Sergio Cararo : L'Union Européenne devant elle-même

Un texte de Sergio Cararo traduit de l'italien, "L'unione europea di fronte a sé stessa", publié hier sur le site de Contropiano.org. Sergio Cararo est journaliste et directeur du journal Contropiano, quotidien on line du Réseau des Communistes italiens (RdC).

 

Dans un peu moins d'un mois s'ouvre le semestre européen dirigé par Renzi et par l'Italie. Ceci représente un test ambivalent soit sur le plan de la gouvernance soit sur celui de l'opposition populaire et des alternatives. Ça peut être l'occasion d'examiner plus en profondeur la confrontation sur des questions importantes abondamment refoulées ou sous-estimées mais qui pèseront comme des pierres sur les perspectives du monde réel dans lequel nous sommes obligés de vivre.

 

La Commission Européenne a publié ces derniers jours un document sur la Stratégie européenne de sécurité énergétique. Il s'agit pour l'instant seulement d'une proposition qui a comme objectif de définir les lignes directrices et de proposer des actions pour affronter les principaux défis énergétiques, que l'UE aura à aborder dans le court, moyen et long terme. L'Union Européenne en effet, importe 53% de sa consommation totale, 90% pour le pétrole et 66% pour le gaz naturel. Le niveau de "vulnérabilité" de l'un des principaux blocs économiques du monde en termes de ressources énergétiques, est donc évident, ce qui fait de l'Union Européenne un maillon encore faible sur ce terrain. C'est évident comment les deux conflits déchaînés aux portes de la maison - au sud en Libye et à l'est en Ukraine - marquent un niveau élevé de cette vulnérabilité.

 

Une intervention militaire fortement voulue par une puissance européenne comme la France en Libye et une ingérence ouverte de pays européens comme l'Allemagne, Pologne et républiques baltiques en Ukraine, ont provoqué un douloureux paradoxe : la recherche d'une stabilité si invoquée a provoqué en fait le maximum d'instabilité. Et maintenant y remédier est en train de devenir de plus en plus difficile, en plus du prix du sang pour les populations impliquées soit en Libye soit en Ukraine. Une fois destitué et tué Khadafi ou destitué et contraint à la fuite Ianoukovitch, les opérations de "régime change" n'ont pas produit de nouvelles leadership condescendantes dans les pays déstabilisés.

 

Aussi parce que à rendre les choses difficiles pour l'Union Européenne ne sont pas tellement les groupes armés en Libye ou les républiques populaires sécessionnistes en Ukraine orientale, mais bien le 'primus inter pares' parmi les pays alliés : les Etats Unis.

 

Les USA ont la perception exacte de la vulnérabilité énergétique de leurs partenaires/compétiteurs européens. Après avoir encaissé le défi de l'avènement de l'euro, de la compétition sur les technologies et de la barrière déflationniste qui a empêché aux USA de décharger sur l'Europe les effets inflationnistes de leur assouplissement quantitatif* comme à la "belle époque" du Washington Rule**, les Etats Unis ont décidé de jouer dur avec et contre leurs alliés dans l'OTAN. Ils ont par conséquent commencé par frapper sur les nerfs à découvert. Ils ont laissé la France jouer à la grandeur dans la déstabilisation de la Libye et ont brusquement monté la barre du conflit avec la Russie. Pratiquement deux des principaux réservoirs des fournitures énergétiques de l'Europe sont devenus incertains et les robinets sont en train de se fermer, en ajoutant un brin de cynisme à travers lequel ceux qui ont subi le tort (les Européens) devraient aussi se montrer satisfaits de s'être fait mal tout seuls.

 

Ce n'est pas tout. Les Etats Unis en effet sont en train d'agir ouvertement non seulement pour élargir la faille entre l'Union Européenne et la Russie mais aussi celle à l'intérieur de la même UE entre les pays fondateurs et les pays de la périphérie est. Dans son voyage en Pologne qui a précédé le sommet du G7 à Bruxelles, le président états-unien non seulement a rencontré "son homme de chocolat à Kiev" c'est-à-dire le néo-président ukrainien Porochenko (qui depuis 2006 était retenu l'interlocuteur privilégié de Washington) mais a aussi rencontré en aparté les leaders tchèques, slovaques, baltiques, bulgares et roumains. Une sorte de cour des agents états-uniens à l'intérieur de l'Union Européenne et de l'OTAN. Et dans ce contexte il a rendu public de vouloir investir presque un milliard de dollars pour installer des soldats et des moyens militaires états-uniens dans les pays de l'Europe de l'Est, beaucoup plus à l'orient que les bases militaires historiques de Ramstein en Allemagne ou d'Aviano en Italie, beaucoup plus près de la Russie.

 

Les déclarations belliqueuses d'Obama contre Poutine laissent entrevoir que la barre de la tension sera maintenue haute ou montée ultérieurement parce que, comme le rappelle Brzezinski dans son ouvrage de référence ("Le Grand Echiquier"), l'OTAN est l'instrument principal pour interférer sur la politique européenne justement en tant que facteur politico-militaire, autrement dit le point encore faible de l'UE pour pouvoir se définir et agir comme un pôle impérialiste accompli.

