The Democracy Makers : Human Rights and International Order (2005) - par S. Heydemann

NICOLAS GUILHOT, The Democracy Makers : Human Rights and International Order, New York, Columbia University Press, 2005, 288 pages. Par Steven Heydemann, directeur du Center for Democracy and Civil Society de Georgetown University.

http://www.cairn.info/revue-critique-internationale-2007-1-page-173.htm

Steven Heydemann a codirigé dernièrement la publication de The Legitimacy of Philanthropic Foundations : United States and European Perspectives (avec Kenneth Prewitt et Mattei Dogan, Russell Sage Foundation Publications, 2006), et publié « In the Shadow of Democracy », Middle East Journal, (60 (1), hiver 2006, p. 146-157). Il publiera prochainement (avec David Hammack) un ouvrage intitulé Projections of Power : Sending Institutional Logics Abroad et prépare également un ouvrage consacré à la persistance de l’autoritarisme dans le Moyen-Orient et à l’avenir de la promotion de la démocratie dans le Monde arabe.

Article publié sur Critique internationale 2007/1 (no 34)

 

Pour la plupart des Américains, et pas seulement pour eux, l’avenir de la démocratie est moins assuré aujourd’hui qu’il ne semblait l’être il y a deux décennies, lorsque la vague des transitions démocratiques balayait le globe et que la démocratie paraissait être la destinée inéluctable de l’humanité. Il n’a pas fallu vingt ans aux champions de cette cause pour déchanter, et le triomphalisme de la fin des années 1980 a cédé le pas à des visions plus sombres. Un néopessimisme palpable marque désormais le débat public sur les chances d’une démocratisation du monde : on le sent très bien dans les capitales européennes mais plus encore à Washington, cœur et point d’origine par excellence de la promotion de la démocratie. Au printemps 2006, la commission des Affaires étrangères du Sénat américain a organisé un débat autour des « réactions hostiles suscitées par l’aide à la démocratisation ». Les sénateurs y ont entendu le témoignage de Carl Gershman, président de la Fondation nationale pour la démocratie (National Endowment for Democracy, NED), sur la résistance croissante opposée par les gouvernements de Russie et d’Europe de l’Est aux programmes américains d’aide à la démocratisation. L’échec abyssal de l’intervention en Irak – pièce maîtresse de la « campagne pour la liberté » (Freedom Agenda) de l’équipe Bush – met en danger l’ensemble du projet de promotion de la démocratie. C’est d’ailleurs ce qui a conduit l’ancienne secrétaire d’État Madeleine Albright à presser le Congrès non d’abandonner ledit projet mais d’en repenser la mise en pratique. Elle a invité les parlementaires à faire preuve en l’occurrence d’« idéalisme réaliste », en précisant qu’à son idée « l’échec [en Irak] était imputable à des erreurs de pilotage et à une mauvaise connaissance du terrain, et non à un excès de ferveur pour la cause démocratique »  [1]

Cette formulation révèle bien que les réactions hostiles au projet américain ne se manifestent pas seulement à Moscou, au Caire ou à Kiev mais aussi à Washington, où la confiance des milieux politiques dans les vertus du gouvernement du peuple par le peuple a été ébranlée par les résultats de plusieurs élections récentes, de la Palestine au Nicaragua. Faut-il en conclure que le moment démocratique est passé ?

Peut-être pas. Selon la thèse développée par Nicolas Guilhot dans ce livre provocateur, bourré de détails et d’une ambition théorique impressionnante, la « fabrication de la démocratie » (democracy making) comme préoccupation centrale des États-Unis n’est pas près de disparaître. Au contraire. Pour le prouver, Nicolas Guilhot nous propose un récit magistral de la naissance de la « fabrication de la démocratie » et de sa consolidation comme mode de gouvernement du monde. Il remonte ainsi méticuleusement, jusqu’à la seconde guerre mondiale, la piste d’idées, d’institutions et de personnes – situables pour la plupart, mais pas exclusivement, dans le « couloir » Boston-Washington et s’exprimant principalement dans un langage vernaculaire commun, la langue des droits de l’homme – puis retisse ensemble toutes ces trajectoires. Il montre habilement comment ont convergé, durant la guerre froide et après, certains réseaux d’universitaires, de militants et d’hommes politiques gravitant autour des universités du Nord-Est et des centres du pouvoir politique à Washington, qui se sont progressivement donné les bases institutionnelles à partir desquelles diffuser leurs idées et qui ont façonné les institutions au bénéfice de leurs projets idéologiques, érigeant ainsi la « fabrication de la démocratie » en un ordre mondial expansionniste et toujours plus englobant.

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