Poutine au Corriere della Sera : "Je ne suis pas un agresseur, pacte avec l'Europe et parité avec les États-Unis"

6.06.15 - Il est presque deux heures du matin quand nous arrivons à la fin de l'entrevue. Vladimir Poutine a répondu pendant peu moins de deux heures à nos questions. "Monsieur le Président - demande le directeur du Corriere della Sera, Luciano Fontana - y a-t-il une chose que vous regrettez plus que tout dans votre vie, que vous considérez comme une erreur à ne plus jamais répéter ?". Le président russe se repositionne dans son fauteuil, ses yeux semblent soudainement devenus plus brillants. Il reste pendant quelques secondes en silence, puis avec sa voix subtile et toujours basse, il dit: "Je serai tout à fait honnête avec vous. Je ne peux pas me souvenir de quelque chose maintenant. Probablement le Seigneur a fait ma vie de telle façon que je n'ai rien à regretter ".

 

Corriere della Sera

 

Après plus de quinze ans à la tête de la Russie en tant que président ou premier ministre, après 5538 jours au pouvoir, Vladimir Poutine ne regrette rien. 

Deux jeunes femmes de l'équipe présidentielle nous ont accueillis à l'entrée de la Tour Spasskaya, en face de la cathédrale Saint-Basile, tout en nous escortant à l'intérieur des murs du Kremlin jusqu'au Palais du Sénat, où Poutine a son bureau. L'endroit préparé pour l'interview était le Predstavitelskij Zal, la même salle de réunion où, en mars, Poutine a reçu Matteo Renzi. C'est un espace ovale, aux murs couleur vert pâle, le plafond en forme de dôme, les décorations en stuc blanc et or. Depuis les niches placées aux coins, les statues en bronze de quatre empereurs russes dominent la scène : Pierre le Grand, Catherine la Grande, Alexandre II et Nicolas Ier. Initialement prévue pour 19 heures, le début de l'entrevue a glissé d'heure en heure. Enfin, à 23h30, est arrivé le porte-parole Dmitri Peshkov. Il a présenté ses excuses pour le retard, qu'il a attribué à des empêchements de gouvernement et il nous a dit que le président était prêt. Vladimir Poutine est entré depuis la porte au fond. Costume bleu, chemise bleue, cravate bleue avec motifs imprimés, frais malgré l'heure, son visage peut-être un peu trop lisse. Il a salué aimablement. Puis il nous a invités à nous asseoir.

 

par Paolo Valentino, envoyé à Moscou du C.d.S.


Monsieur le Président, la Russie a eu avec l'Italie des relations toujours intenses et privilégiées soit sur le plan économique soit politique. La crise ukrainienne et les sanctions cependant, ont jeté une ombre sur ces relations. La visite en Russie du Premier ministre Matteo Renzi, ainsi que la vôtre prochaine à Milan, peuvent-elles en quelque sorte inverser cette tendance et à quelles conditions?

 
"Ce ne fut pas la faute de la Fédération de Russie si les relations avec les pays de l'Union européenne se sont détériorées. Le choix nous a été imposé par nos partenaires. Ce n'est pas nous qui avons introduit certaines restrictions sur le commerce et l'activité économique. Cela a été fait contre nous et nous, nous avons été obligés de prendre des contre-mesures. Cependant, les relations entre la Russie et l'Italie ont toujours eu effectivement un caractère privilégié à la fois en politique et dans l'économie. Au cours des dernières années, les volumes d'échanges ont augmenté de 11 fois, atteignant près de 49 milliards de dollars. 400 entreprises italiennes opèrent en Russie. Nous travaillons activement ensemble dans le secteur de l'énergie. L'Italie est le troisième plus grand acheteur de nos produits énergétiques. Mais aussi, nous coopérons dans la haute technologie, de l'espace à l'aéronautique. Près de 1 million de touristes russes étaient en Italie l'année dernière et y auront dépensé environ 1 milliard d'euros. Sur le plan politique il y a toujours eu une relation de confiance. Ce fut une idée de l'Italie, à l'époque le Premier ministre était Silvio Berlusconi, la création du Conseil OTAN-Russie, un organe consultatif qui est certainement devenu un facteur important de garantie de la sécurité en Europe. En ce sens, l'Italie a donné et donne une contribution remarquable au développement du dialogue entre la Russie et l'Europe ainsi qu'avec l'OTAN en général. Tout cela crée une relation particulière entre nos deux pays. Et la visite de l'actuel Premier ministre italien en Russie a été un signal très important de la disponibilité de l'Italie à la poursuite du développement de ces relations. Nous sommes prêts et disposés à aller de l'avant autant que les partenaires italiens. Je souhaite que mon voyage à Milan serve ces objectifs. " 

