Datagate : hypocrisie européenne et hégémonie USA

 L'analyse synthétique et perspective de l'histoire des agences d'espionnage américain et européen permet de comprendre la puissance d'infiltration liée aux visées impérialistes américaines au sein des états souverains, ainsi que la difficulté, étant donné l'évolution technologique, mais aussi sur le plan d'accords politico-militaires bilatéraux, de trouver une issue aux contraintes qui lient chacun de ces états à la puissance hégémonique des USA tout en empêchant une véritable souveraineté européenne. 

L'article qui suit est la traduction en français d'un article de Gaetano Colonna, paru sur Clarissa.it, site italien du Centre Libre Analyses et Recherches (CLAR) une association de formation professionnelle basée dans les Marche (Italie) . Gaetano Colonna est historien et chercheur en Histoire Ancienne et Contemporaine. Il a publié en 2009 "Medio Oriente senza pace. Da Suez al Golfo e oltre : strategie, conflitti e speranze" (Moyen Orient sans paix. De Suez au Golfe : stratégies, conflits et espoirs) pour Edilibri, Milan.

"Les espions espionnent". "Quel truc de dingues." © Altan "Les espions espionnent". "Quel truc de dingues." © Altan

 

Washington a construit un tel réseau de contraintes qu'il constitue désormais une sorte d' "Etat permanent" parmi chacun des Etats nationaux européens.  

Dans l'histoire des rapports transatlantiques il y a de nombreuses pages traversées par un humour subtil, mais aucune est semblable à celle que l'on est en train de lire et d'écouter ces jours-ci sur le scandale "Datagate".

Quiconque ait même une vague idée de comment l'intelligence représente historiquement une des bases portantes de la puissance des grandes Nations impérialistes de l'Occident européen, depuis le 16e siècle, et dont la constante acquisition d'informations tactiques et stratégiques à l'échelle planétaire était incontournable pour sa stratégie navale, ne peut que considérer comme extrêmement hypocrite l'apparence de scandale simulée par les classes dirigeantes européennes, depuis l'Allemagne, à la France, à l'Italie.

En juin 1948, juste au début de la Guerre Froide, avec l'accord UKUSA, USA, Royaume Uni, Canada, Australie, Nouvelle Zélande, nommés les "Five Eyes", mettaient au point ce vaste réseau planétaire d'activités d'espionnage dont la dernière manifestation aurait été ce réseau Echelon dont on eut nouvelle au cours des années '90 : même dans ce cas, on gaspilla les articles de journaux, les enquêtes de l'Union Européenne et des contritions plus ou moins tièdes de la part de quelque haut officier américain, sans pour autant jamais aller au bout sur ce qu'il fallait faire - malgré que le puissant rôle de la NSA dans l'organisation et la gestion de l'espionnage électronique par une invasion planétaire totale, eusse été déjà évident. Celle-là aurait du être la dernière occasion pour affronter de manière rapide toutes les implications politiques de la capacité américaine évidente d' "intercepter le monde". 

Le 3 décembre 1952, le North Atlantic Council, le versant politique de l'OTAN, décida la constitution d'un mécanisme permanent d'échange et de partage d'intelligence entre les Pays occidentaux adhérents à l'OTAN, connu sous l'acronyme AC/46, dont le rayon d'activité s'étendait aussi à des "menaces non-militaires" non mieux précisées, dont l'élargissement aux techniques de contre-insurrection et contre-révolution résulte aujourd'hui complètement évidente. 

Nous ne pouvons en fait aujourd'hui douter du fait que les célèbres réseaux Stay-Behind, en Italie connues comme Gladio, fussent réintégrées dans les compétences de l'AC/46, dans le but de garantir premièrement la présence de structures de résistance anti-communiste en cas de conflit avec le URSS, et dans une deuxième phase, le support aux opérations plus obscures des diverses "stratégies de la tension", réalisées non seulement en Italie, mais aussi, comme minimum, en Allemagne Occidentale, en France et en Belgique au cours des années '60, '70 et '80. 

