignait dans un procès britannique intenté par l'une des sociétés russes mentionnées dans ses rapports. Dans un mémoire écrit, M. Steele a déclaré que son information était "brute" et qu'elle "devait être analysée et faire l'objet d'une enquête ou d'une vérification plus poussée". Il a également écrit que (du moins en ce qui concernait la note de service dans cette affaire) il n'avait pas rédigé son rapport "avec l'intention qu'il soit republié et livré au grand public".

C'était en soi une déclaration curieuse, étant donné que Steele semblait avoir parlé à de nombreux journalistes à l'automne 2016, mais c'était sa position juridique. Cet article sur les déclarations de Steele devant les tribunaux britanniques n'a pas beaucoup fait de manchettes aux États-Unis, à l'exception de quelques bribes publiées dans des journaux conservateurs comme le Washington Times.

J'ai contacté le bureau de Schiff pour demander au député s'il était au courant de l'aveu de Steele que son rapport devait être vérifié, et si cela avait changé son opinion à ce sujet. La réponse (c'est moi qui souligne) :

Le dossier compilé par l'ancien officier de renseignement britannique Christopher Steele qui a fait l'objet d'une fuite publique il y a plusieurs mois contient des informations qui pourraient être pertinentes pour notre enquête. Ceci est exact, qu'il ait ou non été destiné à une diffusion publique. En conséquence, le Comité espère pouvoir s'entretenir avec M. Steele afin d'étayer ou de réfuter chacune des allégations contenues dans le dossier.

M. Schiff n'avait donc pas parlé avec M. Steele avant l'audience ; il avait relayé les allégations en sachant qu'elles n'étaient pas fondées.

Le rapport Steele aura été la Magna Carta du #Russiagate. Il aura fourni le contexte implicite pour les milliers de reportages à venir, mais aucun journaliste n'a jamais été en mesure de confirmer ses allégations les plus salaces : le 'plan de culture' de cinq ans, le chantage, le pot-de-vin de Sechin, le voyage à Prague, la séance de pipi, etc. En termes métaphoriques, nous n'avons pas été en mesure de reproduire les résultats de Steele de façon indépendante en laboratoire. Le fait de ne pas en tenir compte a corrompu le récit dès le départ.

Pendant des années, chaque fois qu’on a proclamé la véracité du dossier, cela a fait la une des journaux ; chaque fois que l’on a mis en doute des révélations de Steele, la presse a gardé le silence. Le journaliste du Washington Post Greg Miller a dépêché toute une équipe pour rechercher des preuves de la présence de Cohen à Prague. Des journalistes, selon M. Miller, qui "ont littéralement passé des semaines et des mois à essayer de trouver de quoi" mettre en cause M. Cohen.

"Nous avons envoyé des journalistes dans tous les hôtels de Prague, partout, juste pour essayer de savoir s'il était passé par là, dit-il, et ils sont rentrés les mains vides."

C'était un reportage à la "pile-je-gagne, face-tu-perds". On peut supposer que si l'équipe de Miller avait trouvé le nom de Cohen dans un registre d'hôtel, l’info se serait retrouvée à la une du Post. Le contraire, en revanche n'a pas été annoncé dans le journal de Miller. Il n'a raconté l'histoire qu'au cours d'une discussion diffusée par C-SPAN au moment de la publication de son nouveau livre. Seuls le Daily Caller et quelques blogs conservateurs l'ont reprise.*

Le fonctionnement a été le même quand Bob Woodward a dit : "Je n'ai pas trouvé [d'espionnage ou de collusion]... et j'ai cherché bien sûr, j'ai cherché de toutes mes forces."

Le célèbre fouille-merde du Watergate a avoué un jour avoir succombé à la "pensée unique" dans l'épisode des armes de destruction massive. Il a ajouté : "Je me reproche de ne pas avoir cherché plus loin". Il n'a pas non plus cherché très loin ici. L’information selon laquelle il a tenté et échoué à trouver une collusion n’a pas été publiée dans son propre journal. Elle n'est sortie que lorsque Woodward a fait la promotion de son livre Fear, dans une discussion avec l'animateur conservateur Hugh Hewitt.

Lorsque Michael Cohen témoigne devant le Congrès et nie sous serment ce séjour à Prague, même barrage. Peu de chaînes privées d'information [4.] ont pris la peine de noter ce que cela impliquait pour ce qu’ils avaient publié jusqu’ici. Un homme qui s'accroche à une offre de négociation de peine mentirait-il face au Congrès, à la télévision nationale, sur cette question ?

Il y a eu un reportage sur CNN, mais le reste de la couverture a été entièrement assuré par des médias conservateurs – le National Review, Fox, The Daily Caller. Le Washington Post a réagi en publiant un éditorial ricanant : "Comment les médias conservateurs ont minimisé le témoignage de Michael Cohen".

Le pire est peut-être l'épisode impliquant Michael Isikoff, le journaliste de Yahoo ! Il avait déjà joué un rôle dans l’histoire étrange du coup double du FBI lorsqu'il a demandé un mandat FISA pour mener une surveillance secrète de Carter Page, le soi-disant cerveau censé avoir négocié un accord avec l'oligarque Sechin.

Dans sa demande FISA, le FBI incluait à la fois le rapport non confirmé de Steele et l'article d'Isikoff du 23 septembre 2016 sur Yahoo ! intitulé "U.S. Intel Officials probe ties between Trump adviser and Kremlin". L’article d'Isikoff, qui affirmait que Page avait rencontré des "hauts fonctionnaires sanctionnés" en Russie, s'était appuyé sur Steele comme source anonyme.

Cela était semblable à la technique de détournement appelée "stove-piping" [5.], utilisée dans l'épisode des armes de destruction massive, c'est-à-dire que les fonctionnaires citent des publications de la presse pour "confirmer" les informations qu'ils ont eux-mêmes fournies au journaliste.

