Segesta3756
Abonné·e de Mediapart

638 Billets

1 Éditions

Billet de blog 14 juin 2014

Territoires de Donetsk, Lugansk, Marioupol... les clauses 'secrètes' du contrat de Shell et Chevron au Donbass

Segesta3756
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

14 juin 2014 - Dans son éditorial "Il punto" sur Pandora TV, le journaliste italien Giulietto Chiesa analyse et commente un contrat qui verrait l'achat, de la part de Chevron et Shell de plus de 7000 kilomètres carrés de terrain ukrainien afin d'en extraire les gaz de schistes bitumineux. L'existence de ce contrat n'était pas tout à fait secrète, mais on a pas beaucoup discuté sur ses clauses. Un reportage sur la chaîne RT intitulé "Shale gas and politics: Are Western energy giants’ interests behind Ukraine violence?", l'avait évoqué le 17 mai dernier, c'est-à-dire  dès la proclamation d'indépendance de la République  Populaire de Donetsk et Lugansk. RT établit un rapport entre l'opération soi-disant anti-terroriste de Kiev, et la question du gaz de schiste au Donbass, documenté carte à l'appui ici . Le texte qui suit en est la traduction française (s'il y a des erreurs de traduction, merci de me le signaler). 

© RT

http://www.youtube.com/watch?v=1WzxjM2QbMI 

Les intérêts économiques, tels que les ressources de gaz de schiste inexploitées, déjà partagées et 'jouées' par les géants de l'Ouest de l'énergie, sont à l'origine de l'opération «anti-terroriste» du gouvernement de Kiev contre les régions pro-fédéralistes, a dit à RT un expert en politique étrangère, Nebojsa Malic.

Les régions de l'est de Donetsk et Lugansk ont rompu les liens avec Kiev et déclaré leur indépendance de Kiev après un vote populaire dimanche dernier. Pourtant, les militants fédéralistes n'ont pas de doute qu'une nouvelle vague de répression du gouvernement est sur le chemin.

Et ils ont toutes les raisons de le penser, parce que, comme le rapporte Gayane Chichakyan de RT, rétablir le contrôle sur les régions rétives n'est pas le seul programme qui dirige Kiev à mener l'offensive, le cœur du conflit est sans doute 'business as usual' (la logique des affaires).

L'Ukraine orientale ne sont pas seulement des gens qui ne veulent pas être sous le contrôle du gouvernement putschiste de Kiev, mais il y a aussi les ressources énergétiques naturelles de la région, tels que le charbon et, plus précisément, le gaz naturel de schiste, les dépôts inexploités qui gisent dans le sous-sol du bassin du Dniepr-Donets.

Kiev s'efforce maintenant de forcer à la soumission parce que ces zones de guerre se trouvent dans la zone de gisements de gaz de schiste.

Les tensions sont les plus élevés dans la ville de Slavyansk dans la région de Donetsk: elle a été assiégée par les troupes de Kiev et des militants armés du groupe néo-nazi Secteur Droit pendant des semaines. Les forces d'auto-défense dans la nouvellement proclamée République populaire de Donetsk à l'est de l'Ukraine, sont en état d'alerte.

C'est dans la région de Donetsk que Shell a signé, en Janvier 2013, un accord de 50 ans avec le gouvernement de l'Ukraine afin d'explorer et forer pour le gaz naturel dans les formations rocheuses de schiste.

Ce sont les bénéfices futurs que Kiev ne veut pas perdre.

«Je dirais que l'intérêt économique dans ce cas est ce qui motive le régime putschiste à Kiev pour lancer des actions militaires contre ses propres citoyens, parce qu'ils tiennent à tirer profit de ces contrats signés par le gouvernement précédent," commente à RT l'expert en affaires étrangères Nebojsa Malic.

Le géant américain de l'énergie Chevron a signé un accord similaire de 10 milliards de dollars l'an dernier, mais il se concentre sur le développement des réserves de gaz de schiste dans l'ouest de l'Ukraine

Pourtant, ce ne sont pas seulement les géants de l'énergie qui ont un intérêt dans les réserves de l'Ukraine.

