La "mezzogiornificazione" européenne ne se résout pas en réduisant les salaires - par Carmen Vita

17.11.14 - Dans un article récent, Krugman propose une "pensée révolutionnaire: peut-être qu'au lieu de nous soucier des innovations de rupture, nous ferions mieux de consacrer plus d'efforts pour bien faire ce que nous faisons" [1]. 

 

Economia e politica

 

 

 

par Carmen Vita 

Krugman souligne que la compétitivité de l'Allemagne dépend de la qualité des marchandises produites, malgré la main d'œuvre "très chère", "pour laquelle les gens sont prêts à payer plus," [2]. L'augmentation des parts de marché va donc se produire dans un pays qui dispose également d'un dynamique salariale plus élevée que celle des pays concurrents. Il s'agit d'un résultat incompatible avec l'attente théorique du modèle traditionnel selon lequel l'augmentation des exportations et l'augmentation des parts de marché sont déterminées par la réduction des coûts relatifs et des prix à l'exportation.

 

Ce même effet est également connu comme le "paradoxe de Kaldor" [3], qui souligne l'importance, dans les relations d'échange international, des facteurs de concurrence non liés aux prix, tels que la composition mercéologique et qualitative des produits exportés. Dès les années 70 et le début des années 80, Kaldor [4] élabora sur la base de données empiriques, un modèle de croissance économique dans lequel l'augmentation des parts de marché sur le plan international était associée à des coûts relatifs et la hausse des prix.

 

Le raisonnement kaldorien peut être résumé en trois "lois" [5]: 1) le secteur manufacturier est le moteur de la croissance économique; 2) la productivité augmente avec l'augmentation de la quantité produite [6] (pour des rendements d'échelle croissants); 3) plus grande est la croissance du secteur manufacturier et plus grande est la migration de la force de travail depuis d'autres secteurs.

 

En particulier, en référence à la deuxième "loi", Kaldor avait fait remarquer que les économies qui enregistrent des taux de croissance économique plus faibles sont celles qui présentent des contraintes de croissance dans le secteur manufacturier. Ces contraintes peuvent être attribuées à la disponibilité limitée de l'offre de travail ou à l'insuffisance d'une demande de biens [7], qui dans les économies industrialisées tend à se déclencher avant la contrainte de l'offre. La contrainte du côté de la demande fonctionne essentiellement dans le cas d'une économie tirée par la consommation intérieure [8]. Les économies dirigées par la demande étrangère, par contre, par une réduction du coût du travail par unité de produit et une augmentation de la compétitivité des exportations (dans l'hypothèse de taux de change fixes), entrent dans un cercle vertueux en enregistrant un processus de croissance cumulative.

 

Un aspect important des argumentations kaldoriennes est l'introduction de l'hypothèse de rendements d'échelle croissants [9], à entendre non pas comme des économies dans la production à grande échelle, mais comme avantages cumulatifs qui proviennent de la croissance même de l'industrie, parmi lesquels : le développement de compétences et savoir-faire; les opportunités de diffusion des idées et des expériences; les possibilités d'accroître la différenciation des processus et la spécialisation dans les activités humaines. [10] Le processus de causalité cumulative qui en découle fait de telle sorte que l'écart s'accentue entre les taux de croissance économique entre les pays qui se spécialisent dans des productions technologiquement plus avancées qui attirent la demande étrangère et les pays qui par contre se spécialisent dans des secteurs technologiquement plus arriérés et moins intéressés par la demande internationale. Du reste ce mécanisme avait déjà été mis clairement en évidence par Graziani en 1969, dans un modèle analytique qui expliquait les raisons de la condition de retard dans le développement du Sud et du dualisme persistant Nord-Sud en Italie [11].

