John Lyons: "J'ai twitté en direct la perquisition de la police à la chaîne ABC"

Témoignage de John Lyons, directeur du pôle Investigation à la chaîne nationale australienne ABC, basée à Sidney, pendant la perquisition : "C'était un moment surréaliste : debout avec un groupe d'officiers de la Police fédérale australienne autour d'un grand écran, en train de parcourir 9 214 courriels et documents appartenant à mes collègues."

8 JUIN 2019 – PAR JOHN LYONS (directeur du pôle investigation à l'ABC)

ABC News' Sydney headquarters raided by AFP over Afghan Files stories | ABC News © ABC News Australia

https://www.youtube.com/watch?v=0fNcZoADjwE

C'était un moment surréaliste : debout avec un groupe d'officiers de la Police fédérale australienne (AFP) autour d'un grand écran, en train de parcourir 9 214 courriels et documents appartenant à mes collègues.

J'avais l'impression de me faire opérer, mais j'étais encore conscient. Je voyais et entendais des choses que j'aurais préféré qu'elles ne soient pas la réalité.

Cela constituait une violation flagrante de nos droits en tant que journalistes et en tant que citoyens - et cela n'avait rien à voir avec la sécurité nationale.
C'est à ce moment-là que j'ai senti qu'il y avait quelque chose de malade dans l'Australie moderne - qu'une institution aussi importante que les médias en était arrivée là.

Responsabilité de faire un rapport

J'ai passé neuf heures dans cette pièce avec les policiers fédéraux pendant que mercredi le quartier général d'ABC faisait l'objet d'une descente.

En tant que responsable du journalisme d'investigation à l'ABC et des deux journalistes nommés sur mandat - Dan Oakes et Sam Clark - j'ai pensé qu'il était important pour moi d'essayer de suivre l'AFP pendant leur présence au siège de l'ABC. Du moment où ils sont entrés jusqu'au moment où ils sont partis.

Je voulais voir où ils allaient et ce à quoi ils essayaient d'accéder.

Je craignais également qu'il y ait six membres du personnel de l'AFP, trois avocats de l'ABC, mais pas un journaliste.

J'ai pensé qu'il était important pour les journalistes d'ABC - en particulier Oakes et Clark - de savoir en temps réel ce qui se passait.

C'est ainsi que j'ai commencé à twitter en direct.


Twitter : "Est-ce la nouvelle normalité ?"


J'étais là depuis assez longtemps pour savoir qu'il y aurait certaines choses - comme des questions opérationnelles de l'AFP ou des discussions sur des sources possibles d'histoires - que je ne devrais pas tweeter.

Une fois que l'AFP s'est rendu compte que je twittais en direct, ils en ont parlé avec moi.

J'ai fait remarquer que je pensais que les journalistes d'ABC devaient savoir ce qui se passait dans cette salle et que nous étions, après tout, un organe de diffusion médiatique.

C'était une première pour l'AFP - ils n'avaient jamais eu auparavant un de leurs raids sur Twitter en direct.

Je tenais également à souligner que, malgré le raid, nous étions toujours un radiodiffuseur indépendant.

Cela aurait été une décision difficile pour eux de venir à l'ABC et d'essayer de forcer un journaliste de l'ABC à quitter la salle.

C'était en effet une situation bizarre.


Twitter : "Pas sûr que "bienvenue" soit le mot juste".


Passer neuf heures dans une salle avec six officiers de l'AFP - qui étaient infailliblement polis et respectueux - mais qui faisaient quelque chose qui, à mon avis, attaquait l'essence même de ce que nous faisons comme journalistes.

L'AFP vérifiait périodiquement mes tweets.

Le chef de l'équipe, alors qu'il partait, remarqua : "J'ai trouvé certains de vos tweets amusants."

Mais d'autres, je suis sûr qu'ils ne les ont pas trouvés aussi divertissants, tels que : "Je dois dire qu'en regardant la police utiliser les ordinateurs d'une organisation médiatique pour vérifier tout ce qui a trait à une histoire légitime, je ne peux m'empêcher de penser : c'est un mauvais jour, triste et dangereux pour un pays où nous avons si longtemps apprécié - et tenu pour acquis - une presse libre."


Twitter : "Les avocats de l'ABC et les officiers de l'AFP se penchent sur un ordinateur pour se renseigner sur les termes du mandat".

J'en ai profité toute la journée pour expliquer à l'officier combien d'entre nous à l'ABC se sentaient concernés par leur présence : "Hier, votre organisation a fait une descente chez Annika Smethurst. Hier, un officier de l'Intérieur a fait pression sur Ben Fordham pour avoir une source. Aujourd'hui, vous êtes venus ici avec ce mandat. De notre point de vue, cela ressemble beaucoup à une attaque contre un média libre."

Ils m'ont écouté et ont clairement enregistré ce que j'ai dit, mais, ce qui n'est pas surprenant, ils n'ont fait aucun commentaire.

Pour moi, le tweeting était un retour aux sources.