 

Vous avez rencontré beaucoup de premiers ministres italiens : Prodi, Berlusconi, D'Alema, Amato, Monti, Letta et maintenant Renzi. Avec lequel d'entre eux y a-t-il eu plus de compréhension mutuelle? Et combien les relations interpersonnelles affectent-elles les relations internationales?

 
"Quelle que soit la charge que nous recouvrons, nous sommes avant tout des êtres humains et la confiance entre les personnes est un facteur très important dans le travail, dans la constructions des relations au niveau des États. Mais comme me l'a dit l'une des personnes que vous avez mentionnées, "vous êtes probablement le seul à avoir des relations amicales soit avec Berlusconi soit avec Prodi". Pour moi, ça n'a pas été et ce  n'est pas difficile. Je vais vous expliquer pourquoi : tous mes partenaires italiens se laissaient guider par les intérêts de l'Italie et du peuple italien et estimaient que pour les garantir de la manière juste il faut garder de bonnes relations avec la Russie. Nous le comprenions et le ressentions. C'était la chose la plus importante. J'ai toujours eu le désir vraiment sincère de construire des relations inter-étatiques indépendamment de la conjoncture politique intérieure ".

 

Vladimir Vladimirovitch, le 10 juin vous serez à Milan à l'occasion de la Journée de la Russie à l'Expo 2015, dont le thème est "Nourrir la planète. Énergie pour la vie ". Quelle est la contribution de la Russie à cette cause? Et quelle est l'importance du thème de l'Expo pour les relations entre les Etats ?

 
C'est sans aucun doute l'une des questions clés qui se posent aujourd'hui à l'humanité et les organisateurs ont très bien fait de choisir ce thème, en attirant l'attention sur le fait de chercher les moyens de le résoudre. La population de la planète augmente, selon les experts en 2050 elle atteindra 9 milliards. Déjà aujourd'hui selon les chiffres de l'Onu 850 millions de personnes dans le monde souffrent du manque de nourriture, pratiquement ils sont dans la faim, 100 millions parmi eux sont des enfants. Beaucoup d'autres questions dépendront de comment  elle sera résolue, à première vue sans rapport avec ce problème. Je veux dire l'instabilité politique dans des régions entières du monde, le terrorisme et ainsi de suite, tout est interconnecté. La vague de migrants illégaux qui investissent aujourd'hui l'Italie et l'Europe est elle aussi liée à cela. Quant à la contribution de la Russie, nous dépensons plus de 200 millions de dollars pour divers programmes d'aide alimentaire de l'ONU. De nombreux pays à travers le monde reçoivent le soutien et l'aide nécessaire en utilisant des ressources russes. Nous prêtons une grande attention au développement de l'agriculture dans notre pays. Malgré toutes les difficultés actuelles de l'économie russe, notre secteur agricole est en croissance accélérée, l'année dernière presque de 3,4 -3,5%, même chiffre pour le premier trimestre de 2015. La Russie est au troisième rang dans le monde pour les exportations de céréales. Et enfin, son potentiel à cet égard est colossal: nous avons les champs labourés les plus grands du monde et les plus grandes réserves d'eau douce ".

 

Il y a une opinion répandue que la Russie se sent "trahie par l'Europe comme par un amant." Quel est le problème aujourd'hui dans ces relations? Et qu'attend-elle de l'Europe sur les sanctions?