Mais il n'y a pratiquement pas eu de presse non conservatrice sur cette question, à part un article du Washington Post qui balayait le problème d’un revers de main. (Tout reportage qui jette le moindre doute sur la question de la collusion semble faire l'objet d'un "fact check" instantané dans le Post). Le Post a insisté sur le fait que la question du FISA n'était pas sérieuse, entre autres parce que Steele n'était pas la "source" de l'article d'Isikoff.

Isikoff est peut-être le journaliste qui connaissait le mieux Steele. Lui et Corn de Mother Jones, qui a également traité avec l'ex-espion, ont écrit La Roulette russe, un livre à succès qui s'appuyait sur les théories de Steele, y compris une réflexion sur l'épisode "pisse". Pourtant, fin 2018, Isikoff a subitement déclaré qu'il croyait que le rapport Steele s'avérerait être " plutôt faux ".

Une fois de plus, cela n'est sorti que par le biais d'un podcast, l'émission "Free Speech Broadcasting" de John Ziegler. Voici une transcription de la section pertinente :

Isikoff : Lorsque vous entrez vraiment dans les détails du dossier Steele, les allégations précises, vous savez, nous n'avons pas vu de preuves à l'appui. En fait, il y a de bonnes raisons de penser que certaines des allégations les plus sensationnelles ne seront jamais prouvées et qu'elles sont probablement fausses.

Ziegler : C'est.…

Isikoff : Je pense que c'est au mieux un bilan mitigé à ce stade, les choses pourraient changer, Mueller peut encore produire des preuves qui changeraient ce diagnostic. Mais d'après ce qui est public à ce stade, je dois dire que la plupart des allégations spécifiques n'ont pas été confirmées.

Ziegler : C'est intéressant de t'entendre dire ça, Michael, parce que comme vous le savez bien sûr, votre livre a été en quelque sorte utilisé pour valider la vidéocassette de la pisse, faute d'un meilleur terme.

Isikoff : Oui, je pense que nous avions là des preuves d'un événement qui a pu inspirer la cassette de la pisse, et c'était la visite que Trump a faite avec un certain nombre de personnages qu’on a ensuite retrouvés à Moscou (en particulier Emin Agalarov et Rob Goldstone), dans une boîte de nuit torride de Las Vegas où un des numéros réguliers était un sketch appelé "Hot For Teacher" dans lequel des danseurs jouant des étudiants des deux sexes urinaient - ou faisaient semblant d’uriner, sur leur professeur. Ce qui m'a semblé être une étrange coïncidence, au mieux. Je pense, vous savez, qu'il n'est pas improbable que cet événement ait pu inspirer.…

Ziegler : Une légende urbaine ?

Isikoff : ... des allégations qui figuraient dans le dossier Steele.

Isikoff livre cette histoire sur un ton rigolard. Il passe ensuite avec brio à ce qu’il appelle "la vraie question" : "le plus ironique est que Steele avait peut-être raison mais ce n’était pas le Kremlin qui avait un kompromat sexuel sur Donald Trump, c'était le National Enquirer".

Pour récapituler : le journaliste qui a fait connaître Steele au monde entier (son article du 23 septembre 2016 a été le premier à le citer comme source), qui a écrit un livre dont il admet lui-même qu'il était perçu comme " validant " l'histoire de la cassette de pisse, fait subitement marche arrière et dit que tout cela peut avoir été basé sur un numéro de strip-tease à Las Vegas, mais peu importe puisque Stormy Daniels, etc.

Une autre histoire de ce type concerne une affaire judiciaire dans laquelle Webzilla et la société mère XBT ont poursuivi Steele et Buzzfeed pour avoir mentionné leur entreprise dans une note de service. Il ressort d'un témoignage au tribunal que Steele avait extrait des informations sur XBT/Webzilla d'un article publié en 2009 sur la page "iReports" de CNN.

Lorsqu'on lui a demandé s'il avait compris que ces messages provenaient d'utilisateurs aléatoires et non de journalistes authentifiés de CNN, M. Steele a répondu : "Non".

Ce détail comique ressemble à l'information selon laquelle le deuxième dossier du MI6 britannique, publié juste avant l'invasion de l'Irak, était en partie plagié à partir de la thèse d’un étudiant de la California State University, thèse datant de treize ans et plagiée pas même par des agents du renseignement mais par des fonctionnaires de niveau intermédiaire dans le bureau de presse de Tony Blair.

Nous avons vu passer tant de profils de Steele le décrivant comme un maître espion "étonnamment diligent" tout droit sorti de Le Carré : on nous l’a régulièrement décrit comme un homme de terrain le-carréen, semblable en apparence et en manières au légendaire George Smiley. Un homme de l'ombre dont la culture littéraire [6.] était dissimulée par son comportement "moyen", "neutre", "calme", "plus discret que Smiley". On pourrait penser que le fait que le nouveau "Smiley" bâtissait sa prose à partir de copiés-collés dignes d’un étudiant de première année d'un collège communautaire méritait une mention – mais l'histoire a à peine été évoquée dans la presse.

Cette tendance s'est maintenue tout au long du #Russiagate. Première étape : un titre salace. Étape deux, quelques jours ou quelques semaines plus tard, on apprend que l’info est moins solide qu'on ne l'avait cru. La troisième étape (dans le meilleur des cas) voit l'histoire discréditée ou rétractée par la même publication.

Ce dernier cas a été rare. Le plus souvent, lorsque les gros titres explosifs du #Russiagate défilent, les médias initiaux ignorent simplement tout nouveau développement, laissant le processus de "rétractation" aux médias conservateurs qui ne touchent pas le public initial [original audiences].