La récente nomination du fils du vice-président américain, Joe Biden Hunter, au conseil d'administration du plus grand producteur de gaz privé de l'Ukraine, Burisma Holdings, a mis l'affaire du développement du gaz de schiste ukrainien dans une nouvelle perspective.

Burisma détient des licences couvrant le bassin Dniepr-Donets en Ukraine orientale et Biden junior n'est pas le seul Américain ayant des liens politiques, à avoir récemment rejoint le conseil d'administration de la société.

Devon Archer, un ancien conseiller principal de la campagne présidentielle de 2004 de l'actuel secrétaire d'Etat John Kerry et  colocataire au collège du beau-fils de Kerry, a signé avec Burisma en Avril.

"Il n'est certainement pas meilleure démonstration de l'altruisme et l'humanitarisme dans un marché libre que de critiquer un pays pour corruption, en promouvant un coup d'Etat pour renverser un gouvernement prétendument corrompu - et ensuite nommer des fils et des amis de responsables américains aux commandes des conseils d'entreprises ayant des intérêts dans ce pays ", a déclaré Nebojsa Malic. "Certes, c'est parfaitement légal et au-dessus de ces conseils ", a t-il ajouté.

Washington soutient maintenant le gouvernement putschiste imposé à Kiev de toutes les manières possibles, en justifiant la répression contre les manifestants pro-fédéralistes, sous prétexte de maintenir l'intégrité territoriale de la nation.

Le gouvernement intérimaire n'hésite pas à utiliser l'armée contre les manifestants de l'Est, y compris des civils non armés, les taxant de «terroristes» et les «militants pro-russes», ce qui augmente la ferme certitude des gens en Ukraine orientale que ce ne sont pas leurs intérêts que Kiev et ses bailleurs de fonds occidentaux ont à cœur.

Selon l'ONU, le nombre de décès des victimes dans le conflit l'Ukraine qui a commencé à l'automne dernier a déjà dépassé le chiffre de 250, mais la fin de la crise semble loin.

Or ce qui est arrivé après ce 17 mai, et surtout après le 25, date de l'élection du nouveau président Petro Porochenko, - destruction des villes et acharnement contre les populations du Donbass, massacres dans les rues à coups de bombardements massifs, et depuis jeudi les bombes incendiaires sur Slavyansk et ses faubourgs - induisent à penser que les buts de l'opération ne sont pas forcément ceux affichés. Les dernières mesures annoncées par le gouvernement de Kiev, évoquant une délocalisation des populations du Donbass, achèvent de compléter ce sombre tableau. Analyse et commentaire de G. Chiesa (traduction française ci-dessous).

http://www.youtube.com/watch?v=QjTwTi8X4x0

© PandoraTV

Information importante : cinq régions de l'Ukraine ont été vendues, mais il serait mieux de dire offertes en cadeau, à Shell et Chevron, pour les prochaines cinquante années, c'est-à-dire pour toujours parce que l'accord, qui a été révélé ces derniers jours, dit que le contrat peut être prolongé par désir des parties, c'est-à-dire des compagnies, à volonté. Ce qui équivaut à dire que les populations qui vivent dans ces territoires ont été expropriées ou seront rapidement expropriées. 

Il leur sera enlevé la terre de sous les pieds.

A remarquer que la date de ce contrat est le 24 janvier de 2014, soit un mois précédant l'expulsion de Yanoukovitch de la présidence par un coup d'état. 

Donc ce contrat c'est Yanoukovitch qui l'a signé.

L'article 33 du contrat concerne la durée du caractère secret, lequel durera, - pensez un peu - jusqu'aux cinq ans suivant l'échéance du contrat, c'est-à-dire que pendant 55 ans beaucoup de clauses de ce contrat signé par le gouvernement ukrainien avec Shell, seront secrètes. 

Qu'est-ce qu'il y a par dessous tout cela, littéralement ?

Il y a le gaz de schistes bitumineux. Et de quelles régions s'agit-il ? 