 
"Si vous avez une certaine relation avec une femme sans en assumer les engagements, alors vous n'avez aucun droit de demander à votre partenaire d'assumer à son tour des engagements à votre égard. Nous n'avons jamais traité l'Europe comme un amant. Maintenant, je parle très sérieusement. Nous avons toujours proposé des relations sérieuses. Mais aujourd'hui, j'ai l'impression que c'était l'Europe qui essayait d'établir avec nous des relations sur une base purement matérielle et exclusivement en sa faveur. Je parle par exemple de l'énergie, de l'accès aux marchés européens nié à nos produits dans le domaine de l'énergie nucléaire, malgré les nombreux accords. Ou la réticence à reconnaître la légitimité de nos actions et de coopérer avec les unions d'intégration dans l'espace post-soviétique, je veux dire l'Union douanière qui est maintenant devenue l'Union économique eurasienne. Pourquoi quand on intègre les pays européens c'est considéré comme normal, mais si nous dans l'espace post-soviétique, nous faisons la même chose cherche-t-on à l'interpréter comme le désir de la Russie de reconstruire une sorte d'empire? Je ne comprends pas ces approches. Il y a quelque temps j'ai parlé de la nécessité de créer un espace économique unique de Lisbonne à Vladivostok. Et en réalité de nombreuses années avant moi même le président français de Gaulle avait dit quelque chose de semblable. Personne ne soulève des objections, tout le monde dit: nous devons essayer de le faire. Mais en réalité que se passe-t-il ? Prenez par exemple l'Ukraine. Dans l'accord d'Association UE-Ukraine, on ne demande pas à Kiev d'intégrer ses propres systèmes énergétiques à l'Europe, mais cette possibilité est prévue pour l'avenir. Si cela devait se produire, nous serions contraints de dépenser de 8 à 10 milliards d'euros pour la construction de nouvelles lignes électriques pour assurer un approvisionnement intérieur en Russie. Mais pourquoi le faire, si nous croyons qu'il est juste de créer un espace économique unique de Lisbonne à Vladivostok? Ce partenariat oriental de l'UE veut-il intégrer l'ensemble de l'espace post-soviétique dans le seul espace économique avec l'Europe, je le répète pour la troisième fois, de Lisbonne à Vladivostok, ou bien couper quelque chose et créer de nouvelles frontières entre la Russie d'aujourd'hui et la partie occidentale restante, y compris l'Ukraine et la Moldavie? ".

 

Mais vos actions en Ukraine sont à l'origine de toute la crise dans les relations avec l'Occident.

 
"Quelles sont les origines de la crise en Ukraine? La raison, paraît-il, n'est pas commensurable à la tragédie d'aujourd'hui avec un grand nombre de victimes dans le Sud-Est. Autour de quoi cette diatribe est-elle née ? L'ancien président Ianoukovitch déclara qu'il avait besoin de réfléchir sur la signature de l'Accord d'association UE-Ukraine, peut-être obtenir des changements et consulter la Russie, le partenaire économico-commercial principal de l'Ukraine. Sous ce prétexte ont  commencé les émeutes à Kiev, activement soutenues par nos partenaires soit européens soit américains. Puis vint le coup d'Etat, une action absolument inconstitutionnelle. Les nouvelles autorités ont déclaré vouloir signer l'accord, tout en en renvoyant cependant l'application au 1er janvier 2016. Posons-nous une question: à quoi a-t-il servi le coup d'Etat, la guerre civile, la débâcle économique si le résultat a été le même ? Nous n'étions pas du tout opposés à la signature de l'accord entre l'Ukraine et l'UE. Cependant, bien sûr, nous voulions participer à l'élaboration des décisions finales, considérant que l'Ukraine soit auparavant soit maintenant fait partie de la zone de libre-échange de la CEI et il y a des engagements mutuels qui en découlent. Comment est-il possible d'ignorer ce fait et de ne pas le respecter ? Je ne parviens pas à le comprendre. Je le demande à nombre de mes collègues, y compris européens et américains ".

