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Billet de blog 13 nov. 2016

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Brancaccio:Le libéralisme xénophobe de Trump n'aidera pas les travailleurs américains

"Nous ne devrions jamais cesser de rappeler que la détérioration des conditions de vie de la classe des travailleurs dépend beaucoup plus de la libre circulation des capitaux que de la libre circulation des personnes." (Emiliano Brancaccio)

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Pour l'économiste, Clinton marque la crise du modèle de consensus qui a mis les machines électorales démocratiques et socialistes au service des intérêts de la haute finance. Mais la Trump-nomics (la révolution économique de Trump, ndt) déterminera un transfert massif de revenus en faveur des classes aisées. Et si Trump continuera d'exiger de la Fed une hausse des taux d'intérêt, il y aura de graves répercussions sur la zone euro et même pour la Russie de l’ami Poutine.

Entretien avec Emiliano Brancaccio de James Russo Spena (MicroMega online)

Illustration 1
Donald Trump

Comment interpréter la victoire historique de Donald Trump dans la présidentielle américaine? Pour l'économiste Emiliano Brancaccio nous sommes confrontés à la première incarnation réelle de la nouvelle vague hégémonique qu'il a appelé à plusieurs reprises "libéralisme xénophobe", et sur laquelle il a alerté depuis longtemps. Avec Brancaccio nous discutons du résultat des élections américaines, de la carte Sanders que les démocrates ne voulaient pas jouer, des recettes économiques de Trump et leurs effets possibles sur les relations entre les Etats-Unis et le reste du monde.

Professeur Brancaccio, Hillary Clinton sort durement vaincue par la présidentielle américaine. Le résultat est interprété comme une défaite pour le Parti démocrate des États - Unis, mais les forces démocratiques et les socialistes européens semblent eux aussi accuser le coup. Pouvons-nous parler de la fin de ce "libéralisme de gauche" qui avait été inauguré par Bill Clinton en 1992 et dont beaucoup en Europe ont essayé de s’inspirer ?

Certes, nous sommes confrontés à une crise de ce régime de reproduction du consensus qui a perduré en Occident pendant environ un quart de siècle et qui, dit un peu brutalement, avait consisté à mettre la machine électorale des partis démocratiques et socialistes au service de programmes qui étaient conformes aux intérêts de groupes capitalistes plus grands et avec les ramifications internationales majeures. De cette façon, se sont créées les conditions pour soutenir des politiques visant à comprimer la part du revenu national allant aux travailleurs en échange de quelques concessions sociales résiduelles et de peu de concessions sur le versant des libertés civiles. Avec la grande récession de 2008 cette machine du consensus est entrée dans une crise difficilement réversible. Les intérêts liés à son redémarrage sont encore hégémoniques : ils vont essayer de la remettre en service, mais le scénario a changé profondément, ce sera une entreprise compliquée.

Sous la présidence de Obama, le chômage a été largement absorbé et la croissance est revenue à des niveaux normaux. Comment expliquez - vous l'écart entre la performance économique de l'administration démocratique et l'issue des élections ?

La façon dont l'administration Obama a géré la grande récession a entraîné des changements importants dans les relations entre appareils publics et capitaux privés : la vieille rhétorique libérale a été minée par une intervention massive de l'État dans le secteur bancaire et industriel. Mais la centralité économique et la politique de Wall Street n'a jamais été remise en question et les réformes sociales ont été limitées. La conséquence est que, pour les travailleurs et pour les groupes sociaux les plus faibles, les choses ne vont pas très bien. Selon les données de la Réserve fédérale et de l'OCDE, sous l'administration démocratique la part des salaires dans le PIB est restée bien en deçà des niveaux d'avant la crise et nous n'avons pas vu une réduction des indices de pauvreté et des inégalités.

Les sondages des dernières semaines disaient que, tandis que la nomination de Clinton était faible, celle de Bernie Sanders aurait été  plus efficace contre Trump. En ce moment plusieurs commentateurs affirment que Sanders aurait pu gagner la Maison Blanche. Qu'en pensez-vous ?

Oubliez les sondages. Le fait avéré est que la victoire de la droite américaine a été nette. En termes absolus, Trump a recueilli moins de voix que Clinton et regarder de près, il s'est situé même au-dessous du total de votes obtenus par Romney en 2012 et McCain en 2008. Mais le mécanisme de vote au niveau fédéral l'a récompensé sans équivoque, et a assigné au parti républicain un quadruplet de pouvoirs impressionnants : la Présidence, la Chambre, le Sénat, et la capacité de maintenir le contrôle de la Cour suprême. Par rapport à 2008, le parti démocrate a perdu environ une dizaine de millions d'électeurs, dont beaucoup sont situés dans les banlieues les plus pauvres, qui avaient mis leur confiance en Obama, mais qui déçus par son administration se sont éloignés à nouveau de la participation politique. Contrairement à Hillary Clinton, Sanders avait la crédibilité pour tenter de récupérer ces voix. Mais remédier aux promesses non tenues d'Obama et à la désaffection qui a suivi aurait été très difficile.

