Manoeuvres militaires en Europe : un jeu dans le conflit entre Otan et Russie ? - par Fabrizio Poggi

13.08.15 - L'OTAN ne vise pas la confrontation avec la Russie. Ce sont les termes de la question, tels qu'indiqués par l'OTAN elle-même et rapportés par les médias, après la publication du rapport du Centre analytique britannique European Leadership Network (ELN). Dans le rapport il est affirmé que les manœuvres militaires de la Russie et de l'OTAN augmentent les probabilités d'un conflit en Europe. L'OTAN, cependant, comme rapporté aussi par RIA Novosti, déclare que les manoeuvres ne sont pas liées à la confrontation avec la Russie et l'Alliance s'oppose à l'équivalence, qui résulterait du rapport anglais, entre ses propres manœuvres et celles russes.

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par Fabrizio Poggi

RIA Novosti synthétise le rapport anglais - significativement intitulé "Préparons-nous au pire : est-ce que les manœuvres militaires de la Russie et de l'OTAN renforcent la probabilité d'une guerre en Europe ?" - comme suit : les experts britanniques ont analysé les tendances des récentes manœuvres militaires russes à grande échelle, avec la participation de 80 mille hommes et celles de l'OTAN en mars et juin avec 15 mille hommes. Ils ont développé des cartes interactives illustrant les scénarios possibles. L'OTAN a immédiatement élevé la voix : "Le récent rapport de l'ELN met à tort le signe d'égalité entre les manœuvres de l'OTAN et de la Russie. Le Ministère de la Défense russe a déclaré plus de quatre mille manœuvres cette année : dix fois plus que l'OTAN dans le même laps de temps. L'OTAN ", poursuit la déclaration de ces braves garçons atlantistes "a déclaré à plusieurs reprises de ne pas chercher la confrontation avec la Russie", au contraire de celle-ci, dont les manœuvres à grande échelle" augmentent la tension, plutôt que de la diminuer. La Russie a délibérément contourné les exigences de notification et de surveillance des opérations, prévues par le document de Vienne de l'OSCE."

 

Au contraire, les artisans de la paix de l'OTAN soulignent que leurs opérations sont "ouvertes aux observateurs, y compris les Russes. Les manœuvres de l'OTAN sont annoncés plusieurs mois à l'avance ". Et, tout en réitérant l'esprit anti-guerre de l'Alliance, qui se reflète notamment dans les efforts visant à assurer qu'aucune solution pacifique ne soit trouvée au conflit dans le Donbass, on accuse Moscou d'entreposer des obstacles à la mise en œuvre de l'Accord sur les armes conventionnelles en Europe (CFE) et à celui sur les "Ciels ouverts" (The Treaty on Open Skies).

 

Il est à peine nécessaire de rappeler que Moscou, en mars de cette année, a annoncé son retrait de l'Accord sur les armements conventionnels, en raison du refus de l'OTAN de procéder à la signature d'un nouvel accord pour remplacer celui en vigueur depuis 1990 et ne correspondant plus à la situation actuelle : c'est-à-dire celle d'une frénétique activité de l'OTAN de renforcement de son propre flanc oriental de la Baltique à la mer Noire. Le geste du retrait de Moscou de la CFE, comme l'avait écrit en  son temps Sputniknews, "répond à l'intensification de l'activité de l'OTAN et envoie un signal à ses partenaires pour dire qu'il n'y a pas un système commun de sécurité en Europe." De fait, la Russie avait suspendu sa participation au traité dès 2007, jugeant le document dans sa forme actuelle, désormais obsolète. "L'Accord d'Adaptation, ratifié à l'époque par la Russie", avait dit en mars dernier Dmitryj Trenin, "n'a jamais été ratifié par l'OTAN. Revenir à la version d'origine signée en 1990, quand en Europe il y avait encore le système des blocs, ne serait pas dans l'intérêt de la sécurité nationale de la Russie."

 

Et il est à peine nécessaire de rappeler que la très défensive Alliance de l'Atlantique Nord, sur le fond de la crise ukrainienne - elle aussi tombée du ciel - ait  procédé à la mise en œuvre d'une série de mesures pour l'expansion de sa propre activité militaire en Europe, y compris, comme le rappelle RIA Novosti, "le renforcement et l'élargissement des forces d'urgence, l'augmentation du contingent militaire américain en Europe, le soudain élargissement du  programme de manœuvres et de patrouille et l'augmentation des dépenses militaires." Dans cette situation, le moins que l'on pouvait attendre de Moscou, était une déclaration à propos de "l'élargissement sans précédent de l'activité de à ses propres frontières." Que sont-elles, de fait, les dernières manœuvres en Pologne et dans les Pays baltes, Saber Strike, dans le cadre de la série de manoeuvres de l'OTAN Allied Schield (Bouclier Allié) : BALTOPS, Saber Strike, Noble Jump и Trident Joust, si ce n'est cela ?