 

Et que disent-ils ?

 
"Que la situation est hors de contrôle. Le 21 février 2014 un accord a été signé entre le président Ianoukovitch et l'opposition sur l'avenir du pays, y compris les élections. On devait obtenir la mise en œuvre de cet accord d'autant plus que trois ministres des Affaires étrangères européens ont signé en tant que garants. Si les Américains et les Européens avaient dit à ceux qui accomplissaient des actions inconstitutionnelles, "nous ne vous soutiendrons en aucune circonstance si vous allez au pouvoir par un coup d'Etat, allez aux élections et gagnez-les", la situation se serait développée de manière absolument différente. D'autant plus que tout le monde sait qu'ils auraient gagné les élections à 100%. Donc, je crois que la raison de cette crise est entièrement artificielle. Et l'accompagnement de ce processus est inacceptable. Je le répète, ce n'était pas de notre intention, nous sommes simplement obligés de réagir à ce qui est en train de se passer ".

 

Ne pensez-vous pas que l'Ukraine, il est temps pour la Russie de prendre l'initiative dans ses propres mains, dans la recherche d'une résolution de la crise, en faisant un geste de disponibilité ?

 
"Nous le faisons déjà. Je considère le document approuvé à Minsk, appelé Minsk2, la seule voie vérifiée pour la résolution du problème. Nous ne l'aurions jamais concordé si nous ne l'eussions considéré correct, juste, équitable. Bien sûr, de notre côté nous faisons et nous allons continuer à faire tout ce qui dépend de nous pour influencer les autorités des Républiques autoproclamées - celles de Donetsk et Lugansk. Mais tout ne dépend pas de nous. Aujourd'hui, nos partenaires soit en Europe soit aux États-Unis doivent exercer une influence adéquate sur les autorités de Kiev afin qu'elles fassent tout ce qui a été convenu à Minsk. Le point clé de la solution politique est certainement qu'il était nécessaire dans la première phase de cesser les actions militaires en acte, retirer les armes lourdes. En général, cela a été fait. Il y a des fusillades, malheureusement, il y a aussi des victimes, mais il n'y a pas d'action militaire de grande envergure, les parties sont séparées. Maintenant, nous devons commencer à mettre en œuvre les accords de Minsk. Concrètement, il faut une réforme constitutionnelle garantissant les droits d'autonomie aux territoires respectifs des Républiques non reconnues. Ensuite, il faut voter une loi pour les élections municipales et une pour l'amnistie. Et tout cela, comme il est écrit dans les accords, en coordination avec la République populaire de Donetsk et de Lugansk. Le problème c'est que les autorités de Kiev ne veulent même pas s'asseoir à la même table de négociation avec eux. Et sur cela, nous n'avons aucune influence, seulement nos partenaires européens et américains en ont. Pas la peine de nous effrayer avec des sanctions. Il faut commencer la réhabilitation économique et sociale de ces territoires, où une catastrophe humanitaire est en cours et tout le monde fait semblant qu'il ne se passe rien. La Russie est intéressée et essayera d'obtenir une application intégrale et inconditionnelle de tous les accords de Minsk, il n'y a pas d'autre voie. Je rappelle aussi que les dirigeants des Républiques autoproclamées ont déclaré publiquement que, sous certaines conditions, à savoir la réalisation des accords de Minsk, ils sont prêts à examiner la possibilité de se considérer comme faisant partie de l'Etat ukrainien. Je retiens que cette position devrait être accueillie comme une condition préliminaire bonne pour le début de négociations sérieuses ".

 

Êtes-vous en train de nous dire que dans les territoires de l'Est de l'Ukraine vous ne préparez pas un scénario d'annexion comme en Crimée ? 