Il s'agit là d'une faille structurelle majeure du nouveau paysage médiatique entièrement divisé dans lequel les médias républicains couvrent la corruption des démocrates et les médias démocrates la corruption des médias républicains. Si ni l'un ni l'autre "camp" n’éprouve le besoin de révéler ses propres erreurs et incohérences, les erreurs s'accumulent rapidement.

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Il s'agit là de la principale différence journalistique entre le Russiagate et l'affaire des armes de destruction massive. Malgré les protestations de David Remnick après l'invasion, selon lesquelles "personne n'avait tout à fait raison", la guerre en Irak a été lancée contre les objections des 6 millions ou plus de personnes qui avaient effectivement raison et qui ont manifesté dans la rue. Il existait un scepticisme ouvert à l'égard des affirmations de Bush qui parsemaient le paysage médiatique depuis le début, avec des gens comme Jack Shafer déchiquetant chaque reportage de Judith Miller dans la presse. La plupart des journalistes sont démocrates, et les gens qui colportaient la thèse des armes de destruction massive étaient pour la plupart républicains, de sorte qu'il restait au moins un espace politique pour protester.

Le Russiagate s'est passé dans un contexte opposé. Si la thèse s'effondrait, Donald Trump en tirerait un avantage politique, et beaucoup de journalistes se sont sentis très mal à l'idée de faire entendre une voix sceptique. Le #Russiagate est devenu synonyme de #Résistance, ce qui a rendu très compliquée l’expression publique d’une voix discordante.

Vers le début du scandale, j'ai participé avec David Corn de Mother Jones à To The Point, une émission de radio publique californienne animée par Warren Olney. Je connaissais un peu David et nos échanges étaient amicaux. À une occasion, il a organisé un événement autour d’un de mes livres à Washington. Dans cette émission pourtant, la question de l'exactitude des faits a été abordée, et M. Corn a déclaré que le moment était mal choisi pour que les journalistes cherchent des poux :

Les Démocrates deviennent donc trop enthousiastes, trop enthousiastes, déclarant des choses qui ne sont peut-être pas [inintelligible] vraies.... ? Eh bien, citez-moi un problème politique où cela n'arrive pas. Je pense que c'est regarder par le petit bout de la lorgnette.

Je lui ai écrit plus tard pour lui suggérer que puisque nous sommes journalistes, notre boulot ne consiste-t-il en somme à éviter "les choses qui ne sont peut-être pas vraies"et que peut-être, n'avions-nous des responsabilités autres que simplement "démocrates" ? Il m'a répondu :

N'hésitez pas à surveiller l'opposition de Trump. Mais sur la liste des trucs qui doivent être couverts de nos jours, ce n'est tout simplement pas en haut de ma liste personnelle.

D'autres reporters ont parlé d'une lutte interne. Lorsque l’accusation de Mueller contre l'Internet Research Agency a été accueillie avec enthousiasme par les médias, Adrian Chen, l’auteur du New Yorker qui avait sorti l'histoire initiale de l'IRA, a hésité à faire part de quelques légers doutes quant à la manière dont les faits étaient rapportés :

"Soit je gardais le silence et laissais ceux qui faisaient monter la menace russe dominer le débat, soit je risquais de donner du foin à Trump et à ses alliés", a-t-il dit.

Après avoir écrit "Confessions of a Russiagate Skeptic", le pauvre Blake Hounsell de Politico s'est si bien fait tabasser sur les médias sociaux qu’il a fini par se rétracter un an plus tard.

"Ce que je voulais écrire, c'est que je n'étais pas sceptique", dit-il.

Il y a quelques années, en plein dans l'affaire des armes de destruction massive, Daniel Okrent, rédacteur en chef du Times, a fait remarquer que la norme éditoriale était passée de "ne pas faire de l’info le premier mais le faire correctement" [7.] à "l'obtenir le premier et l'obtenir correctement". De là, Okrent a écrit : "La prochaine évolution était évidente."

Nous y sommes : être le premier et être mauvais. L'ère du Russiagate a si profondément dégradé le journalisme que même les médias autrefois "réputés" n'ont pas plus souvent raison que les politiques, c'est-à-dire presque jamais, et seulement par hasard.

Les premiers temps, j'ai été si surpris par le nombre de "bombes" russes que j'ai commencé à tenir une liste. Il y en a maintenant plus de 50. Comme l'ont fait remarquer Glenn Greenwald de The Intercept et d'autres, si les erreurs étaient aléatoires, on s'attendrait à en trouver dans les deux sens. Or les erreurs du Russiagate vont uniformément dans le même sens.

Dans certains cas, les histoires ne sont que partiellement fausses, comme dans le cas de la célèbre histoire des "17 agences de renseignement ont dit que la Russie était à l’origine du piratage" . (Elles étaient en fait quatre : le directeur du renseignement national avait personnellement trié sur le volet une équipe issue du FBI, de la CIA et de la NSA).

Dans d'autres cas, il s'agissait de faux départs qui ont donné lieu à des séries très moches de manchettes assorties :

"Une opération russe a piraté un service public du Vermont"

Washington Post, 31 décembre 2016.

"Les pirates du gouvernement russe ne semblent pas avoir ciblé les services publics du Vermont"

Washington Post, 2 janvier 2017.

"Des soutiens de la campagne de Trump ont eu des contacts répétés avec les services de renseignements russes", publié par le Times le jour de la Saint-Valentin, en 2017, était une "bombe à retardement" importante, productrice de nombreux récits pour la suite, qui semblait d’emblée assez fragile. L'article ne précisait pas si les contacts étaient ou non délibérés, si les discussions portaient sur le business ou sur la politique, ou quelle forme ces contacts étaient-ils censés avoir pris.

