Le « format normand » est-il encore viable pour le Donbass? - par Fabrizio Poggi

Pour l'ancien secrétaire général de l'Otan et actuel conseiller du président ukrainien, Anders Fogh Rasmussen, c’est Moscou et non Kiev qui doit « respecter les engagements de Minsk ». Les « coïncidences tragiques » peuvent être surmontées seulement par l'intervention du Département d'État des États-Unis, comme maintenant le soutient Berlin aussi.

8 SEPTEMBRE 2016 – PAR FABRIZIO POGGI (Contropiano.org)

Accords de Minsk Accords de Minsk
Dernières nouveautés de l'Ukraine : l'ancien secrétaire général de l'OTAN et actuel « conseiller » présidentiel ukrainien, le danois Anders Fogh Rasmussen, prévoit que l'Occident va fournir des armes létales à Kiev si la Russie « déstabilisera l'est de l'Ukraine. » Ayant à justifier d’une manière ou d’une autre l'Ordre de la Liberté (!) reçu en 2014 des mains de Petro Porochenko pour la « contribution significative au développement de la coopération entre l'Etat ukrainien et l'Alliance atlantique et pour le fort soutien dans la défense de la souveraineté, l'indépendance et l'intégrité territoriale de l'Ukraine, » Fogh a pronostiqué que « si la Russie ne respecte pas les engagements de Minsk » - qui engagent justement Kiev, qui depuis février 2015 est en train de faire exactement le contraire de ce qui était prévu par eux – « viendra le moment où l'Occident et l'OTAN fourniront à l’Ukraine des armes défensives létales » pour se défendre contre « l'agression russe. »


Ou pourront-ils peut-être s’engager à nouveau dans une « erreur catastrophique », dans une « coïncidence tragique », ou même accuser un propre département de « faible qualification du personnel impliqué », lorsque aura lieu une autre catastrophe comme celle du Boeing malaisien MH17, abattu en juillet 2014 par des troupes de Kiev, comme cela a fuité des indiscrétions de la commission internationale JT chargée des enquêtes. Bien que les résultats officiels ne seront publiés qu'à la fin du mois, il semble que dans l'intervalle, à la manière yankee - voir ambassade de Chine à Belgrade, train en Serbie, avion civil sur le golfe Persique, hôpital de Kunduz, Croix-Rouge à Kaboul, etc. – on commence à préparer l'opinion publique au fait que les 298 passagers du Boeing ont été tués par une roquette tirée par les troupes ukrainiennes mais que, après tout, il s’était agi d’une « erreur tragique. »
Après tout, dit Fogh Rasmussen, c’est Moscou et non Kiev qui doit « respecter les engagements de Minsk » et les « tragiques coïncidences » peuvent être surmontées seulement par l'intervention du nouveau « deus ex machina » : le Département d'État des États-Unis, comme maintenant le soutient Berlin aussi.

Selon le chef du département pour l'Ukraine du ministre allemand des Affaires étrangères, Johannes Regenbrecht, le « format normand » (Allemagne, France, Russie et Ukraine) pourrait être étendu aux États-Unis, sans lesquels, soutient Regenbrecht, « il n'y aura pas de progrès. » En son temps c’était Angela Merkel elle-même, comme l'a noté Svetlana Gomzikova sur Svobodnaja Pressa, à s’opposer à l'entrée de la Pologne ou des États-Unis dans le quatuor et il y a seulement quelques jours, en marge du  G20 en Chine, Poutine, Merkel et Hollande avaient réaffirmé vouloir suivre ce format. En fait, cependant, comme l'a noté le politologue Aleksandr Kamkin, le « format normand » est plus mort que vif ; de plus, Obama est désespérément à la recherche d'une occasion d'être en mesure de marquer au moins son départ de la scène, après la série sans fin de débâcles de sa présidence. Et d'ailleurs, il semble que Berlin ait l'intention de se distancer d'une manière ou d’une autre, en laissant à Washington le rôle de « premier violon » : les Européens, dit Kamkin, commencent à être fatigués de l'Ukraine, un pays en faillite économique et politique. Et de plus en plus isolé : le seul dirigeant étranger arrivé à Kiev le 24 août pour la fête de l ' « indépendance » a été le président de la Pologne Andrzej Duda et au G20 de Hangzhou l’Ukraine, contrairement à l'Egypte, le Kazakhstan et d'autres, n’a été invitée même pas à titre d’observateur.