 

Rappelant justement le dualisme économique italien [12], la question peut être bien posée par le terme "mezzogiornificazione" [13], inventé par le même Krugman, par lequel on étend la condition italienne à l'écart dans la croissance entre les "centres" et les "périphéries" de l'Europe. Cependant, par rapport à l'acception plus distinctement territoriale de Krugman, le concept de "mezzogiornificazione" peut être élargi en impliquant également l'écart salarial entre centres et périphéries [14], en ligne avec la thèse de Kaldor :

 

 "Le rythme de développement économique d'une région est essentiellement régi par le taux de croissance de ses exportations. La croissance des exportations, à travers l' « accélérateur », permettra d'ajuster le taux de la capacité industrielle [...]. La performance à l'exportation par contre, dépendra à la fois d'un facteur externe - le taux de croissance de la demande mondiale de produits de la région - et d'un facteur « endogène ou quasi-endogène », la tendance des « salaires d'efficience » [...]. La tendance des  « salaire d'efficience » (un terme inventé par Keynes) est le résultat de deux facteurs : la performance relative des salaires et celle de la productivité. [...] Les « salaires d'efficience » auront tendance à tomber dans les régions où la productivité augmente plus vite que la moyenne. C'est pour cette raison que les zones à croissance relativement rapide ont tendance à acquérir un avantage concurrentiel cumulatif sur une zone cumulative à croissance relativement lente. "[15]

 

Les soi-disant « centres » (substantiellement l'Allemagne) ont enregistré une dynamique de la productivité très élevée et une croissance des salaires ; les "périphéries" montrent  non seulement une productivité plus basse mais aussi une tendance à la déflation salariale [16], dans une tentative de récupérer des positions en termes de compétitivité à travers des mécanismes compensatoires.

 

On peut dès lors pousser plus loin le constat de Krugman et, en tirant les leçons du passé, dire que, pour promouvoir la croissance (et pas seulement des parts de marché), il est nécessaire de se concentrer sur l'accroissement de la productivité et non sur la réduction des coûts de main-d'œuvre. D'autre part, du point de vue empirique, bien que ces dernières années, les pays périphériques de la zone euro aient été protagonistes d'une forte modération salariale, ils n'ont pas réussi à atteindre la reprise tant attendue de la compétitivité.

 

De tout cela il résulte que le modèle théorique néoclassique traditionnel, selon lequel la compétitivité et la croissance économique dépendent de la maîtrise des coûts et, surtout du coût de la main-d'œuvre comme variable stratégique pour la compétitivité, ne trouve pas d'équivalent sur le plan empirique. Du point de vue de la politique économique, les pays périphériques plutôt que sur les réformes du marché du travail feraient bien de se concentrer sur des mesures de politique industrielle, pour intervenir sur la spécialisation productive dans les zones où celle-ci résulte être plus ou moins arriérée sous le profil technologique.

 

 

 

[1] P. Krugman,  La locomotiva tedesca investe sulla qualitàIl sole24ore, Commenti&Inchieste, 22 giugno 2014, 22 juin 2014.

 

[2] Ibid.

 

[3] N. Kaldor (1978), “The effects of a devaluations on trade in manufactures”, in Further Essay on Applied Economics, London, Duckwork.

 

[4] N. Kaldor (1970),  “The case for regional policies”, Scottish Journal of Political Economy n. 17, 337-348, ristampa vol. 60, n. 5, nov. 2013, pp. 481-491; Kaldor N. (1978), cit.; Kaldor N. (1981), “The Role of Technical Progress and cumulative causation in the theory of international trade and economic growth”, Economie Appliquée, ISMEA, n. 34, pp. 593-617.

 

[5] Targetti F. (1984), “Una biografia intellettuale”, in F. Targetti (a cura di) (1984), Nicholas Kaldor. Equilibrio, distribuzione e crescita, Einaudi Editore, Turin, pp. XLII-XLVIII.

 

[6] C'est la célèbre équation Verdoorn-Kaldor.

 

[7] «La croissance économique est […] toujours induite par  la demande et non pas contrainte par les ressources. [...] Les "ressources", comme le capital et la main d'œuvre ne déterminent pas la croissance, en partie parce qu'il s'agit  de facteurs mouvants entre les régions, et en partie parce qu'ils ne sont jamais affectées de manière optimale [...]; et en partie parce que le capital (au sens de la capacité industrielle) est généré automatiquement comme une partie et en raison de la croissance de la demande, " N. Kaldor (1981), cit., p. 603.