Normalement, un journaliste voudrait savoir ce qu'il en est avant de publier un article accusant des gens de traiter avec des espions étrangers. Par exemple, que le contact ait eu lieu sciemment ou non change sérieusement la donne et devrait faire l’objet d’une énorme distinction. Peu de temps après, il est apparu que des gens comme l'ancien chef de la CIA John Brennan n’étaient pas de cet avis. "Fréquemment, les gens qui sont sur un chemin de la trahison ne savent pas qu'ils sont sur le chemin de la trahison," dit-il en parlant du cercle de Trump.

Un argument dangereux, du genre qui a causé quelques problèmes pendant les années McCarthy. Mais disons que les contacts étaient sérieux. D'un point de vue journalistique, vu la gravité de l’imputation, il faudrait tout de même connaître la nature exacte de ces contacts avant de publier. De plus, il faudrait assez bien cerner la situation pour la restituer. C'est-à-dire qu'il ne suffit pas de se faire raconter une histoire convaincante en off, il faut pouvoir en donner suffisamment aux lecteurs pour qu'ils puissent caractériser l’info par eux-mêmes.

Pas au Times, qui a publié l'article sans ces détails. Des mois plus tard, Comey a fait sauter cette histoire de "contacts" en public, en disant : "Dans l'ensemble, ce n'était pas vrai."

Comme dans le cas de l'erreur des "17 agences", qui n'a été corrigée que lorsque Clapper, témoignant devant le Congrès, a été contraint de faire la correction sous serment, l'histoire des "contacts répétés" n'a été contestée que lorsque Comey a témoigné à son tour, cette fois devant la commission du renseignement du Sénat. Combien d'autres erreurs de ce type attendent d'être redressées ?

Quand bien même les erreurs commises étaient stupéfiantes. Le 1er décembre 2017, le journaliste de la chaîne ABC Brian Ross déclare que Trump "en tant que candidat" avait demandé à Michael Flynn de contacter la Russie. La nouvelle a fait chuter l’indice Dow Jones de 350 points. L'histoire a été rétractée presque immédiatement et Ross a été suspendu.

Bloomberg rapporte que Mueller a assigné les comptes de Trump à la Deutsche Bank ; les assignations se sont avérées être pour les dossiers d'autres personnes. Fortune déclare que C-SPAN a été piratée après que la programmation de Russia Today ait brièvement interrompu la couverture d'un discours de Maxine Waters au Congrès. Le New York Times a également publié l’information, et elle est toujours visible sur son site, malgré le fait que C-SPAN ait insisté qu’une "erreur de routage interne", de son propre fait, a probablement causé l'apparition du flux [8.] à la place de sa propre diffusion.

CNN dispose de sa propre sous-liste distincte de carambolages. Trois journalistes de la chaîne ont démissionné après la rétraction d'un reportage prétendant lier Anthony Scaramucci, conseiller de Trump, à un fonds d'investissement russe. Quatre autres journalistes de CNN (Gloria Borger, Eric Lichtblau, Jake Tapper et Brian Rokus) ont signé un article affirmant que Comey allait réfuter les affirmations de Trump selon lesquelles il avait été informé qu’il ne faisait pas l’objet d’une enquête. Comey a fait sauter ce ballon d’essai aussi. [9.]

Dans un autre scoop de CNN qui a mal tourné, "Un courriel a orienté la campagne Trump vers les documents WikiLeaks",  les journalistes de la chaîne étaient en retard de dix jours sur une "bombe" qui soi-disant, prouvait que la campagne Trump avait eu la connaissance préalable des informations de WikiLeaks. "Ce n'est, euh, peut-être pas aussi important que ce que nous savons maintenant", a avoué Manu Raju de CNN dans une douloureuse rétraction à l'antenne.

Les pires informations sont celles qui n'ont jamais été corrigées. Un exemple particulièrement terrible est le "Après la fusillade dans un lycée de Floride, l’armée des bots russes ont sauté sur l’occasion" du New York Times le 18 février 2018. L'article affirmait que les Russes s’efforçaient de diviser les médias sociaux américains après une fusillade de masse en utilisant des hashtags Twitter comme #guncontrolnow, #gunreformnow et #Parklandshooting.

Le Times a publié cette citation en très bonne place :

"C'est assez typique pour eux, de sauter à chaud sur des infos comme celle-ci", a déclaré Jonathon Morgan, directeur général de New Knowledge, une entreprise qui piste les campagnes de désinformation en ligne. "Les bots se concentrent sur tout ce qui divise les Américains. Presque systématiquement."

Environ un an après la publication de cet article, Scott Shane et Ann Blinder, journalistes du Times, ont rapporté que le même groupe, New Knowledge, et en particulier ce même Jonathon Morgan, avait participé à un stratagème invraisemblable pour simuler une activité de troll russe dans une course au Sénat en Alabama. L'idée était d'essayer de convaincre les électeurs que la Russie préférait le Républicain.

Le Times a cité un rapport interne de New Knowledge sur le plan stupide en Alabama :

Nous avons orchestré une opération élaborée de "faux drapeaux" pour suggérer l'idée que la campagne Moore avait été amplifiée sur les médias sociaux par un botnet russe.…

L'histoire de Parkland était déjà assez incertaine à sa sortie, comme l'a contesté Twitter, et une autre des principales sources du rapport initial, l'ancien responsable du renseignement Clint Watts, s'est dit par la suite "pas convaincu" par ce "truc du bot".

Lorsque l'une de vos principales sources s'avère avoir truqué exactement le genre d'activité que vous décrivez dans votre article, vous devriez au moins retirer la citation, ou mettre une mise à jour en ligne. Pas de chance : l'histoire reste sur le site du Times, sans que celui-ci décharge sa responsabilité.

