Mafia & politique: Roberto Scarpinato sur l'enquête sur les massacres de 92-93

Traduction de l'entretien avec le Procureur général de Palerme Roberto Scarpinato, réalisé par Marco Travaglio et paru en mai dernier sur le site de Il Fatto Quotidiano.

Giovanni Falcone 25 ans après. Scarpinato: "Une vérité en lambeaux. Les intérêts politiques cachés trament encore."

Le Procureur général de Palerme : "Encore des ombres. Les 'amis de Rome' et les menaces à Di Matteo."

23 MAI 2017 - PAR MARCO TRAVAGLIO (Il Fatto Quotidiano)

Le Procureur général de Palerme Roberto Scarpinato / Il Fatto Quotidiano Le Procureur général de Palerme Roberto Scarpinato / Il Fatto Quotidiano

Roberto Scarpinato, où étiez-vous le 23 mai 1992 , lorsque l'autoroute de Capaci explosa en tuant  Giovanni Falcone, Francesca Morvillo et ses gardes du corps?

A la Cour de Palerme, où j'étais entré un an plus tôt dans le groupe anti-mafia.

Aujourd'hui, comme chaque année, et même plus car ça date d'un quart de siècle,  se déverse sur Capaci la cascade habituelle de larmes et de rhétorique. Où en sommes-nous dans la recherche de la vérité sur ce massacre et les autres des horribles années 92-93 ?

Pendant ces 25 années, nous avons obtenu le résultat important de condamner à la réclusion à perpétuité les exécuteurs mafieux des massacres et les composants de la "commission" de Cosa Nostra qui les a délibérés. Mais d'importantes zones d'ombre  restent encore imperméables aux enquêtes : une grosse pile de sources de procédure, à tel point qu'elles ne peuvent même pas être toutes mentionnées, convergent vers l'hypothèse que la stratégie du meurtre de masse de 92-93 eut des matrices et des finalités mixtes, fruit d'une convergence d'intérêts entre la mafia et d'autres forces criminelles.

Paolo Borsellino et Giovanni Falcone Paolo Borsellino et Giovanni Falcone

Des forces criminelle de quel genre ?

Celui déjà mentionné dans un document d'information de la Dia de 93 (Direction d'enquête Anti-Mafia): derrière les massacres agissait une "agrégation de type horizontal, dans laquelle chaque membre est porteur d'intérêts particuliers poursuivis dans le cadre d'un projet plus complexe dans lequel convergent des finalités différentes" ; et derrière les exécuteurs mafieux il y avait des cerveaux qui avaient "une familiarité avec les dynamiques du terrorisme et les mécanismes de la communication de masse, ainsi que la capacité de sonder les milieux de la politique et d'en interpréter les signaux."

Traduction?

Avec des personnages comme Salvatore Riina, Matteo Messina Denaro, les frères Graviano et autres boss qui poursuivaient les intérêts propres de Cosa Nostra, il y eut d'autres forces qui utilisèrent la mafia comme bras armé, comme instrument de domination et comme explication causale dissimulant leurs desseins sophistiqués visant à déstabiliser la politique.

Salvatore Riina (Toto Riina), un des chefs les plus influents de la mafia, actuellement détenu dans la prison de Marino del Tronto, à Ascoli Piceno - FQ Salvatore Riina (Toto Riina), un des chefs les plus influents de la mafia, actuellement détenu dans la prison de Marino del Tronto, à Ascoli Piceno - FQ

Giuseppe et Filippo Graviano, parrains de Brancaccio Giuseppe et Filippo Graviano, parrains de Brancaccio

 

Comment pouvez-vous soutenir cela ?

Cette convergence d'intérêts criminels fut révélée pour la première fois par Elio Ciolini, un personnage ambigu impliqué dans l'enquête sur le massacre de Bologne, lié au monde du renseignement, la maçonnerie et la droite éversive. En 92, il était en prison à Bologne et le 4 et le 18 mars, juste avant que l'enfer se déchaîne, il anticipa aux magistrats qu'en mars-juillet 92  un membre éminent de la Démocratie Chrétienne aurait été tué, des massacres auraient été effectués et qu'ensuite on aurait détourné "l'engagement de l'opinion publique de la lutte contre la mafia, par un autre danger plus grand que celui de la mafia." Tous ces événements se sont effectivement produits : le 12 mars 92 a été assassiné l'eurodéputé Salvo Lima, proconsul d'Andreotti en Sicile ; le 23 mai a été consommé le massacre de Capaci ; le 19 juillet celui de Via D'Amelio ; puis - toujours comme Ciolini l'avait anticipé - la stratégie de la tension se déplaça au Centre-Nord avec la boucherie de Milan et Florence et les attentats à Rome. Toutes les actions ont été revendiquées par des communiqués au nom de la "Phalange Armée", l'acronyme d'une organisation subversive qui servait justement à détourner l' opinion publique du danger de la mafia. Mais Ciolini ne fut pas le seul à avoir la "boule de cristal" qui lui permit de révéler si à l'avance l'unité et l'ampleur stratégique de la longue campagne des massacres.

Qui d'autre savait tout à l'avance?

Le 21 et le 22 mai 1992 , l'agence de presse "République", proche des  services secrets, prédit que bientôt il y aurait eu une bonne "explosion externe" pour justifier un vote d'urgence qui aurait bouleversé les jeux de pouvoir en cours pour l'élection du nouveau président de la République. Cet événement aussi eut lieu en temps opportun, le 23 mai : l'explosion externe de Capaci neutralisa les manœuvres pour mettre à la présidence de la République le sénateur Giulio Andreotti et contribua à l'élection de l'outsider Oscar Luigi Scalfaro.