Il s'agit de 7884 Km2 qui concernent - comme par hasard, quelle surprise - les régions du Donestk et du Lugansk, soit les régions dans lesquelles en ce moment on est en train de combattre. Vous avez peut-être compris pourquoi Kiev fait la guerre contre Slavyansk, Kramatorsk, Donietsk, Lugansk, Marioupol : parce que là, il y a le gaz sous terre. Et ce gaz de schistes bitumineux a été vendu à Shell et à Chevron.

Il s'agit d'une guerre dont beaucoup de bizarreries viennent maintenant à la lumière. Parce que détruire les villes est maintenant cohérent par rapport au plan : éliminer la population civile de ces zones est fondamental, parce qu'il faudra exproprier tout le monde, c'est-à-dire chasser de leurs terres les propriétaires. 

Et en effet le contrat prévoit exactement ceci.

Alors il est clair pourquoi on veut 'nettoyer',  même en tuant, même en massacrant, ces régions : parce qu'ainsi, on réduira ces problèmes successifs dérivant de la nécessité de les chasser et de les exproprier.

Le contrat prévoit en effet explicitement que si sous terre on trouvera le gaz, le propriétaire du terrain sera obligé de vendre au prix que les compagnies auront décidé, et si les propriétaires n'accepteraient pas, alors il est prévu que sera l'état à intervenir pour séquestrer, confisquer les propriétés.

L'accord prévoit enfin que les dommages et les dépenses conséquents à l'endommagement du territoire, qui est présumé important, seront remboursés par l'état ukrainien, à qui ? 

Ils seront remboursés à Shell et à Chevron Corporations.

Et toujours dans le contrat est prévu que la Shell art. 5 et 7, pourra agrandir sa propriété à des aires d'intérêts qui pourront être trouvés par la suite. Supposons que l'on trouve de nouveaux gisements, même là le contrat sera élargi automatiquement.

En somme, nous sommes devant à un incroyable solde d'un état entier. L'Ukraine renonce à sa propre souveraineté, et seront les organismes d'arbitrage entre les entreprises qui décideront tout. L'art. 9 - si je ne fais pas erreur - de la Constitution urkainienne, ratifie en effet la supériorité des accords internationaux aux lois ordinaires de l'Ukraine. 

Et donc dès ce moment ce sera Chevron Corporation et Shell qui décideront comment résoudre les litiges. 

Tout ceci semble incroyable mais il ne l'est pas du tout. 

Il y a trois jours le ministre de la Défense ukrainien a annoncé la création de 'camps de filtrage' de la population rebelle, adulte, des régions intéressées, c'est-à-dire hommes et femmes  majeurs, en vue de la re-délocalisation - lire déportation - des populations dans d'autres régions. C'est-à-dire l'Ukraine du futur immédiat sera caractérisée par le nettoyage ethnique et par les déportations de masse des Russes du Donbass et du Lugansk qui seront transférés ailleurs, pour permettre l'exploitation des gisements présumés de gaz de schistes bitumineux.

Comme vous voyez ils appliquent déjà par anticipation en Ukraine les règles du Traité Inter-atlantique que l'Europe est encore en train de discuter avec les Etats Unis. Ce ne seront plus les états qui pourront décider, ce seront les entreprises elles-mêmes qui décideront du sort des éventuelles disputes.

En outre, - mais je le rappelle parce que tout le monde a parlé Traité d'association de l'Ukraine à l'Europe, mais naturellement, personne n'a lu ce traité. Et bien alors quelque partie de ce traité sera bien de la faire connaître, par exemple celle qui dit explicitement : 

"Toutes les mines de l'Ukraine - encore une fois il s'agit du Donbass et du Lugansk - devront être privatisées." C'est-à-dire que l'Ukraine est devenue à tous les effets une colonie. Une colonie des banques occidentales d'Europe, mais surtout des Etats Unis d'Amérique.