 

[8] N. Kaldor (1971), “Conflict in national economic objectives”, The Economic Journal,vol. 81, n. 321, pp. 1-16; trad. it. in F. Targetti F. (a cura di) (1984), cit., pp. 259 et suiv ..

 

[9] Cette hypothèse est également adoptée par Krugman, ce qui donne à son analyse portée sûrement «innovante» par rapport à la théorie néoclassique traditionnelle. Cependant, le même Krugman maintient certaines hypothèses typiques de l'approche traditionnelle, telles que l'exclusion de la possibilité d'une redistribution territoriale liée à la faiblesse de la demande et la prévision de l'existence d'un «équilibre naturel», dans lequel la contrainte est représentée essentiellement par la pénurie de main-d'œuvre disponible.

 

[10] Kaldor (1970), cité ci-dessus .. En particulier, le processus de transfert de technologie est basé sur le concept d' "apprentissage par la pratique" (learning by doing), qui dépend à la fois de la taille de l'activité productive, à la fois du temps.

 

[11] «La concurrence sur le marché international doit être affrontée à la fois en termes de prix et en termes de qualité. Quant aux prix, comme il est connu, ce n'est pas le niveau absolu de la productivité moyenne qui importe mais plutôt la relation entre la productivité et les salaires ". Voir. A. Graziani (1969), Lo sviluppo di una economia aperta, ESI, Naples, p. 42.

 

Voir aussi A. Graziani (1998), Lo sviluppo dell’economia italiana, Bollati Borighieri, Torino; Graziani A. (2002), “The Euro: an Italian perspective”, International Review of Applied Economics, n. 1. 

 

[12] À cet égard, voir également, dans la même revue, Vita C.  Il dualismo insuperato dell’economia italiana, 11 giugno 2013 et Realfonzo R., Perché il Sud sta soffocando, 9 juin 2014.

 

[13] P. Krugman (1990), Geografia e commercio internazionale, Garzanti.

 

[14] Pour une interprétation selon le paradigme théorique alternatif, principalement en relation au processus de «concentration des capitaux" qui n'implique pas nécessairement une délocalisation des activités de production, voir Brancaccio E. et G. Fontana “The Taylor Rule, the Solvency Rule and Capital Centralization in a Monetary Union” paper presentato alla 15th Conference of the Research Network Macroeconomic Policies (Fmm), Berlin 28-29 octobre 2011.

 

[15] Kaldor (1970), cit., pp. 486-87. Traduction de Vita C.

 

[16] Pour une analyse, dans le contexte européen, de la tendance de la productivité et des salaires nominaux et sur la valeur empirique de la non-compensation des différences de productivité à travers la dynamique salariale, voir Brancaccio E. et Realfonzo R. (2008), “L’Europa è a rischio “mezzogiornificazione”. Il dualismo tra Nord e Sud da mera anomalia italiana a possibile caso europeo”, in R. Realfonzo (a cura di), Qualità del lavoro e politiche per il Mezzogiorno, FrancoAngeli, Milano, pp. 17-42; e Brancaccio E., Garbellini N.,Uscire o no dall’euro: gli effetti sui salari, 19 mai 2014.

 

 

source :  

http://www.economiaepolitica.it/politiche-economiche/europa-e-mondo/la-mezzogiornificazione-europea-non-si-risolve-riducendo-i-salari/#sthash.YbYVkx8b.dpuf

 

Carmen Vita

 

Carmen Vita (1971) est chercheuse en Histoire de la pensée économique près de l'Université du Sannio (Italie), où elle enseigne actuellement l'Economie monétaire, l'Economie et la politique du développement et l'Histoire des théories et des politiques du travail. Ses recherches sont axées sur le débat sur la "question méridionale" et les politiques de développement ; l'impact de la transformation du système du crédit et des institutions du marché du travail sur les économies locales.

 

Parmi ses publications : Il sistema bancario italiano. Linee evolutive recenti (RCOST, 2004), Sviluppo dualistico e Mezzogiorni d’Europa curato con R. Realfonzo (FrancoAngeli, 2006), Il dualismo economico in Italia. La teoria e il dibattito (1950-1970) (FrancoAngeli, 2012).

 

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