L'extrême droite européenne, après le Maïdan. Entretien avec Anton Shekhovtsov - par Simone Pieranni

6.01.15 - Anton Shekhovstov, visiting fellow à l'université de Vienne, est un expert de formations d'extrême droite de l'Europe orientale. Il a étudié en particulier le "rêve de l'empire eurasiatique" de Alexander Douguine, philosophe russe, un véritable intellectuel de référence de beaucoup de formations d'extrême droite, surtout russes.

 

Dans le conflit ukrainien les forces néo-nazies ont eu une importance considérable, aussi bien pendant les journées de Maïdan, que après le début de la guerre. L'Ukraine est devenue un champ de bataille où des activistes de droite de toute l'Europe, y compris des italiens, sont arrivés pour combattre.

 

Quelqu'un a choisi de se ranger du côté des Ukrainiens, d'autres avec les philo-russes, dans une recomposition de la droite européenne qui a bouleversé les alliances et les équilibres qui duraient depuis des années. De cela et de la force, actuelle et potentiellement future, de la droite en Ukraine nous avons parlé avec Shekhovstov, en essayant de comprendre l'origine de certains phénomènes auxquels nous avons assisté en Ukraine.

 

Partons des formations d'extrême droite ukrainiennes : quelle force ont-elles et quels sont leurs objectifs

 

La force actuelle de la droite en Ukraine dépend de certains facteurs, entre autres historiques. En premier lieu, de la force du mouvement proprement de droite et en ce sens nous parlons de groupes ressemblant à celui de Pravy Sektor, composé par des conservateurs du point de vue social, de nature prolétaire mais aussi avec un objectif qui constitue une sorte d'idée concernant la libération nationale.

 

Ceci était surtout vrai dans les années 20 et pendant la deuxième guerre mondiale. Après la deuxième guerre mondiale, les nationalistes ukrainiens étaient en exil. Mais après l'indépendance la droite ukrainienne aussi a changé, en changeant aussi sa propre narration. Aujourd'hui nous pourrions dire qu'elle est pour certains aspects en crise parce que concernant les résultats politique de 2012, lorsqu'ils avaient 47 sièges au parlement, ils ont subi une défaite électorale. Il ont failli parce qu'ils ne sont pas parvenus à entrer au parlement en tant que parti, mais seulement certains de leur représentants, à travers aussi d'autres partis.

 

Et aujourd'hui ce sont aussi les objectifs qui ont changé : pour Svoboda par exemple l'ennemi principal est le Kremlin. Non pas tant la Russie ou les Russes, mais tout juste Moscou, le centre du pouvoir russe. Poutine, pratiquement. Pour d'autres groupes d'extrême droite, les ennemis ce sont tout autres, en plus de Moscou. Par exemple les Américains, les Juifs. Ceci surtout parmi les groupes les plus extrêmes, ceux ouvertement néo-nazis.

 

Quel type de business la guerre en Ukraine a-t-elle fini par favoriser pour ces groupes d'extrême droite, apparaissant décidément organisés, il suffi de penser aux "bataillons" ?

 

Les membres des groupes d'extrême droite et quelques petites organisations ont toujours agi dans certains contextes. Dans les années 90 par exemple ils agissaient comme une sorte de mafia, en contrôlant les trafics et en donnant en échange des services de sécurité.

 

Ça n'a pas changé beaucoup depuis, aujourd'hui ils gèrent certains business, en donnant le change par exemple à la sécurité et le service d'ordre dans les manifestations et pas seulement, à plusieurs partis politiques. Et ils le font contre de l'argent. Et puis ils sont employés dans des activités qui ne sont pas faciles à expliquer spécialement à un européen, j'entends les "séquestrations d'activités économiques" (par exemple concernant des immigrés).

 

De quelle manière en Ukraine y a-t-il des groupes d'extrême droite russe et non seulement.

 

Comme dans d'autres guerres, celle ukrainienne aussi a fini par attirer beaucoup d'activistes d'extrême droite, attirés par la possibilité de combattre, avoir des armes, faire de l'entraînement et y gagner quelque chose en termes économiques. Nous savons bien comment ces situations exercent une fascination sur des militants d'extrême droite, de toute l'Europe, non seulement celle orientale.

 

Vous le saurez mieux que moi, pour beaucoup de représentants des groupes d'extrême droite toute guerre est une sorte de rêve qui se réalise, une sorte de réalisation de leur volonté de violence. En tous les cas le groupe le plus important impliqué parmi les philo-russes, parmi les groupes d'extrême droite européen, est russe et ce sont ceux du Russia National Unity.

 

Il s'agit d'une organisation non récente, qui existe depuis le début des années 90 en Russie. En partie, à un niveau organisationnel, elle a une structure de business et une structure militaire, déclarément néo-nazie. Ils ont participé à plusieurs conflits, comme en Transnistrie, en Tchétchénie, où ils ont fait un butin et une réserve d'armes et d'argent et selon mes sources ont participé à la tentative de coup d'état de 1993 à Moscou, mais en défense du Parlement, contre Eltsine.