"Le scénario de la Crimée n'est pas lié à la position de la Russie, mais à celle des gens qui y vivent. Toutes nos actions, y compris celles par la force, n'avaient pas comme objectif d'aliéner la Crimée de l'Ukraine, mais visaient à donner aux gens qui y vivent l'occasion d'exprimer leurs propre opinion sur la façon dont ils veulent organiser leur vie. Si cela a  été autorisé aux Albanais du Kosovo et aux Kosovars pourquoi l'interdire aux Russes, aux Ukrainiens et aux Tatars vivant en Crimée ? Je crois qu'un observateur de bonne foi ne puisse pas ne pas voir que les gens ont voté presque à l'unanimité en faveur de la réunification avec la Russie. La solution à la question de la Crimée est fondée sur la volonté du peuple. À Donetsk et à Lougansk les gens ont voté pour l'indépendance et là la situation est différente. Mais la chose la plus importante est de respecter les sentiments et les choix des gens. Et si quelqu'un veut que ces territoires restent à l'intérieur de l'Ukraine, il faut démontrer à ces gens que dans un état uni la vie y sera meilleure, plus confortable et sûre, que l'avenir de leurs enfants sera garanti. Mais les persuader par les armes c'est impossible. Ce sont des questions qui ne peuvent être résolues que de manière pacifique ".

 

Au sujet de la paix Monsieur le Président, les pays de l'ancien Pacte de Varsovie qui sont maintenant membres de l'OTAN, tels que les États baltes et la Pologne, se sentent menacés par la Russie. L'Alliance a décidé de créer une force dissuasive d'intervention rapide pour répondre à ces préoccupations. L'Occident a-t-il des raisons de craindre l' ''ours russe"de nouveau ? Et pourquoi la Russie assume-t-elle des tons si conflictuels ?

 
"La Russie ne parle avec un ton conflictuel avec personne et dans ces  questions, comme le disait Otto von Bismarck, " ce ne sont pas les  discours qui sont importants, mais le potentiel. " Que disent les potentiels réels ? Les dépenses militaires des États-Unis sont supérieures aux dépenses militaires de tous les pays du monde réunis. Celles complexives de l'OTAN sont 10 fois supérieures à celles de la Fédération de Russie. La Russie n'a pratiquement plus de bases militaires à l'étranger. Notre politique n'a pas un caractère global, offensif ou agressif. Publiez dans votre journal la carte du monde indiquant toutes les bases militaires américaines et vous verrez la différence. Je vous donne des exemples. Parfois, on me fait remarquer que nos avions volent jusque au-dessus de l'océan Atlantique. La patrouille avec des avions stratégiques d'aires lointaines la faisaient seulement l'URSS et les Etats-Unis à l'époque de la "guerre froide". Mais la nouvelle Russie, au début des années 90, l'a abolie, tandis que nos amis américains ont continué à voler le long de nos frontières. Pour quelle raison ? Ainsi, il y a quelques années, nous avons repris ces survols: nous sommes-nous comportés de manière agressive? Au large des côtes de la Norvège, il y a des sous-marins américains en service permanent. Le temps qu'il faut à une fusée pour atteindre Moscou à partir de ces sous-marins est de 17 minutes. Et vous voulez dire que nous nous comportons-nous de manière agressive ? Vous avez parlé de l'élargissement de l'OTAN vers l'Est. Mais nous ne nous déplaçons d'aucun côté, c'est l'infrastructure de l'OTAN qui se rapproche de nos frontières. Est-ce la démonstration de notre agressivité ? Enfin, les États-Unis sont sortis unilatéralement de l'Accord sur la défense antimissile, l'ABM, la pierre angulaire sur laquelle se basait la grande partie du système de sécurité internationale. Une autre preuve de notre agressivité ? Tout ce que nous faisons est simplement de répondre à des menaces à notre égard. Et nous le faisons de manière limitée, mais telle de garantir la sécurité de la Russie. Ou bien quelqu'un s'attendait peut-être à un désarmement unilatéral de notre part ? À une époque j'avais proposé à nos partenaires américains de le construire ensemble à trois, le système de défense antimissile: Russie, Etats-Unis, Europe. Cette proposition a été rejetée. Alors nous nous sommes dit, celui-ci est un système couteux et nous n'en connaissons pas encore l'efficacité. Mais naturellement pour garantir l'équilibre stratégique, nous développerons notre potentiel offensif stratégique et nous penserons à des systèmes capables de surmonter la défense antimissile. Et je dois vous dire que nous avons fait des progrès significatifs dans ce sens ".