Le Russiagate a institutionnalisé l'une des pires failles éthiques du journalisme, qui se limitait jusqu'alors principalement au reportage sur la criminalité locale. Publier les photos et les noms des personnes arrêtées mais pas encore reconnues coupables, a toujours posé un problème. Ces infos persistent en ligne à tout jamais, et même les inculpés acquittés se retrouvent dans l'impossibilité permanente d'obtenir un emploi. L’étiquette de voleurs, d'auteurs de violences domestiques, d'ivrognes au volant, etc., leur colle à la peau.

Avec le Russiagate, la presse nationale a abandonné toute idée de faire la différence entre inculpation et condamnation. L'histoire la plus troublante concerne Maria Butina. Cette fois, la responsabilité est partagée entre les autorités et la presse. Suite à un acte d'accusation selon lequel la Russe échangeait du sexe contre des faveurs, le Times et d'autres médias nous ont inondés d’infos haletantes sur une catin-tentatrice rouge venue chez nous pour saper la démocratie, une "vraie Red Sparrow", clamait ABC en référence au film.

Le juge a rejeté l'accusation "en cinq minutes" lorsqu'il s'est avéré qu'elle était basée sur un simple texto blagueur à un ami qui avait pris la voiture de Butina pour la réviser.

Il est assez difficile de défaire la perception du public qu'on serait une prostituée, une fois que cette info a fait l'objet d'une manchette et, pire encore, alors que les manchettes sont toujours là.  Vous pouvez encore trouver des articles du genre "Maria Butina, Agent Secret Suspecté, Sexe Utilisé dans le Plan Secret" en ligne sur le site du New York Times.

Ici, un journaliste pourrait protester : comment est-ce que je pouvais savoir ? Les procureurs disaient qu'elle s’était prostituée, pourquoi ne devrais-je pas les croire ?

Eh bien déjà, parce que les autorités mentaient déjà aux journalistes avant l’invention de l'électricité ! Le moindre début d’enquête démontre que les principales sources institutionnelles du gâchis du Russiagate (les services de sécurité principalement) ont trompé des médias avec une constance rare.

Comme nous l'avons déjà noté, depuis la propagande de la Première Guerre mondiale selon laquelle les grévistes syndiqués étaient des agents allemands, au "missile gap" qui ne l'était pas (le "gap" a été divulgué à la presse avant même que les Soviétiques aient un seul ICBM opérationnel), en passant par le Golfe du Tonkin et le dénigrement de gens comme Martin Luther King, il est incompréhensible que les journaux continuent à écouter ce que leur murmurent leurs sources au gouvernement.

Pendant les années Reagan, John Poindexter, conseiller à la sécurité nationale, a donné des fausses infos sur des complots terroristes libyens au Wall Street Journal et d'autres journaux. Pendant les années Bush, Dick Cheney et ses collègues vendaient du fumier par camions entiers sur les liens entre l'Irak et Al-Qaïda, y compris la tristement célèbre histoire selon laquelle le bombardier Mohammed Atta a rencontré à Prague des agents du renseignement irakien.

Le New York Times a publié un article selon lequel Atta était à Prague fin octobre 2001, donnant même la date de la rencontre avec les Irakiens, le 8 avril, soit "seulement cinq mois avant les attaques terroristes". Voilà un nouvel exemple d'une info qui semblait plutôt chancelante, parce que les responsables américains en situaient l’origine d'abord auprès d’un service de renseignement étranger, puis auprès des journalistes eux-mêmes. Cheney a cité le rapport de Prague dans des apparitions télévisées, l'une des nombreuses occasions où il a donné des bribes d'informations aux journalistes, pour ensuite faire valoir leurs reportages comme des confirmations indépendantes.

Ce n'est que trois ans plus tard, en 2004, que le journaliste du Times James Risen a définitivement scotché la diffamation Atta-à-Prague (pourquoi est-ce toujours Prague ?) dans un article intitulé "Aucune preuve de rencontre avec des Irakiens". À ce stade, bien sûr, il était trop tard. Le Times a également retenu la publication d'un important article contestataire de Risen sur l'affaire des armes de destruction massive, "C.I.A. Aides Feel Pressure in Preparing Iraqi Reports", jusqu'à quelques jours après le début de la guerre. Voilà ce qui arrive lorsque vous vous mêlez de peser sur le plateau de la balance.

Cette incapacité à exiger des détails précis a été endémique dans le Russiagate, même entre les mains de bons reporters. L'une des plus grandes "révélations" de cette époque aura été une info d'abord publiée par un très mauvais journaliste (Luke Harding du Guardian) et reprise par une bonne (Jane Mayer du New Yorker). Le détail clé concerne l'insaisissable origine du Russiagate.

Le texte de Mayer, le 12 mars 2018 "Christopher Steele, the Man Behind The Trump Dossier" dans le New Yorker, a impacté le public principalement en semblant renforcer la crédibilité de Steele mais il contenait, vers la fin, une pépite explosive : Mayer rapportait que Robert Hannigan, alors à la tête du GCHQ (l'équivalent britannique de la NSA) avait intercepté un "flux de communications illicites" entre "l'équipe de Trump et Moscou" à un moment qui se situait avant août 2016. Hannigan serait alors allé aux États-Unis informer John Brennan, le directeur de la CIA, de ces communications. Brennan a témoigné par la suite que cette information avait inspiré l'enquête initiale du FBI.

Quand j'ai lu cela, un million de questions me sont venues à l'esprit, et en premier lieu : que voulait-on dire par "illicite" ?

Si quelque chose d' "illicite" avait été capté par le GCHQ, et que cela avait conduit à l'enquête du FBI (l'une des nombreuses explications publiques contradictoires du début de l'enquête du FBI, soit dit en passant), cela contribuerait grandement à éclaircir la nature de l'accusation de collusion. Seulement voilà, s'ils tenaient quelque chose de solide, pourquoi n'ont-ils pas pu nous dire ce que c'était ? Pourquoi n'avons-nous pas mérité de savoir ?