Cependant la direction de Sanders aurait été perçue comme un corps étranger à l'establishment. Au moins Trump n'aurait pas été le seul représentant de cet instinct de révolte contre les élites qui semble avoir inspiré les choix de nombreux électeurs.

C'est vrai, mais dans une démocratie de plus en plus plébiscitaire, avec les partis réduits à des comités électoraux, les syndicats de travailleurs à genoux depuis des années et les associations qui cherchent à agréger les intérêts des membres les plus faibles laissés dans un état de fragmentation, cet instinct de " révolte" se traduit par l'abstention au vote ou à la limite finit-il par seconder des solutions d'extrême droite. La candidature de Sanders aurait été bénéfique dans tous les cas, mais la vague écrasante de Trump est le résultat d'une ultérieure régression démocratique dans la structure de la société et des institutions qui la régissent. Aujourd'hui plus que jamais, aux Etats-Unis comme en Europe, une gauche qui voudrait être gagnante devrait commencer par les problèmes de "structure", et non pas par le choix du leadership.

En effet la vague de Trump semble avoir conquis même des parties de la société liées au secteur privé. De nombreux travailleurs ont voté pour le candidat républicain pour soutenir sa politique de contrôle de l' immigration. Est-ce un choix rationnel ?

Je ne le pense pas. Prenez George Borjas, l'économiste de Harvard favorable aux programmes de lutte contre l'immigration, qui a été même cité par Trump lors de ses rassemblements. Selon l'une des recherches de Borjas parmi les plus connues, une augmentation sur dix ans de 10% de la part d'immigrés sur le total des travailleurs nationaux est corrélée à une réduction sur dix ans des salaires de seulement 3%. Le même Borjas a d'ailleurs noté que l'impact négatif sur les salaires semble disparaître dans des délais plus longs, et d'autres études montrent que le lien statistique entre l'immigration et les salaires est plus instable et moins important qu'il ne l'ait suggéré. Généralement on ne relève pas non plus de grand impact de l'immigration sur la probabilité des natifs de rester au chômage. Que les immigrés puissent élargir ce que Marx appelait l'armée de réserve des travailleurs est assez évident, mais l'effet final sur les conditions des natifs est plu faible et incertain de ce que le public est induit à croire aujourd'hui. Nous ne devrions jamais cesser de rappeler que la détérioration des conditions de vie de la classe des travailleurs dépend beaucoup plus de la libre circulation des capitaux que de la libre circulation des personnes.

Mais alors, dans l'ensemble, quels seront les effets de la Trump-nomics sur les travailleurs ?

Même si nous approuvions les discutables évidences empiriques de Borjas, les avantages supposés du mur de Trump contre l'immigration seront insignifiants par rapport aux dommages que les travailleurs américains subiront des autres mesures qu'il a annoncé, parmi lesquelles l'abolition de la réforme des soins de santé. Sans parler de l'augmentation des inégalités : la réforme fiscale marquera un transfert massif de revenus en faveur des classes aisées. C'est à cela que mène le "libéralisme xénophobe" de Trump et ses disciples.

Il est indéniable qu'il soit libéral sur le plan fiscal et celui des dépenses sociales, cependant Trump veut aussi renégocier les accords internationaux sur le commerce. Il dit que de cette façon les industries et les emplois seront de retour dans le pays et le déficit commercial des États-Unis sera de nouveau sous contrôle. Le tournant protectionniste de Trump est-il une bonne nouvelle ?

En regardant de plus près, ce n'est pas une nouveauté. Selon les données de la Commission européenne, déjà dans la période du double mandat d'Obama les États-Unis ont adopté plus de vingt mesures de restriction sur le commerce international. En outre, le "Trade Facilitation and Trade Enforcement Act" (la "Loi sur la facilitation du commerce et l'exécution du commerce") adopté par le Congrès des États-Unis en 2015 a admis la possibilité d'introduire des mesures de contrôle des échanges en direction de ces pays qui accumulent des excédents commerciaux avec les États-Unis. Depuis plusieurs années, nous assistons, dans le monde, à une augmentation des politiques protectionnistes. Trump le crie sur les toits alors que M. Obama préférait peut-être le murmurer, mais cela fait déjà un certain temps que la politique américaine soutient cette tendance.

Pouvons-nous prévoir que Trump provoquera une accélération du protectionnisme américain ?