Twitter : "Après avoir téléchargé 9214 articles qui incluent les mots-clés de l'AFP, maintenant les techniciens de l'ABC les mettent tous dans un nouveau dossier".

Mais je n'avais aucune idée du niveau d'intérêt du grand public - chaque heure, des milliers de personnes supplémentaires commençaient à suivre les débats.

Cela a renforcé pour moi le désir du public d'avoir des faits plutôt que des opinions et des arguments.

Assis dans le coin, j'ai rapporté pratiquement tout ce que l'AFP a dit et fait - ce qu'elle voulait, comment elle y accédait et combien de documents elle cherchait.

D'après les commentaires que j'ai reçus, ce qui a plu au public, c'est que nous donnions de la transparence à une organisation qui travaille souvent dans l'ombre.

Mandat de perquisition, de modification et de suppression

L'AFP était venue à l'ABC avec une liste de combinaisons de mots-clés qu'elle voulait rechercher.

Sous la direction de l'AFP, l'ABC a téléchargé 9 214 documents qui, selon l'AFP, correspondaient aux termes de son mandat.

Et puis a commencé "le processus d'élimination" pour restreindre la recherche aux documents pertinents, qui sont arrivés à environ 100.


Twitter : "15 sandwiches et 12 cafés crème arrivent".


Pour moi, c'était le moment le plus déprimant, en les écoutant parler de mes collègues et des courriels qu'ils s'envoyaient entre eux.

Ils essayaient d'examiner de la correspondance qui n'avait rien à voir avec l'histoire en question.

Dans certains cas, ils essayaient de lire des courriels entre des journalistes d'ABC et des journalistes d'autres organisations.

Ce mandat était si large qu'il semblait n'y avoir rien que l'AFP ne pouvait pas saisir ou prendre.

En fait, le mandat donnait même à l'AFP le pouvoir de supprimer des documents de l'ABC si elle le voulait.

Ou à y ajouter.

Ou de les modifier.


Twitter : "Page un du mandat..."

En près de 40 ans de journalisme - et ayant moi-même fait l'objet d'un mandat de l'AFP après avoir reçu et écrit des articles fondés sur des documents de renseignement de défense ayant fait l'objet de fuites - je n'avais jamais vu un mandat aussi complet.

Le pouvoir de supprimer des documents officiels m'a rappelé le livre de George Orwell de 1984.

Vous vous souvenez de Winston Smith, qui travaillait au service des archives du ministère de la Vérité ?

Une partie de son travail consistait à supprimer des documents ou des articles de journaux sur des guerres dont son gouvernement voulait faire croire qu'elles n'avaient jamais eu lieu.

Mais c'était l'Australie en 2019 - pas l'Océanie de George Orwell dans 1984.

Big Brother n'avait pas besoin d'un mandat.

Seulement 24 heures avant la descente de l'ABC, l'AFP a fait une descente chez Annika Smethurst, une journaliste politique de News Corporation, à Canberra.

Pendant sept heures, ils ont fouillé sa cuisine, son salon, sa chambre à coucher, ses sous-vêtements.

Pendant sept heures, sept étrangers ont pris le contrôle de sa maison en réaction à une histoire qui n'avait manifestement aucune incidence sur la sécurité nationale.

Il s'agissait plutôt d'un reportage sur les plans possibles visant à étendre les pouvoirs de l'agence d'écoute électronique, l'Australian Signals Directorate, pour qu'elle ne soit plus seulement capable de faire de l'écoute clandestine des gens à l'étranger, mais aussi en Australie, des citoyens australiens.

Le même jour, un agent du ministère de l'Intérieur a contacté le radiodiffuseur Fordham, du 2GB de Sydney, et l'a poussé à révéler la source d'une histoire. Fordham a refusé de le faire.

Le pouvoir d'édition n'est pas pris à la légère

À la suite des deux raids de l'AFP, il y a eu beaucoup de débats sur les pouvoirs que devraient avoir nos organismes d'application de la loi et les protections que devraient avoir les médias.

Certains ont fait valoir - à juste titre - que les médias ne sont pas au-dessus de la loi et ne devraient pas pouvoir publier ce qu'ils trouvent.

Je suis d'accord. Je ne crois pas en une approche qui consisterait à publier et tant pis pour les conséquences.

Pendant quatre décennies, j'ai travaillé pour à peu près tous les grands médias - Fairfax, le Nine Network, The Bulletin, le Melbourne Herald, News Corp et maintenant l'ABC.

Je peux dire, par expérience, que dans chaque organisation, mes managers, ou mes collègues rédacteurs en chef, ont pris la responsabilité de la publication extrêmement au sérieux.


Twitter : "Un échantillon de la discussion en cours à l'AFP".


Chaque jour, les médias reçoivent toutes sortes d'informations, dont beaucoup sont anonymes.

Nous passons beaucoup de temps à les vérifier et, souvent, elles ne sont pas publiées parce qu'elles sont manifestement fausses ou impossibles à prouver.

Pendant que j'étais rédacteur en chef du Sydney Morning Herald, on nous a parlé d'un extorqueur qui se rendait dans des centres commerciaux autour de Sydney et qui empoisonnait un certain type de nourriture.