J'ai demandé au Guardian : "A-t-on tenté de savoir quelles étaient ces communications ? Comment l'existence de ces communications a-t-elle été confirmée ? Quelqu'un du Guardian a-t-il vu ou entendu ces interceptions, ou ces transcriptions ?"

Leur réponse tient en une phrase :

Le Guardian a des procédures strictes et rigoureuses pour traiter le matériel source.

C'est le genre de réponse qu’on s'attendrait de recevoir d'une banque transnationale ou de l'armée, pas d'un journal.

J'ai posé les mêmes questions à Mayer. Elle a été plus franche en notant que, bien sûr, l’info avait à l'origine été lancée par Harding, qui disait lui-même que "la nature précise de ces échanges n'a pas été rendue publique".

Elle a ajouté qu' "ensuite, j'ai confirmé de façon indépendante certains aspects [du texte de Harding] auprès de plusieurs sources bien informées" et "j'ai passé des mois sur l'histoire de Steele [et] je me suis rendue deux fois au Royaume-Uni à cette fin". Mais, écrit-elle, "l'histoire du Russiagate, comme tous les reportages sur des questions sensibles de sécurité nationale, est difficile."

Je ne peux qu'en déduire qu'elle n'a pas pu découvrir ce que signifiait "illicite" malgré des efforts appropriés. Le détail a tout de même été publié. Il n'avait peut-être pas l'air important, mais je crois le contraire.

Pour être clair, je ne refuse pas nécessairement l’idée qu'il y ait eu des contacts "illicites" entre Trump et les Russes en 2015 ou avant. Mais s'il y avait de tels contacts, je ne vois aucune raison légitime de cacher leur nature au public.

Si les autorités peuvent partager leurs préoccupations avec des pays étrangers comme Israël, pourquoi pas avec les électeurs américains ? En plus de l'idée qu'il faille garder le secret pour protéger les sources et les méthodes et le "tradecraft" (au cours des dernières années, la moitié de la presse est devenue experte en langage espion loufoque, les journalistes utilisent des termes comme "SIGINT" comme s'ils les connaissaient depuis toujours), pourquoi fuite-t-on des infos comme notre capacité à écouter des officiels russes acclamer la victoire de Trump ?

Le fait de ne pas poser les bonnes questions aura été une constante dans cette affaire. L'un des premiers rapports à déraper l’a fait selon une dynamique similaire : l'affirmation selon laquelle certains courriels du DNC fuités étaient des faux.

Malcolm Nance, "commentateur du renseignement" de MSNBC, peut-être la source la plus enthousiaste d’infos #Russiagate douteuses en deçà de la théoriste du complot Twitter Louise Mensch, a tweeté le 11 octobre 2016 : "Les #PodestaEmails s'avèrent déjà truffés de contrefaçons évidentes & #blackpropaganda. Ce n’est même pas professionnel."

Cela a été noté dans The Intercept et ailleurs, l’info a été relayée par des gens comme David Frum (un membre clé du club qui a contribué aux deux paniques : les armes de destruction massive et le Russiagate) et Joy Reid, présentatrice de MSNBC. Les reportages ont continué jusqu’en octobre 2016, entre autres parce que la campagne Clinton n'a jamais cessé de suggérer aux journalistes que les courriels étaient faux. Cela aurait pu être stoppé plus tôt si l’on avait exigé, de la part de la campagne Clinton, des échantillons de ces faux. On ne l’a pas fait.

Une autre pratique pénible, aujourd’hui courante, est de ne pas confronter ses propres sources à leurs contradictions lorsque de nouvelles révélations contredisent ce qu’elles vous ont déclaré. Le 5 mars 2017, par exemple, l'omniprésent Clapper a dit sans équivoque à Chuck Todd qu'il n'y avait pas eu de requête de mandat FISA concernant Trump ou sa campagne. "Je peux le nier", a-t-il dit.

Peu de temps après, on a su que c'était faux, et que le FBI avait un mandat FISA sur Carter Page. Ce n'était pas une simple petite déclaration erronée de Clapper : l’échange télévisé a eu lieu un jour après que Trump avait prétendu dans un tweet qu'il avait été mis "sur écoute". Trump a été largement ridiculisé pour cette affirmation, peut-être à juste titre, mais il est apparu plus tard qu'il y avait également eu un mandat FISA contre Paul Manafort, dans le cadre duquel Trump a peut-être fait l'objet d'une surveillance "fortuite".

La question de savoir si cela était significatif ou non, ou si ces mandats étaient justifiés ou non, est une question distincte. L'important, c'est qu’il n’y a que deux options : soit Clapper avait menti à Todd, soit il ignorait, allez savoir comment, que le FBI avait obtenu ces mandats. La deuxième option semble absurde et improbable. Dans tous les cas, Todd aurait dû se rebiffer et exiger une explication. Au lieu de cela, il a fait revenir Clapper quelques mois plus tard et lui a passé les plats comme d’habitude, tout en douceur, sans jamais lui demander des comptes sur cette question.

Les journalistes se font avoir, encore et encore, sans jamais protester. Où sont les cris outrés contre tous ces "experts" anonymes qui, ces dernières années, ont mis les journalistes dans des situations embarrassantes ? Pourquoi McClatchy n'exige-t-il pas la tête des "quatre personnes bien informées" qui l’ont convaincu de relayer l'histoire de Cohen-à-Prague ?