 

Et par la suite ils ont participé à tout conflit dans lequel ils sont parvenus à s'introduire, pour faire de l'argent, des armes et de l'entraînement. Aujourd'hui ils sont le groupe le plus fort présent dans l'Ukraine de l'est. Puis il y a aussi des activistes provenant de l' Eurasian Union, une sorte de groupe juvénile de l'organisation internationale conduite par Alexander Douguine. Un de leurs membres Alexander Proselkov a été mystérieusement tué en Ukraine. (Alexander Proselkov avait été nommé ministre des Affaires Etrangères de la République de Donetsk par Pavel Goubarev, lorsque Goubarev était le gouverneur. Selon ses co-miliciens il aurait été tué par un killer dans les régions orientales de l'Ukraine, ndr). Et puis il y a beaucoup d'activistes isolés, parfois même pas affiliés à un groupe précis.

 

Comment justifient-ils le fait de combattre contre d'autres néo-nazis, comme par exemple les bataillons composés par l'extrême droite ukrainienne et quelle est leur position concernant Poutine.

 

Eux ce sont des nationalistes russes, ils combattent contre les Ukrainiens. Soit les membres du Russia National Unity soit ceux liés à Douguine sont en opposition complète à Poutine. Ils se sentent beaucoup plus radicaux que Poutine. Eux ils sont là pour combattre pour quelque chose qu'ils rêvent pour l'après Poutine, une renaissance encore plus éclatante de la Russie.

 

Eux, ils pensent de pouvoir prendre le pouvoir en Russie, vraiment. Celle-ci est une chose dans laquelle croit surtout Douguine. Et ils sont en train d'utiliser leur participation à ce conflit surtout pour aller combattre contre l'Ukraine.

 

Mais quel pouvoir effectif ont-ils ces groupes en Russie ?

 

Ils sont un groupe minoritaire et dans les derniers temps aussi parmi les intellectuels, ils ont perdu beaucoup de l'importance qu'ils avaient eu dans les années précédentes.

 

Et par contre dans le Donbass, en général, quel type de pouvoir et quelle influence ces groupes ont-ils ? Parce qu'il semble très compliqué de comprendre, du côté des "philo-russes", qui commande vraiment, en plus de tous les récits qui proviennent de ces zones et qui ne simplifient pas les choses. Quelles informations avez-vous à ce sujet ?

 

Il est vraiment compliqué de comprendre ce qui arrive dans cette partie du pays, parce que le territoire occupé par les forces séparatistes, aidé par des forces russes, nous pourrions le définir divisé en beaucoup d'aires commandées par de véritables clans.

 

Parfois il s'agit d'indépendantistes, parfois de criminels, mais en général c'est un territoire très divisé et chaotique, complètement. Ce qui rend très compliqué de comprendre s'il y a quelque chose de centralisé ou moins ou comprendre qui est en train de commander dans un territoire donné.

 

Il y a trop de groupes impliqués et il est très difficile de comprendre qui commande, aussi parce que en plus de combattre contre l'armée, parfois ils combattent aussi entre eux. La région de Donetsk est celle qui paraît la plus centralisée et organisée.

 

Ceux qui ont, de fait, proclamé la République de Donetsk, appartiennent à une organisation séparatiste qui vit depuis un certain temps et qui a toujours eu des contacts avec Moscou dès 2005. Ce sont des séparatistes, philo-russes et organisés. On dit que dès 2006 ils aient participé à des entraînements en Russie organisés par les services de sécurité.

 

Qu'est-ce qui a changé dans la droite européenne depuis la crise ukrainienne ?

 

Avec la guerre en Ukraine beaucoup de partis et groupes de droite ont dû revoir leur propre "politique étrangère" et ont dû prendre position. En réalité la droite ukrainienne a perdu beaucoup de consensus européen.

 

Par exemple Svoboda auparavant était soutenue par des groupes qui après ont pris une distance, comme le Front National français, la droite autrichienne, même Jobbik ou même l'italien Roberto Fiore et Forza Nuova (non par hasard ont disparu du site de Forza Nuova les chroniques des rencontres précédentes avec Svoboda, contrairement à Casapound qui elle, supporte Kiev et particulièrement Pravy Sektor, ndr).

 

Je dois ajouter une chose en conclusion, personnelle : Svoboda est beaucoup plus radical selon ma manière de voir, dans son appartenance à l'extrême droite, par rapport à Pravy Sektor. Ceux-ci sont plus inclusifs que Svoboda. Pravy Sektor est surtout homophobe, tandis que Svoboda est plus clairement néo-nazi et raciste.

 

Simone Pieranni 


source : 

http://ilmanifesto.info/la-mappa-dellestrema-destra-europea-dopo-la-majdan/

 

 

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