 

Et si la lecture du document britannique établi par RIA peut apparaître substantiellement "neutre", le site Vzgljad titre carrément "l'OTAN élabore des scénarios de la guerre avec la Russie." Le rapport du Européen Leadership Network sur les manœuvres militaires de la Russie et de l'OTAN, "ignore les différences de potentiel de la Russie et de l'Alliance Atlantique. Les médias occidentaux se sont précipités à interpréter le rapport comme une indication de l'agressivité croissante de Moscou." Ainsi, Deutsche Welle affirme que "la Russie se prépare au conflit avec l'OTAN, et l'OTAN se prépare à un éventuel affrontement avec la Russie." Et Vzgljad rappelle que, malgré l'image pacifiste de l'ELN, l'un des auteurs du rapport résultent être des  experts de la sécurité nationale, des conseillers de  commandants de l'OTAN, des analystes des régions d'Eurasie. Ainsi, dans le rapport, tandis qu'on relève certaines caractéristiques communes aux manœuvres de la Russie et de l'OTAN - la mobilisation rapide, la re-délocalisation sur de grandes distances et la coordination entre les forces  - on souligne cependant "la différence significative dans l'échelle des opérations. Ainsi, les manœuvres russes analysées sont basées sur de forts contingents d'unités d'élite, auxquels les manoeuvres de l'OTAN, bien que très professionnelles, ne correspondent sur le plan de l'extension."

 

Partant de cela, le Financial Times conclut que "la Russie augmente la préparation militaire de ses troupes afin d'envoyer un signal à l'OTAN d'une plus grande mobilité dans le redéploiement des forces."

 

L'objectivité des auteurs du rapport anglais a été révélée par l'analyste anglo-polonais Lukas Kulesa, lequel justifie l'élargissement de manœuvres militaires de l'OTAN par "l'agression russe contre l'Ukraine" : ce qu'on entendait démontrer.

 

Dommage que d'une telle "agression" les conséquences - celles plus récentes - soient les bombardements ukrainiens ininterrompus sur Gorlovka, réduite pratiquement aux flammes et l'alarme lancé hier par le représentant du Groupe de contact pour la DNR, Denis Pušilin, qui a dit que les opérations de guerre pourraient débuter à tout moment, étant donné l'énorme augmentation des bombardements ukrainiens sur le Donbass effectués  ces derniers jours et le déplacement de véhicules blindés, de l'artillerie et de systèmes lance-roquettes Grad ukrainiens vers la ligne de front. 

 

Quel est l'esprit pacifique de l'Alliance atlantique, c'est ce qui a été exprimé de nouveau, il y a quelques heures, par le Chef d'état major des forces  américaines de terre, le général Raymond Odierno, selon laquelle la Russie est "l'un des pays les plus dangereux" pour les Etats-Unis, "surtout parce que plus préparée que d'autres de nos ennemis potentiels." Selon Odierno, la Russie "dispose de sérieuses capacités de mener des opérations complexes en Ukraine." Mais, justement, ce sont les  États-Unis qui justifient le déplacement de systèmes anti-missiles en Europe, tout autour de la Russie, par  la menace iranienne, ajoutant comme prétexte une peu crédible menace russe  au Japon et à la Corée du Sud constituée, selon le Département d'État, par les tests russes des missiles ailés avec une basse terrestre (sol-air) et qui représenterait, selon Washington, une violation de l'Accord sur l'élimination des missiles de moyenne et courte portée !

 

Et quel est l'esprit pacifique de l'OTAN le témoigne également le commandant du bataillon néonazi Azov, qui a déclaré que son détachement serait équipé et formé au niveau de l'armée d'un Pays balte ou de l'Allemagne, grâce à l'argent de "sponsors privés, entrepreneurs et de riches personnes": d'où viennent de tels équipements et formations l'ont montré plus d'une fois les caisses d'armes et de munitions estampillées OTAN et découvertes dans les lieux où les milices ont délogé la Garde nationale, l'armée et les bataillons "volontaires" ukrainiens.

 

Il semble donc qu'au rapport des analystes britanniques s'adaptent très bien les paroles par lesquelles l'Hémon de Sophocle rappliqua à son père Créon "cela que toi seul, affirmes, juste paraît, rien d'autre." *

 

http://contropiano.org/internazionale/item/32332-manovre-militari-in-europa-si-scherza-col-conflitto-tra-nato-e-russia

 

 

*La citation est extraite de l'Antigone de Sophocle, passage du dialogue entre Hémon et son père, le roi Créon : "Or tu, nell'animo non accoglier quest'unico pensiero, che ciò che dici tu, quello sia giusto, e poi null'altro." Je voulais donner un équivalent en version française, mais c'était oublier qu'il y en a plusieurs et le texte change beaucoup. Dans cette version (Leconte de Lisle) aux alentours du vers en grec n. 700 (la version française se trouve en face), c'est traduit par "Ne te mets donc pas dans l'esprit qu'il n'y a que tes seules paroles qui soient sages." 

 

 

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