Tsunami grillo-léguiste. La "3e république" naît sans patron - par Dante Barontini

Les rapides ascensions suivies de chutes tout aussi rapides de leaders nouveaux, sont la suite logique de la tenaille entre promesses irréalistes dans les contraintes européennes, et la réalité des actes du gouvernement. Quiconque ira au Parlement sait très bien qu'il ne pourra y rester que le temps de réaliser quelques autres « réformes » imposées par l'UE, et disparaître après. Comme Renzi.

Di Maio, Renzi, Salvini Di Maio, Renzi, Salvini

5 MARS 2018 – PAR DANTE BARONTINI (Contropiano)

Les résultats des élections ne sont pas encore complets, mais le scénario est très clair et rend possible un premier bilan : un pays divisé en plusieurs morceaux, qui correspondent presque exactement aux différentes conditions sociales mûries au cours des décennies et en particulier des dix dernières années de crise. Léguiste dans le Nord, où il y a quelque chose à défendre (des entreprises qui font des profits et d'autres qui risquent de fermer, des emplois précaires et sous-payés), « grillin » dans le Sud, où on a déjà perdu presque tout et la peur de ne pas remonter en surface est concrète, manifeste (les coupes dans les dépenses publiques ont de manière indirecte, scié aussi les jambes aux clientèles). Incertain au centre, aspiré par fragments des deux côtés.

Cette fois-ci, l'Italie de la « rancoeur » a balayé ce qui restait de l'ancienne « classe politique » de la deuxième république. Elle a enterré les Bersani et D'Alema et avec eux l'alter ego d'un quart de siècle, Silvio Berlusconi. Ni les jeux de prestige ni les promesses clientélistes n'ont pu arrêter ce tsunami provoqué par des mouvements telluriques si profonds qu'ils ne présentent pas de trace à la surface du conflit social. Même la fraude ne peut plus avoir assez d'impact pour déplacer l'aiguille de la balance. Le malaise qui ne se traduit pas en projet de changement se contente de la première réponse qu'il trouve; si pauvre soit-elle.

Il y a peu de place à l'interprétation, aux espoirs de « revanche » au prochain tour. Le symbole même de la « casse » (« rottamazione », terme inventé par Luigi Bersani, le « rottamatore » ainsi prophétisé aurait dû être Renzi...), l'acteur venu du ventre de la maçonnerie toscane et appelé à canaliser pour un certain temps cette demande de changement général, a fini haché, emportant avec lui ce qui restait d'un « parti » né d'emblée - il y a un quart de siècle - avec les stigmates de deux establishments politiques jadis adversaires (DC et PCI).

Ce qui reste est l'absence d'un centre de gravité crédible. N'importe quel gouvernement est impossible si on efface même le peu de tangible qui a été dit, dans une campagne dépourvue d'idées sur la façon de faire revivre un pays qui s'appauvrit chaque jour un peu plus ( en dépit d'une accalmie dans la crise improprement appelée « croissance »).

Ce peu de tangible était essentiellement un « non à des alliances contre-nature ». Les grillins normalisés par Luigi Di Maio ont promis juré qu'ils feront un gouvernement avec ceux qui sont d'accord sur les programmes, mais ils ont été jusqu'à présenter à l'avance une équipe de ministres non négociables (ce qui devrait théoriquement empêcher les négociations habituelles sur la base des sièges disponibles). PD et berlusconiens ont fait la même campagne électorale, jurant qu'ils n'auraient pas fait de gouvernement avec les « populistes » (grillins et léguistes). Salvini et compagnie ont promis d'aller au gouvernement uniquement avec les concurrents-alliés de la coalition de centre-droit.

Aucun d'entre eux sera en mesure d'honorer ces « engagements », s'il entend se rapprocher des leviers résiduels du gouvernement. Il ne pourra avancer même celle qui semblait être la « solution indolore »: soutenir l'exécutif de Gentiloni avec une majorité « renzusconienne », rapiécée avec des transfuges issus de plusieurs listes.

Le cadre politique est donc apparemment paradoxal: ce qu' «il y a à faire » dans les mois et années à venir est écrit dans les directives de Bruxelles, dans les journaux mainstreram, par les commentateurs plus compétents. Mais aucun des candidats à « faire ce qu'il faut faire, » s'en est occupé même seulement un peu.

Ce qui nous attend est dès le mois de mai, une manœuvre corrective de plusieurs milliards. Ce sera de vraies douleurs après les petites doses de morphine injectées par la loi de stabilité du gouvernement Gentiloni. Nous attend surtout la mise en œuvre réelle du Pacte budgétaire, qui forcera n'importe quel gouvernement des prochaines vingt années à mettre de côté un excédent primaire minimum de 5% par an pour réduire la dette publique. Quelque chose comme 50 milliards par an avant même avoir à décider ce qu'on peut ou ne peut pas faire. Les plus informés, ont déjà indiqué discrètement quelques veines où puiser autant de sang : les retraites, qui cette fois seraient « reformées » en réduisant les paiements alloués mensuellement, comme en Grèce.

Il manque néanmoins l'exécuteur, le bourreau social qui brandira la hache au nom et pour le compte des « marchés internationaux » et la Troïka. Personne ne veut apparaître tel avant d'avoir empoigné cette hache (c'est le rôle joué par Emma Bonino, avec des résultats électoraux minimes par rapport aux dépenses de sa coûteuse campagne électorale).

Nous avons en somme une distance abyssale et dramatique entre une population désorientée à la recherche d'un possible « défenseur » et un cercle restreint de candidats aspirants bourreaux qui, évidemment, n'ont pas l' intention de se présenter comme tels avant de commencer à « opérer » ( en attente que les sorciers de la « communication » construisent une « narration » acceptable).

Ce n'est pas une dynamique née aujourd'hui, mais c'est seulement aujourd'hui qu'elle apparaît avec autant de clarté. Les rapides ascensions suivies de culbutes tout aussi rapides de « leaders » nouveaux, sont une conséquence logique de la tenaille construite par des promesses irréalistes dans les contraintes européennes, et la réalité des actes du gouvernement. Quiconque ira au Palazzo Chigi sait très bien qu'il ne pourra y rester que le temps de réaliser quelques autres « réformes » imposées par l'UE, et disparaître après. Comme Renzi.

Nous allons analyser séparément les résultats et les perspectives de Potere al Popolo, la liste née il y a trois mois et pour laquelle même la collecte des signatures pour se présenter à ce tour semblait un obstacle insurmontable. L'enthousiasme des militants, anciens et nouveaux, aurait mérité beaucoup plus, certes, mais on ne peut inverser une tendance par un simple acte de volonté. Il faudra examiner le vote circonscription par circonscription, ainsi que les assemblées territoriales, afin de mieux définir ce qui déjà au cours de cette campagne électorale, précipitée et censurée par tous les médias, est devenu clair : où il existe une réelle activité politico-sociale (comités de lutte, mutualisme, syndicat conflictuel, etc.), notre « bloc social » répond dans une certaine mesure sur le terrain électoral aussi. Là où cette activité n'existe pas ou ne peut être visible, on ne peut se présenter à demander un vote au nom d'un idéal ou un symbole.

Mais c'est seulement de cet effort que peut sortir le germe d'une représentation politique à implanter et faire croître dans le conflit social qui - dans les mois prochains - devra faire face aux manœuvres « larmes et sang ». Le temps des comités électoraux qui se réveillaient seulement en vue des élections est derrière nous.

source :

http://contropiano.org/news/politica-news/2018/03/05/tsunami-grillin-leghista-la-terza-repubblica-nasce-senza-padrone-0101546

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