D’ailleurs, l'hypothèse allemande a été faite ventiler à un politicien de deuxième plan, presque un sondage des réponses russe et américaine. Du côté des États-Unis, cependant, on devra probablement attendre le nouveau président qui, dans le cas de Clinton, va certainement soutenir un contraste dur à la Russie. Fondamentalement, fait remarquer Kamkin, leur objectif géopolitique, les États-Unis l’ont déjà atteint : quarante millions d'Ukrainiens transformés en ennemis acharnés de Moscou. Tout « format normand » ne sera que formel : est-ce que Hollande et Merkel ont jusqu'à présent fait quelque chose pour engager Kiev à respecter ses engagements pris à Minsk?


Même le politologue de l'Institut des relations internationales Vladimir Pantin juge peu probable la continuation du « format normand » dans la structure actuelle, et pense que seuls les contrôleurs réels du régime Kiev, les États-Unis, peuvent faire pression sur Porochenko. Mais Washington ne semble pas du tout intéressée à une solution pacifique dans le Donbass, parce qu'elle a besoin d'une Ukraine aguerrie contre Moscou. Porochenko lui-même ne peut changer la Constitution ukrainienne, tel que prévu à Minsk, pour accorder un statut spécial au Donbass, sans courir le risque qu'un statut spécial égal soit réclamé par de nombreuses autres régions, ce qui sanctionnerait l'effondrement ultime de l'Etat ukrainien.
Et sur Svobodnaja Pressa il y a même ceux qui, comme Eduard Limonov, invitent Vladimir Poutine à se retirer du « Quartet Normand » et le fait à la manière de l'ex-Parti national-bolchevique (depuis longtemps proscrit). Limonov rassure Poutine qu'il existe une alternative au « format normand » : une union d'États qui prétendent le retour de leurs territoires, aujourd'hui des« colonies » ukrainiennes, comme la Russie, la Pologne, la Hongrie, la Roumanie et la Slovaquie. « La Seconde Guerre mondiale est terminée depuis longtemps, mais l'Ukraine ne restitue pas les territoires-colonies » écrit Limonov ;  « l'union des Etats dont les territoires sont colonisés par l'Ukraine sera plus forte que tout accord et format normand et même la russophobe Pologne ne résistera à la séduction de reprendre Lvov et quatre régions polonaises. » Mais ça ne suffit pas. Limonov incite Poutine à « proclamer devant le monde que les régions retirées illégalement à la Russie - celles d'Odessa, Nikolaev, Kherson, Zaporoze, Dnepropetrovsk, Donetsk, Lougansk et Kharkov - sont peuplées par les Russes et russophones et que la Russie considère ces personnes ses propres fils et citoyens et à partir de maintenant elle les défendra et les ramènera sous l'aile de la mère-patrie. En Europe ils ne seront pas satisfaits. Aux Etats-Unis ils ne seront pas heureux. En Russie et dans les régions ci-dessus ils se réjouiront. »

Avec ses pieds un peu plus sur terre, le chef de la DNR Aleksandr Zakhartchenko – que Limonov  semble presque accuser, ainsi que l'ensemble des dirigeants de la DNR et LNR en « connivence avec l'ennemi » - a proposé à Porochenko une réunion en face-à-face à la frontière avec la région de Dniepropetrovsk ou celle de Kharkov. Parmi les conditions préliminaires posées par Zakhartchenko : « D'abord, quitter immédiatement le territoire de l’ancienne région de Donetsk, retirer toutes les unités militaires, du ministère de l'Intérieur et de toutes les unités armées. Deuxièmement, lors de la retraite ne pas s’adonner à des pillages et libérer toutes les personnes condamnées pour des raisons politiques. »


Il est clair que, sans une intervention directe des « tuteurs » d'outre-océan qui mette la pression sur Kiev, la proposition de Zakhartchenko a pour l'instant très peu de chances de réussir. Washington ne semble pas pour l’instant intentionnée à planter des oliviers sur le territoire ukrainien. Certains observateurs envisagent même une autre variante : que le Département d'État n'ait plus aucun intérêt à garder Porochenko et prépare son remplacement. À la fin d’août Boris Ložkin avait démissionné du poste de chef de l'administration présidentielle, et le président l'avait remplacé par l'ancien gouverneur de la région de Kharkov, Igor Rajnin. L’ancien adjoint ukrainien Oleg Tsarev, interviewé par rusvesna.su, considère le geste comme le début des préparatifs frénétiques à la fuite. Le fait est que la démission de Ložkin et le refus de l'actuel ambassadeur aux États-Unis, Valerij Čalij, de prendre sa place, signifient que les dirigeants du lobby pro-américain le plus fort abandonnent le char présidentiel et Porochenko se serait vu contraint de nommer un figure comme Rajnin, non russophobe comme son prédécesseur.
Pendant ce temps, la guerre continue.
 
Fabrizio Poggi

http://contropiano.org/news/internazionale-news/2016/09/08/formato-normanno-donbass-083194

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