Après la fin de l'Union Soviétique et l'entrée des Pays de l'Est européen soit dans l'OTAN soit dans l'UE, on a ensuite assisté au renforcement d'un rapport spécial, souvent à travers des protocoles d'accord direct, entre les USA et les Pays Baltiques, Pologne, Hongrie, Roumanie et Bulgarie, même en matière d'espionnage, comme l'ont démontré des affaires comme les extraordinary renditions, qui ont employé des points d'appui d'au moins quelques uns de ces Pays, nouvellement arrivés dans le réseau occidental d'intelligence gouverné par les USA. 

Depuis 1971, mais à notre avis depuis bien avant, s'était en outre constitué le très secret Club de Berne, organisme informel qui réunissait à intervalles fixes les chefs des services secrets et des polices occidentales : un club dont les orientations stratégiques ont probablement développé un rôle de première importance pour l'Italie, étant donné que certaines des principales opérations de déstabilisation qui ont débouché dans la stratégie italienne de la tension, comme celle de ce qu'on a appelé les "manifestes chinois", ont eu comme moteur preuves à l'appui, les directives dictées en Europe par cet organisme. 

En 1977, derrière l'impulsion de l'Etat d'Israël, après les entreprises terroristes dont il avait été la cible pendant les années '70, on avait donné naissance à ce qu'on a appelé "Kilowatt Group", un accord assez peu connu, auquel participèrent jusqu'à 24 Etats, parmi lesquels nombreux appartenant à l'Union Européenne, en plus du Canada, Norvège, Suède, USA, Israël même, et Afrique du Sud. 

Suite à la mondialisation économico-financière des années '90, de la chute du système communiste soviétique et de l'augmentation des difficultés économico-financières des systèmes occidentaux, en 1995 allait naître l'Egmont Group of Financial Intelligence Units qui, en juin 2002, réunissait la beauté de 69 agences spécialisées dans le recueil et l'analyse d'informations économico-financières.

Successivement au 11 septembre 2001, ensuite, l'Union Européenne a donné sa propre disponibilité immédiate afin d'établir des relations permanentes dans le champ de l'intelligence et de l'anti-terrorisme avec les structures USA correspondantes, ce qui l'amena le 14 mars 2003 à la signature d'un accord inédit entre l'Union Européenne et l'OTAN relatif justement à l'échange d'informations de sécurité, considéré par les experts "pré-requis pour l'échange d'intelligence entre les deux organisations". 

En 2003, comme si ce n'était pas assez de ce qui avait émergé avec le cas Echelon, la NSA retournait sur les devants de la scène grâce à des révélations d'une fonctionnaire du Gouvernement Communications Headquarters (GCHQ), organisation britannique "jumelée" avec la NSA, qui rendait public un memorandum de cette ultime organisation dans laquelle on rendait compte de manière détaillée des activités d'espionnage électronique exercées systématiquement par l'agence USA aux frais des membres du Conseil de Sécurité des Nations Unies

Tout ceci sans tenir le moindre compte des centaines d'accords bilatéraux directs entre les USA, Royaume Uni, Israël, les majeures puissances d'espionnage actuelles, et un grand nombre de Pays européens et extra-européens. Raison pourquoi la nouvelle de ces derniers jours ne surprend certainement pas, et reprise par Le Monde, Der Spiegel et d'autres journaux européens, sur l'existence d'un programme de recueil et partage d'informations, dénommée en code Lustre, qui aurait impliqué la France ; de la même manière des programmes semblables d'espionnage israéliens qui compteraient sur la participation active des USA, Royaume Uni, Suède et Italie, d'après les nouvelles de la Suddeutsche Zeitung. 

Du reste, une des rares performances significatives du gouvernement Monti est tombée assez rapidement aux oubliettes en Italie, c'est le décret du 24 janvier 2013, grâce auquel nos agences d'intelligence, dont le peu d'indépendance de celles états-uniennes et israéliennes est assez notoire, auraient l'accès complet à une énorme masse de données et informations de nature réservée : nombre d'entreprises italiennes, parmi lesquelles Telecom et Postes Italiennes, auraient donné une disponibilité immédiate, en ratifiant des conventions couvertes par le secret, afin de fournir à nos agences d'intelligence ces données, selon des nouvelles de la presse jamais démenties. 