Pourquoi tous les journalistes qui ont pris "New Knowledge" comme source d'informations sur les histoires salaces des trolls russes n’ont-ils pas mis ce media au pilori (tout comme les sources au Congrès qui leur ont transmis ces informations), quand on a su qu'il avait publié par le passé des fausses informations sur les trolls russes ? Comment est-il possible que la NBC et d'autres médias aient continué d'utiliser New Knowledge comme source d'information dans des articles identifiant la démocrate anti-guerre Tulsi Gabbard à une candidate soutenue par la Russie ?

Comment les rédacteurs en chef du Guardian n'ont-ils pas déjà fait la peau de Harding pour les avoir ridiculisés sur le sujet le plus douteux non-rétracté de l'histoire moderne – selon lequel Julian Assange, l'être humain le plus surveillé de la planète, aurait eu, qui sait comment, la visite de Paul Manafort à l'ambassade équatorienne, et ce sans laisser aucune trace ? À leur place, je traînerais cette "source bien placée" de Harding dans mon bureau et je la travaillerais au corps jusqu'à ce qu'elle livre quelque chose pouvant passer pour une preuve corroborante.

L'absence de conséquences après ces épisodes au cours desquels des journalistes ont été publiquement compromis témoigne des relations trop intimes qu'entretiennent les organes de presse avec les sources officielles. Trop souvent, cela a un goût d’un travail d'équipe, et les journalistes semblent penser qu'il est de leur devoir de prendre le relais quand leurs sources les poussent à aller trop loin. Sans la moindre notion d’éthique professionnelle.

Faire équipe de cette façon n’est déjà pas une bonne idée pour la presse, mais faire équipe avec le FBI ou le CIA est une atrocité, Trump ou pas Trump. Pourquoi se donner la peine d'avoir une presse si c'est pour en arriver là ?

Et pourtant, cette position a été présentée comme une solidarité anti-Trump. Mais franchement, l'ancien chef de la CIA John Brennan – le même Brennan qui aurait dû être inculpé pour avoir menti au Congrès au sujet du piratage des ordinateurs du personnel du Sénat – avait-il vraiment besoin que la presse se plaigne en son nom lorsque Trump lui a retiré son accréditation de sécurité ? Avions-nous besoin d’entendre la presse fredonner des airs d'Aretha Franklin, comme l'a fait la chaîne ABC, en reprochant à Trump de manquer de R-E-S-P-E-C-T à la CIA ? N'avons-nous rien de mieux à faire que ce "travail" ?

Ce catalogue d'erreurs factuelles et de sténographie servile sera très visible lorsque les analystes du futur chercheront à comprendre comment les médias de masse sont tombés aussi bas pendant cette période, mais ce n’est que le symptôme d'un problème plus vaste. Celui d’un changement radical d'approche.

Beaucoup de reportages du #Russiagate ont basculé franchement dans la théorie du complot (ce que Baker appelait poliment "relier les points"). Ceci a été rendu possible par le fait que dès le début, la presse s'est engagée dans un récit de collusion, en donnant la parole à tous et n’importe qui et les encourageant à se livrer à des comportements qui n’auraient jamais été autorisés en temps normal.

Ce fut le cas de l'opus #Russiagate de Jonathan Chait, "PRUMP TUTIN : Will Trump be Meeting With his Counterpart - or his Handler ?" [10.] Le récit a également été présenté sous la forme "Et si Trump avait été un atout russe depuis 1987 ?", qui rappelle la blague de The Wire : "Yo, Herc, et si tes parents ne se connaissaient pas ?"  Et si  n’est jamais un bon point de départ dans ce métier.

Cette couverture (!), publiée dans le magazine New York en prévision d'un sommet "face à face" entre Trump et Poutine, postulait que Trump était sous contrôle russe depuis des décennies. Chait notait que Trump s’était rendu en Union soviétique en 1987 et qu'il en était revenu "animé d'une ambition politique". Il a admis la possibilité qu'il ne s’agisse que d'une coïncidence, tout en ajoutant :

En effet, il semble un peu insensé d'envisager la possibilité qu'une relation secrète entre Trump et la Russie remonte aussi loin. Mais on ne peut l'écarter complètement.

J'ai fouillé l'article de Chait de haut en bas, à la recherche d’éléments qui justifieraient cette suggestion que Trump aurait été un agent russe depuis la fin des années 80, à une époque où, mais peu importe, la Russie était un pays différent appelé l'Union soviétique.

Seuls deux faits dans l'article auraient pu éventuellement venir étayer la thèse : Trump a rencontré un représentant soviétique en visite en 1986, et il a visité l'Union soviétique en 1987. C'est tout. Voilà votre article en une.

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Pire, la théorie de Chait avait été avancée pour la première fois en 1987 dans le bulletin de Lyndon Larouche "Elephants and Donkeys", sous le titre "Do Russians have a Trump card ? [11.]. C'est vraiment racler le fond du tonneau.

C'est une manie. Poutine est littéralement logé dans nos caleçons. Peut-être, si nous avons de la chance, New York pourrait un jour admettre que son reportage, prétendant que les Russes auraient mis en place une ligne téléphonique SOS masturbation pour piéger et faire chanter des Américains au hasard, est douteux, non seulement parce que l’idée semble ridicule, mais parce que la source est ce même groupe "New Knowledge" qui a admis avoir simulé une opération d'influence russe en Alabama.

Mais quelle rétractation est encore possible pour le gros titre du Washington Post, "Comment les Démocrates vont-ils s'en sortir si Poutine se met (encore) à jouer de sales tours à Bernie Sanders ?" Comment revenir sur le baratin de Rachel Maddow sur le fait que la Russie pourrait éteindre le chauffage de toute l'Amérique pendant une vague de froid ? Aucune correction n’a de poids face au maccarthysme et l'alarmisme.