Nous étions désireux de publier l'histoire, mais la police de Nouvelle-Galles du Sud m'a demandé de ne pas le faire - ils pensaient qu'ils étaient à quelques jours d'attraper l'extorqueur qui n'avait pas réalisé qu'ils étaient sur lui.

La police de Nouvelle-Galles du Sud a dit que si nous publiions les faits, l'extorqueur se terrerait pendant un certain temps et que la police perdrait sa trace. Ils avaient besoin de l'attraper sur le fait.

Aucun éditeur n'aime enterrer ou retenir une histoire. Ça va à l'encontre de tous nos instincts.

Mais la police m'a dit que si nous publiions, nous pourrions mettre la vie des gens en danger.

On était d'accord pour garder l'histoire jusqu'à ce qu'ils attrapent l'extorqueur.

La sécurité publique était notre principale préoccupation et je ne connais pas un seul rédacteur en chef en Australie aujourd'hui qui publierait un article en sachant que cela mettrait la sécurité publique en danger.

Si vous examinez les deux articles qui ont motivé les raids de l'AFP cette semaine, ni l'un ni l'autre n'a mis en danger la vie de quiconque.

Ils étaient tout simplement embarrassants pour le gouvernement.


Twitter : "Un officier de l'AFP sort le ruban adhésif spécial de l'AFP" [ruban adhésif spécial pour sceller les preuves]


Comme l'a souligné cette semaine Anthony Whealy, juge à la retraite de la Cour suprême, il y a une grande différence entre une question de sécurité nationale et une question qui embarrasse un gouvernement.

"Il y a des choses qu'il faut garder secrètes, mais dans les cas comme ceux que nous voyons en ce moment avec l'ABC, avec News Corp, et ainsi de suite, ce sont des cas où l'on appose un autocollant 'sécurité nationale' ou 'informations confidentielles' sur quelque chose qui est embarrassant ou scandaleux, surtout lorsque l'intérêt public exige que la communauté sache ce qui se passe, on ne le tolère simplement pas" a-t-il ajouté.

Si ces rapports avaient mis en danger la vie de quelqu'un, pourquoi l'AFP n'a-t-elle pas mené ses raids immédiatement après leur publication - dans le cas de l'ABC il y a deux ans ?

Pourquoi l'AFP serait-elle prête à laisser une menace à la sécurité nationale se poursuivre sans aucune mesure pendant deux ans ?

Pourquoi n'ont-ils pas simplement délivré des assignations à comparaître pour demander les documents qu'ils voulaient dans les affaires ABC et Smethurst ?


Twitter : "L'AFP quitte les bureaux de l'ABC..."

Dans cette salle, il m'est apparu clairement qu'en tant que journalistes, nous devons prendre une décision consciente, individuellement et en tant qu'organisations, pour ne pas nous laisser intimider.

Mais la véritable victime d'un média asservi serait le public - pourquoi les journalistes devraient-ils savoir ce qui se passe, mais pas le public ?

Si les lois ne sont pas modifiées, les journalistes qui agissent honnêtement et de bonne foi ne seront pas protégés, pas plus que ceux qui voient des actes répréhensibles graves et qui veulent se manifester.

L'avertissement d'Orwell sonne vrai

Après avoir fouillé les ordinateurs de l'ABC pendant neuf heures, les agents de l'AFP ont réduit le nombre de documents qu'ils voulaient obtenir à environ 100.

Ils les ont mis ensuite sur deux USB et dans des sacs scellés.

L'ABC dispose de deux semaines pour interjeter appel du mandat ou des documents individuels, mais s'il n'y a pas d'appel ou si l'appel est rejeté, l'AFP peut alors accéder à ces documents.

La liberté des médias a toujours rendu les gens au pouvoir mal à l'aise. Un média libre peut faire des erreurs. Un média libre se trompe parfois.


Twitter : "Je pense qu'il y a une grande question pour le public australien : est-ce à cela que la presse libre ressemble ?"

Mais il y a une raison pour laquelle 70 ans après que 1984 ait été publié, il demeure l'un des livres les plus vendus dans le monde alors que de nouvelles générations de lecteurs l'étudient.

George Orwell a écrit le livre comme un avertissement au monde.

Sa santé se détériorait et il a retardé le traitement pour terminer le livre.

Il ne voulait pas que le monde devienne un lieu où l'on puisse "effacer ou modifier" des documents, pour reprendre les termes du mandat de l'AFP.

Quant à l'état cauchemardesque de la police et du renseignement dont il a parlé, il a averti :

"Ne laissez pas que cela arrive. Cela dépend de vous !"

 

source de l'article : https://www.abc.net.au/news/about/backstory/investigative-journalism/2019-06-08/federal-police-raid-abc-office-john-lyons-live-tweeting/11192898

The Afghan Files

Defence leak exposes deadly secrets of Australia’s special forces

By the National Reporting Team’s Dan Oakes and Sam Clark

Published 10 Jul 2017, 22:22pm - Updated 11 Jul 2017, 0:00am

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