 

Niez-vous les menaces à l'OTAN ?

 
"Seulement une personne qui n'est pas saine d'esprit ou en rêve peut imaginer que la Russie pourrait un jour attaquer l'OTAN. Soutenir cette idée n'a pas de sens, elle est totalement infondée. Peut-être que quelqu'un peut être intéressé à alimenter ces craintes. Je ne peux que le supposer. Par exemple, les Américains ne veulent pas tellement le rapprochement entre la Russie et l'Europe. Je ne l'affirme pas, je le dis seulement comme une hypothèse. Supposons que les USA veuillent maintenir leur leadership dans la communauté atlantique. Ils ont besoin d'une menace extérieure, d'un ennemi en mesure de la garantir. Et l'Iran clairement n'est pas une menace capable d'intimider assez. Avec qui mettre peur ? Soudainement arrive la crise ukrainienne. La Russie est contrainte de réagir. Peut-être que tout est fait exprès, je ne sais pas. Mais ce n'est pas nous qui le faisons. Je tiens à vous dire : il ne faut pas avoir peur de la Russie. Le monde a tellement changé, que aujourd'hui les gens raisonnables ne peuvent pas imaginer un conflit militaire à une telle échelle. Nous avons d'autres choses à faire, je peux vous l'assurer."

 

Sur l'Iran, cependant, vous collaborez avec les États-Unis. La visite de John Kerry à Sotchi à cet égard était le signal d'un tournant, est-ce cela ou pas ?

 
"Non, vous ne vous trompez pas, vous avez raison. Nous collaborons avec les États-Unis non seulement sur le programme nucléaire iranien, mais aussi dans d'autres domaines très importants. Malgré le fait que les Américains soient sortis de l'ABM, nous continuons le dialogue pour le contrôle des armements. Nous sommes non seulement des partenaires, mais je dirais des alliés en matière de non-prolifération des armes de destruction massive et sans doute dans la lutte contre le terrorisme. Il y a ensuite d'autres domaines de coopération. Voilà, le thème auquel est consacrée l'Expo de Milan est un autre exemple de notre travail en commun ".

 

Vladimir Vladimirovitch, le 9 mai la Russie a célébré le 70e anniversaire de la victoire dans la Grande Guerre Patriotique, qui libéra le pays et l'Europe du nazisme. Aucun autre pays n'a payé le prix du sang payé par la Russie. Mais sur la Place Rouge avec elle il n'y avait pas les dirigeants occidentaux. Avez-vous considéré cette absence comme un manque de respect pour le peuple russe ? Et qu'est-ce que  signifie aujourd'hui cette mémoire pour l'identité russe ?

 
"La guerre représente une des pages tragiques de notre histoire. Nous, en commémorant de telles journées festives et tristes bien sûr pensons  à la génération qui nous a garanti la liberté et l'indépendance, en vainquant le nazisme. Nous pensons également que nul n'a le droit d'oublier cette tragédie, d'abord parce que nous devons nous assurer que rien de semblable ne se reproduise plus. Et ce ne sont pas des mots vides, ce n'est pas une crainte fondée sur rien. Aujourd'hui par exemple, il y a ceux qui nient l'Holocauste. On cherche à héroïser les nazis ou les collaborationnistes. Le terrorisme d'aujourd'hui dans bon nombre de ses manifestations est similaire au nazisme, il n'y a pratiquement pas de différence. Les collègues dont vous avez parlé n'ont tout simplement pas vu derrière la conjoncture actuelle des relations internationales, des choses beaucoup plus sérieuses liées non seulement avec le passé, mais aussi à la nécessité de lutter pour notre avenir commun. C'était leur choix. Mais la fête est surtout nôtre. Comprenez-vous ? Nous avons commémoré dans ces jours, non seulement ceux qui ont combattu contre le fascisme en Union soviétique, mais aussi tous nos alliés, les participants à la Résistance dans la même Allemagne, en France et en Italie. Nous honorons tous ces gens qui ne se sont pas épargnés dans la lutte contre le nazisme. Bien sûr, nous savons que ça a été l'Union soviétique qui a apporté la contribution décisive à cette victoire, en sacrifiant plus de vies humaines. Pour nous, ce n'est pas simplement une victoire militaire, mais aussi morale et puis presque toutes nos familles ont perdu leurs êtres chers. C'est impossible de les oublier ".