C'est celui-ci l'enjeu du sang. Et celui-ci est au fond aussi l'enjeu de la lutte horrible, dramatique des populations du Donbass et du Lugansk. Ils n'ont pas un lieu où ils pourraient se retirer, ou bien ils combattent ou bien ils seront nettoyés, au sens où ils seront expulsés de leurs terres, et seront déportés ailleurs.

Ceux qui rappellent les déportations staliniennes, qu'ils retiennent ceci, que nous les verrons aujourd'hui sous nos propres yeux, réalisées dans le sang.

Et bonne chance à tous. 

Giulietto Chiesa, 13 juin 2014

Pandora TV

articles correlés : 

L'Ukraine et les dents des oligarques. Le cas Biden

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Écologie
Incendies en Gironde : « C’est loin d’être fini »
Dans le sud de la Gironde, le deuxième méga-feu de cet été caniculaire est fixé mais pas éteint. Habitants évacués, élus et pompiers, qui craignent une nouvelle réplique, pointent du doigt les pyromanes avant le dérèglement climatique, qui a pourtant transformé la forêt des Landes en « grille-pain ».
par Sarah Brethes
Journal
Été de tous les désastres : le gouvernement rate l’épreuve du feu
Le début du second quinquennat Macron n’aura même pas fait illusion sur ses intentions écologiques. Depuis le début de cet été catastrophique – canicules, feux, sécheresse –, les ministres s’en tiennent à des déclarations superficielles, évitant de s’attaquer aux causes premières des dérèglements climatiques et de l’assèchement des sols.
par Mickaël Correia et Amélie Poinssot
Journal
Des avocates et journalistes proches de Julian Asssange poursuivent la CIA
Deux journalistes et deux avocates américains ont déposé plainte contre l'agence de renseignements américaine et son ancien directeur, Michael Pompeo. Ils font partie des multiples proches du fondateur de WikiLeaks lui ayant rendu visite dans son refuge de l'ambassade équatorienne de Londres alors qu'il été la cible d'une vaste opération d'espionnage.
par Jérôme Hourdeaux
Journal — Écologie
Pour plus d’un quart des Alsaciens, l’eau du robinet dépasse les normes de concentration en pesticides
Dans le Bas-Rhin, des dépassements des limites de qualité ont été constatés dans trente-six unités de distribution qui alimentent en eau potable plus de 300 000 habitants, soit un quart de la population. Le Haut-Rhin est touché dans des proportions similaires.
par Nicolas Cossic (Rue89 Strasbourg)

La sélection du Club

Billet de blog
Les talibans en Afghanistan : un an de pédocriminalité, de mariages forcés et de suicides
[Rediffusion] Cela fait presqu'un an que les talibans ont repris le pouvoir en Afghanistan. Depuis août 2021, plus d'une centaine de femmes ont été assassinées ou se sont suicidées en Afghanistan. Les talibans apprennent aux enfants à tirer et les exploitent sexuellement.
par Mortaza Behboudi
Billet de blog
Quand la langue nous fait défaut
Les mots ne sont plus porteurs de sens, ils ne servent qu'à indiquer ce que l'on doit penser et ce qu'il est interdit de penser. La réaction du gouvernement français aux bombardements de Gaza le démontre une fois de plus.
par ekeland
Billet de blog
De Kaboul à Kyiv : femmes déchues de leur citoyenneté
[Rediffusion] Rien en apparence semble lier le sort des femmes afghanes à celui de leurs contemporaines ukrainiennes si ce n’est déjà la dure expérience d’une guerre sans fin. A travers leur corps de femme, peu importe leur âge, elles subissent une guerre menée contre leur statut durement gagné en tant que citoyennes ayant des droits, au nom d’une violence patriarcale que l’on espérait révolue.
par Carol Mann
Billet de blog
« Le canari dans la mine de charbon » : chronique annoncée de la crise du Sri Lanka
La grave crise économique que traverse le Sri Lanka, la suspension du paiement de la dette souveraine et le soulèvement populaire de 2022 ont attiré l’attention du monde entier. Le Sri Lanka est décrit comme le « canari dans la mine de charbon », c’est-à-dire un signe avant-coureur de l’avenir probable d’autres pays du Sud.
par cadtm