Là se jouera finalement la fin de partie de la mascarade russe. L’on ne validera presque certainement jamais les accusations sauvages et les théories sur des agents dormants avancées dans le rapport Steele. En revanche, les années de panique suscitées par les événements de 2016 entraîneront des changements radicaux dans tous les domaines, de la régulation de la presse à la politique étrangère, tout comme le mensonge des armes de destruction massive a entraîné la torture, la surveillance illégale, les extractions, les meurtres par drone interposé, les budgets secrets, les guerres sans fin et sans déclaration de la Somalie au Niger à la Syrie. Les ratés seront oubliés mais la vigilance restera de mise.

Il est difficile de savoir quels changements de politique seraient appropriés pour répondre au fait que les reportages sur tout ce qui a eu trait à la menace russe au cours des deux ou trois dernières années ont été si peu fiables.

Je n'ai pas vraiment parlé du cas où la Russie aurait piraté le DNC, me contentant de le mentionner pour l'instant. On m'a dit très tôt que cette partie de l'histoire semblait "solide", mais même cette affirmation n'a pas été confirmée depuis, elle reste basée sur une "évaluation" par ces mêmes services de renseignement qui ont toujours eu des problèmes, y compris le fait d’inclure dans leurs raisonnements des éléments comme la couverture "anti-américaine" de Russia Today sur la fragmentation hydraulique dans le cadre de cette affaire. Le gouvernement n'a même pas examiné le serveur du DNC.** Le genre de détail qui éveillait autrefois les journalistes à la prudence.

Nous ne saurons pas jusqu’où tout cela doit être pris au sérieux tant que la presse couchera avec les services de sécurité. Tant qu'elle n'examinera pas toute cette série d'événements avec un regard neuf, en tant que journalistes et pas en tant qu'acteurs politiques. Cela exige d’accepter de se demander ce qui a mal tourné dans cette affaire, en plus de concentrer tant d'énergie sur Trump et la Russie.

Le gâchis des armes de destruction massive a eu un impact négatif massif dans le monde réel, entraînant plus de cent mille morts et des trillions de dollars perdus pour les contribuables. À moins que le Russiagate ne mène à un conflit nucléaire, il est peu probable que nous arrivions à ce niveau de conséquences.

Pourtant, le Russiagate a conduit à une coopération sans précédent entre le gouvernement et les plates-formes Internet comme Facebook, Twitter et Google, qui censurent toutes des pages à gauche, à droite et entre les deux au nom de la prévention du crime de "semer la discorde". L'histoire a également eu un impact profond sur la situation de lieux comme la Syrie, où les troupes russes et américaines ont installé de part et d’autre de l'Euphrate, deux puissances nucléaires à la croisée des chemins.

En tant qu'échec purement journalistique, en revanche, les armes de destruction massive n’étaient qu’un bouton de fièvre en comparaison du Russiagate. Cette fois, l’ampleur des erreurs et des exagérations éclipse largement le gâchis précédent. Pire encore, il a conduit la plupart des journalistes à accepter un changement radical de leur mission. Nous avons commencé à choisir notre camp, une attitude qui oblitère le concept de la presse en tant qu'institution indépendante dont le rôle premier est de trier la réalité et la fiction.

Nous avons eu le bon sens de nous regarder un tant soit peu dans le miroir tendu par l'affaire des armes de destruction massive, c’est la seule raison pour laquelle nous avons réchappé à cet épisode en gardant un minimum de crédibilité. La presse est-elle capable aujourd’hui d'une prise de conscience équivalente ? Les armes de destruction massive ont nui à notre réputation. Si nous ne changeons pas la situation, cette affaire va la détruire.

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* Une version antérieure de cette info affirmait que Miller s'était personnellement rendu à Prague. En fait, il semble que le Post ait uniquement envoyé des journalistes sur le terrain rechercher Cohen dans les hôtels de Prague.

**Le témoignage de James Comey : “Although we got access to the forensics from the pros that they hired, which again – best practice to get access to the machines themselves, but my folks tell me was an appropriate substitute.”

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Source de l'article : https://taibbi.substack.com/p/russiagate-is-wmd-times-a-million

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1. money line.

2. outlets.

3. v. dossier Steele ici. M. Taibbi semble indiquer que le mot "deriling" présenterait une faute d'orthographe - "deriling" [sic]. Dans la citation reportée par d'autres articles (ex. ici voir aussi le doc attaché sur le cloud  qui semble être l'originaire), le mot juste est bien "defiling" de "defile", "souillant","souiller".

4. commercial news outlets.

5. Stove-piping : Le "stove-piping" est un terme métaphorique qui rappelle la fonction d'un tuyau de moteur à combustion en tant que conduit vertical isolé et a été utilisé, dans le contexte de l'intelligence, pour décrire plusieurs façons dont l'information brute peut être présentée sans contexte approprié. C'est un système créé pour résoudre un problème spécifique. Le manque de contexte peut être attribuable à la nature spécialisée, ou aux exigences de sécurité, d'une technologie particulière de collecte de renseignements. De plus, son champ d'action est limité et les données qui s'y trouvent ne sont pas facilement partagées. Par ailleurs, le manque de contexte peut provenir d'un groupe particulier qui ne présente de manière sélective que les informations à l'appui de certaines conclusions. (source wkp) "Au lieu de répondre aux besoins des [...] utilisateurs, l'industrie et sa technologie ont voulu les façonner. Le même phénomène de 'cloisonnement' caractérisait, à l'époque [...] de la guerre froide, les méthodes traditionnelles de collecte de renseignements." (source Linguee)

6. bookish intensity.

7. "Don’t get it first, get it right".

8. le flux de Russia Today.

9. v. ici.

10. "Trump va-t-il rencontrer son homologue… ou son cornac?"

11. "Les Russes ont-il un atout nommé Trump ?"

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