C'est possible. Cependant, sur ce point je vois des contradictions, parce que parfois Trump semble vouloir se fier aux contrôles administratifs sur les échanges, tandis que d'autres fois il semble vouloir parier sur la diminution de la pression fiscale pour favoriser les entreprises nationales et attirer des capitaux. Il s'agit de lignes d'action différentes, la première disons interventionniste et l'autre typiquement libérale. Je soupçonne que à la fin le nouveau président et son parti feront plus du dumping fiscal que du protectionnisme.

Le nouveau locataire de la Maison Blanche s'est distingué aussi pour avoir attaqué à plusieurs reprises Janet Yellen, le président de la Réserve fédérale. Trump croit que la banque centrale américaine soit en train de maintenir les taux d'intérêt artificiellement bas. Comme jugez-vous cette prise de position ?

Ce sera un élément clé de la nouvelle présidence. Si Trump va continuer à attaquer la politique monétaire de la Fed, la banque centrale sera contrainte tôt ou tard à inaugurer une nouvelle phase, fondée sur une hausse significative des taux d'intérêt par rapport à la croissance du PIB. Les retombées serait lourdes, au niveau national et international.

Mais pourquoi Trump devrait-il vouloir une hausse des taux d'intérêt ? Ne risque-t-il pas de bloquer la reprise américaine ?

La politique monétaire de la banque centrale ne contribue pas seulement à déterminer la performance de l'économie. En manœuvrant les liquidités et les taux d'intérêt, le banquier central fixe les conditions de solvabilité du système et de cette façon agit en régulateur d'un conflit entre capitaux forts en position de crédit et capitaux faibles ayant accumulé des dettes. Trump s'est auto-défini comme un défenseur des petits propriétaires dépropriés et des petites entreprises qui sont dans une situation désespérée, mais la vérité est que lui et son parti représentent principalement les intérêts des détenteurs de grands capitaux, qui détiennent les crédits et les rentes. Ceux-ci exercent depuis longtemps des pressions pour modifier les tendances de la Fed : une augmentation des taux d'intérêt déplacerait en leur faveur de très grandes parts de revenu.

Si Trump poussait la Fed à la hausse des taux d'intérêt, quelles seraient les répercussions internationales ?

À certains égards, nous pourrions assister à une répétition du bouleversement macroéconomique mondial qui eut lieu au cours des premières années de la présidence Reagan. A cette époque la hausse des taux d'intérêt américains détermina des fuites de capitaux vers les Etats-Unis, tout en déclenchant des crises financières en Amérique latine et dans diverses autres régions du monde. Cette fois, ce pourrait être le tour de la zone euro : si les taux d'intérêt américains augmenteront trop par rapport aux taux européens, Draghi parviendra difficilement à convaincre le directoire de la BCE de poursuivre sa politique de l'argent pas cher.

Et avec la Russie comment cela se passerait-il ? Après tout Trump a insisté sur une politique de détente avec les Russes, et semble vouloir en finir avec l'interventionnisme militaire américain.

Sur le terrain strictement militaire pour Trump il ne doit pas avoir été difficile de donner plus de garanties que Clinton, qui se présentait avec un curriculum assez belliqueux. Toutefois, si les Trump-nomics seront basées sur la tentative de financer le déficit commercial américain à coups d'augmentations des taux d'intérêt et d'afflux de capitaux étrangers, dans des conditions de libre circulation des capitaux l'économie russe pourrait souffrir de manière significative.

Si l'orientation de la Trump-nomics sera-t-elle celle-ci, comment évolueront les relations avec la Chine ?

Le gouvernement chinois ne manquera pas de souligner que si les États-Unis exigeront une fois de plus de financer leur déficit commercial par le biais de très grandes quantités de prêts étrangers, ils pourront difficilement maintenir un rôle hégémonique dans les relations monétaires avec le reste du monde. Si Trump va inciter la Fed à une politique agressive sur les taux d'intérêt, à l'avenir son ère politique pourrait être rappelée comme l'une des dernières flambées du dollar sur l'échiquier monétaire mondial.

(10 Novembre 2016)

source :

http://temi.repubblica.it/micromega-online/brancaccio-il-liberismo-xenofobo-di-trump-non-aiutera-i-lavoratori-americani/

voir aussi :

http://www.ladepeche.fr/article/2016/06/17/2367721-poutine-fait-vers-europeens-apres-deux-ans-sanctions.html

Articles d'Emiliano Brancaccio :

Brancaccio: l'Union n’est plus réformable,il faut arrêter la circulation des capitaux

14 sept. 2016

Introduction à "L'austerità è di destra" d'Emiliano Brancaccio (2012)

2 août 2016

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