 

A la Conférence annuelle sur la sécurité de Monaco (janvier), nous avions vu les ministres des Affaires Etrangères et de la Défense allemands commencer à parler le langage de la grande puissance et non seulement sur le plan économique. La France continue à porter comme seule dot - pour ne pas être rétrocédée parmi les Pigs - son arsenal nucléaire et un complexe militaro-industriel considérable et profite de toute occasion - avec le gaulliste Sarkozy ou le coquelet Hollande - pour se montrer belliciste et intransigeante au-delà de toute raison. L'Italie du parti de Maastricht (Amato, Ciampi, Prodi, Monti, Letta, Renzi) flotte, évoque des scénarios détendus mais après a dit oui à tout : à la base de Vicenza pour le Muos, aux F-35 jusqu'à la retentissante double signature de Letta au G8 de l'année dernière à Moscou, soit sur le document voulu par les USA contre la Syrie soit au document voulu par la Russie contre l'intervention de la Syrie.

 

La politique militaire et les sources énergétiques restent par conséquent les deux points de vulnérabilité des ambitions au pôle impérialiste européen comme compétiteur global. Partant de là on comprend l'enjeu et le sens des affirmations de Martin Feldstein lorsqu'il prophétisait en 1997 que "l'introduction de l'euro aurait mené à la discorde et à la guerre soit entre les Etats Unis et l'Europe soit à l'intérieur de l'Europe."

 

Maintenant nous y sommes jusqu'au cou. Les guerres et l'instabilité aux périphéries sud et est de l'Union Européenne sont la conséquence de ce défi compétitif sur l'échelle globale, une classique compétition inter-impérialiste diraient - avec raison - les classiques.

 

Avec la crise qui continue de mordre, la lutte pour les ressources qui se fait plus violente, avec les remèdes qui ne fonctionnent pas et le développement inégal qui se fait plus aigu - le 'saute-mouton' dirait Alvin Toffler - les dangers d'une rupture historique, de la guerre, se font de plus en plus réels, presque matérialisables. S'en aperçoivent ceux qui ont à leur disposition toutes les informations, ne s'en aperçoivent pas par contre ceux qui devraient se mettre en travers. Pour vingt ans ils les ont maintenus bien abrutis avec l'anti-berlusconisme, maintenant ils les distraient avec une leadership juvénile et anxieuse de faire le travail sale qu'ils attendaient de faire depuis 1992, précisément avec la naissance de cette Union Européenne que nombreux sont ceux qui s'acharnent à ne pas vouloir voir comme le problème. L'occasion du Contre-semestre populaire en opposition au semestre européen à la guide italienne offre l'opportunité de récupérer le temps et les pas perdus. Dans la plate-forme pour la manifestation du 28 juin et de la campagne pour le contre-semestre pour la première fois, depuis trop de temps, il y a aussi le thème de l'opposition à la guerre. Il y a tellement à travailler et d'un côté ou de l'autre, il faut commencer.

 

 

 

Sergio Cararo, 6 juin 2014

 

Contropiano.org 

 

 

http://contropiano.org/politica/item/24465-l-unione-europea-di-fronte-a-se-stessa

 

* Assouplissement quantitatif : 

"L'assouplissement quantitatif est l'équivalent moderne de la planche à billet, en plus sophistiqué dans ses modalités toutefois. Ainsi la Banque Centrale se met à acheter des bons du trésor (ce qui revient à prêter à l'État) et d'autres titres financiers : elle met donc de l'argent en circulation dans l'économie et augmente ainsi les réserves du secteur bancaire.

Dans un cadre de crise et donc de manque de liquidités, le point 1 est capital. On évite ainsi une déflation. Le point 2 doit inciter les banques à accorder à nouveau des prêts - ce que la crise des subprimes les empêchait de faire, par manque de réserve et par défiance généralisée envers tous les nouveaux emprunteurs." (wikipedia)

 

**Il m'a été impossible de savoir à quoi correspond exactement le 'Washington Rule', évoqué rapidement par l'auteur bien que la phrase ait une importance capitale. J'ai pensé néanmoins au Consensus de Washington, un ensemble de règles relevant du libéralisme économique et qu'on désigne par le terme de néolibéralisme. L'article sur Le Monde Diplomatique Le « Consensus de Washington » permet de comprendre rapidement quelles incidences elles ont eu notamment en Amérique Latine (Chili, Mexique, Argentine, Perou, Uruguay, Equateur, Bresil) véritable champ d'expériementation de ces règles depuis les années '80. 

La politique néolibérale a été mise en place au Chili par les Chicago Boys.

 

voir aussi l'article de Marco Santopadre L'Ukraine comme le Chili. Forbes : "Kiev a besoin d'un Pinochet" dans le billet 

Piotr Simonenko - politiques tycoon et pro-américaines - Porochenko

 

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