 

Vous êtes un leader très populaire en Russie, mais souvent à l'étranger et aussi dans votre pays vous êtes accusé d'être autoritaire. Pourquoi est-il si difficile de faire de l'opposition en Russie ?

 
"Qu'y a-t-il de difficile? Si l'opposition prouve qu'elle peut résoudre les problèmes d'un district, une région ou bien du pays, je pense que les gens le verront toujours. Le nombre de partis politiques chez nous a augmenté de plusieurs fois, dans les années précédentes nous avons libéralisé les règles relatives à leur mise en place et leur progrès sur la scène politique régionale et nationale. Il faut juste être capable et savoir travailler avec l'électorat, avec les citoyens ".

 
Mais pourquoi les principales chaînes de télévision russes ne font presque jamais des entrevues avec les représentants de l'opposition ?

 
"Si ils sauront attirer l'intérêt, je pense qu'ils seront interrogés davantage. À propos de lutte politique, je peux dire que comme nous savons dans la lutte avec des adversaires politiques chacun recourt à différents moyens. Il suffit de rappeler l'histoire récente de l'Italie ".

 

Monsieur le Président, la Grèce a aujourd'hui des relations très difficiles avec l'Europe. Si la Grèce sortait de la zone euro, la Russie serait-elle prête à apporter un soutien politique ainsi que lui prêter assistance économique ?

 
"Nous développons des relations avec la Grèce indépendamment du fait qu'elle est membre de l'Union européenne et de l'OTAN, ou qu'elle se trouve dans la zone euro. Nous avons avec ce pays des relations historiques, très proches et de bon partenariat, mais c'est un choix souverain du peuple grec que de rester dans certaines zones ou unions. Nous ne savons pas ce qui se passera dans l'avenir, voilà pourquoi tirer à deviner maintenant serait maladroit et contreproductif soit pour l'économie européenne soit pour celle grecque ".

 

Dans cette salle, quatre empereurs russes nous regardent. Quelle figure historique, quel personnage vous inspire-t-il le plus ?

 
Vladimir Poutine sourit. Il sait que la question est une thèse. À plusieurs reprises il a dit que son Tsar favori est Alexandre III, l'empereur selon lequel "la Russie n'a que deux alliés: son armée et sa marine." Mais cette fois, il se met en garde : "Lorsqu'on me fait cette question je préfère la dribbler parce que après on fait plusieurs interprétations. Donc je préfère répondre que j'essaye de ne pas avoir d'idoles. Je me limite dans mon travail aux intérêts du peuple russe, en me fondant sur tout ce qui a été accumulé dans le passé, mais tout en gardant à l'esprit les conditions de vie d'aujourd'hui. Que ce soit dans notre histoire, que ce soit dans celle européenne et mondiale il y a eu beaucoup d'exemples dignes de leadership. Mais tous ces gens vivaient et travaillaient dans certaines conditions. La chose principale est d'être honnête avec soi-même et avec les personnes qui vous ont confié ce travail ".

 

PTV Speciale - Le risposte di Putin al Corriere della sera © PandoraTV


https://www.youtube.com/watch?v=UR3LbxLsRuo

(extrait, sous-titré en italien)

 

 

http://www.corriere.it/esteri/15_giugno_06/intervista-putin-corriere-non-sono-aggressore-patto-europa-ab5eeffe-0c0a-11e5-81da-8596be76a029.shtml?refresh_ce-cp

 

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