Les journalistes qui ont fait cette enquête  (1) de La Repubblica écrivaient en juin dernier, afin d'expliquer l'importance de la contribution d'agences du genre aux réseaux de surveillance occidentaux :  

"Telecom Italia Sparkle possède une infrastructure physique stratégique : le réseau complexe de dorsales en fibre optique long de 55.000 km en Europe, 7.000 km en Méditerranée, 30.000 km en Amérique du Sud, continent relié par un câble sous-marin dans l'Atlantique de 15.000 km (…) Encore plus important sont les Postes Italiennes. Elles représentent un exemple unique dans le panorama national : étant en même temps une agence de réception, une banque, un opérateur téléphonique et d'assurance, elles ont dans leur ventre la banque de données nationales la plus complète (…) Et parmi leurs partenaires il y a les services secrets américains. En 2009 la société gérée par l'administrateur délégué Massimo Sarmi a constitué à Rome la European Electronic Crime Task Force, un organisme pour contrer les crimes informatiques, auquel participent la Police d'Etat et le United State Secret Service, l'agence gouvernementale dévolue à la sécurité du président des Etats Unis. En juin 2010, est né ensuite le Global Cyber Security Center, institut voulu par les Postes et crée conjointement à la Booz Allen Hamilton, l'agence où travaillait Edward Snowden, l'espion du Datagate". 

Mais le travail sur les soi-disant "big data", les grands amas d'information qu'il est possible d'obtenir grâce aux réseaux électroniques et aux réseaux sociaux, assume une ampleur telle qu'elle implique même des domaines culturels, comme c'est déjà arrivé pendant la guerre froide, lorsque la Cia fut en mesure de mobiliser, souvent sans qu'ils en fussent conscients, les majeures institutions culturelles occidentales. 

En février dernier, sans que les médias y aient prêté l'attention qu'elle méritait, une nouvelle selon laquelle l'Office of the Director of National Intelligence états-unien, la plus haute autorité de l'espionnage Usa, aurait financé et coordonné jusqu'à 13 universités américaines, européennes et israéliennes dans un projet de recueil d'informations au moyen des réseaux sociaux visant à développer une majeure capacité d'analyse de données pour prévoir les futurs développements sociaux à un niveau global.

Dans le projet sont impliqués des centres spécialisés comme le Center for Collective Intelligence du MIT, ou comme le Intelligence Advanced Research Project Activity (IARPA), "pépinière gouvernementale pour la recherche dans l'intelligence", qui se concentre sur la possibilité d' "évaluer les nouvelles avec un plus grand soin en le faisant plus rapidement grâce aux capacités de combiner différentes typologies de données". 

Comme on peut le constater, la question de fond est que, au cours de plus de 70 ans, la puissance hégémonique de l'Occident a construit avec habilité et constance un réseau de contraintes, en matière d'intelligence de même qu'en politique étrangère et militaire, transversal à des orientations politiques et de parti, à des institutions et des secteurs, de telle sorte qu'elle constitue désormais une sorte d' "Etat permanent" entre chacun des Etats nationaux européens. 

C'est pour cela qu'il est hypocrite d'affronter la question du Datagate sans poser la question de fond, soit comment il sera possible de mettre en acte une souveraineté politique européenne capable de se libérer de la contrainte des orientations globales des Etats Unis. 

 

(G. Colonna) 

2.11.2013 

http://www.clarissa.it/editoriale_n1913/Datagate-ipocrisia-europea-ed-egemonia-statunitense 

 

(1)  Archivi aperti contro i cyberterroristi" . Il patto tra 007 e colossi dell'economia. Inchiesta : chi ci spia/7. 

di CARLO BONINI, PIERO COLAPRICO, GIULIANO FOSCHINI, MARCO MENSURATI, FABIO TONACCI  

http://www.repubblica.it/tecnologia/2013/06/28/news/inchiesta_chi_ci_spia_archivi_aperti-61998511/

 

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