A l'époque on pensa à une série d'actes criminels isolés, qui faisaient au contraire partie d'un plan unique très articulé et de longue portée.

De nombreux collaborateurs de justice ont confirmé par la suite qu'un certain nombre de dirigeants sélectionnés de la Commission régionale de Cosa Nostra, réunis à la fin de 91 dans une ferme dans la campagne d'Enna, avaient discuté pendant plusieurs jours ce projet politique complexe qui était derrière les massacres. Un projet qui fut gardé secret à d'autres dirigeants et aux rangs inférieurs de l'organisation, auxquels on avait fait croire que les massacres servaient  uniquement à des fins internes de la mafia, c'est-à-dire à forcer l'Etat à pactiser, en garantissant de diverses manières et l'impunité et des avantages au sein des établissements pénitentiaires.

Et au lieu de cela ?

Au lieu de cela - comme la Dia le souligna dès 93 - derrière cette campagne se dissimulaient des cerveaux raffinés et des sujets externes dont le rôle actif émerge aussi dans la phase d'exécution des massacres. Malheureusement, après 25 ans d'enquête, il n'a pas encore été possible de les identifier.

Par exemple?

Restent inconnus les personnages qui, après le massacre de Capaci, se hâtèrent d'inspecter les fichiers informatiques de l'ordinateur de Falcone (concernant Gladio et les crimes politico-mafieux) dans son bureau romain au ministère de la Justice, à la recherche de documents très sensibles dont ils connaissaient évidemment l'existence. Et restent sans nom aussi les hommes de l'appareil de sécurité qui fournit aux mafieux les informations logistiques très confidentielles indispensables à tuer Falcone déjà en 89 au moment où celui-ci s'était rendu prendre un bain de mer sur la falaise de sa villa à l'Addaura*.

De Falcone on passe ensuite à Borsellino, seulement 57 jours plus tard.

Qui était le personnage non-appartenant à la mafia et qui, comme l'a révélé le collaborateur Gaspare Spatuzza, tout en ayant avoué le massacre de la rue D'Amelio, assista aux opérations de chargement de l'explosif dans la voiture utilisée pour l'assassinat de Paolo Borsellino et son escorte ? Ceux qui connaissent les règles de la mafia savent que garder secrète l'identité des autres participants à des hommes d'honneur dans la phase d'exécution d'un massacre est une anomalie très évidente : la preuve de l'existence d'un niveau supérieur qui doit rester connu seulement à quelques chefs.

Y a-t-il d'autres pièces manquantes sur la rue D'Amelio?

Francesca Castellese, épouse du collaborateur de justice Santino Di Matteo, dans une conversation interceptée le 14 décembre 93, peu de temps après l'enlèvement de leur fils Giuseppe (qui a eu lieu le 23 novembre), supplia son mari de ne pas parler aux juges des "infiltrés" dans l'exécution du massacre de la rue D'Amelio. Cette interception fait partie des pièces du procès, mais il a été impossible d'identifier et de traduire en justice ces "infiltrés" .

Avançons.

Qui détient l'agenda rouge de Paolo Borsellino volée, avec un timing extraordinaire et brillant, quelques minutes après l'énorme explosion de la rue D'Amelio ? Il est bien connu que sur cette agenda, Paolo avait annoté les terribles secrets entrevus dans les derniers mois de sa vie. Des secrets qui l'avaient bouleversé et convaincu qu'il n'échapperait pas, parce que - comme il le confia à sa femme Agnese - c'est la mafia qui l'aurait tué, mais seulement quand d'autres l'auraient décidé. Qui étaient-ils ces "autres"? La liste des questions qui  sont restées sans réponse jusqu'à présent, forme les contours d'un iceberg encore submergé que ni les enquêtes parlementaires ni les procès n'ont jamais réussi à faire apparaître à la lumière, à cause d'une pluralité de facteurs qui s'ajoutent et esquissent un tableau inquiétant.

Possible que les juges d' instruction qui enquêtent depuis 25 ans ne soient pas parvenus à faire la lumière sur tout cela ?

Et comment faut-il faire lorsque des documents décisifs pour le contrôle d'un arrière-plan occulte sont soustraits aux magistrats ? J'ai déjà fait référence aux documents de Falcone et à l'agenda de Borsellino, des événements qui font partie d'une longue tradition de papiers volés sur les mystères de l'Italie : de la disparition des bobines avec les interrogatoires d'Aldo Moro dans la prison des BR au vol des documents secrets du général Carlo Alberto Dalla Chiesa après son assassinat. Mais je pense aussi à la mine de preuves documentaires conservées dans la villa de la rue Bernini à Palerme, où Salvatore Riina avait vécu les dernières années de sa latitance.

L'infâme perquisition manquée de la planque par le Ros.

On empêcha les magistrats de perquisitionner la maison de Riina immédiatement après son arrestation le 15 janvier 93 : il nous fut assuré que l'endroit était bien gardé de jour comme de nuit, alors qu'en réalité il fut abandonné quelques heures plus tard cette déclaration, laissant le champ libre aux équipes des "nettoyeurs" qui travaillèrent plusieurs jours pour tout faire disparaître, en ôtant même le coffre-fort du mur et en repeignant les parois pour éliminer toute trace éventuelle  d'ADN. Qui est en possession de ces documents depuis 24 ans et quel usage en a-t-il été fait ?

Des dizaines de mafieux, même des boss de première importance, ont collaboré avec la justice. Assurément plus que beaucoup d'hommes des institutions.

Malheureusement, encore beaucoup de boss qui savent tout se taisent : les frères Graviano, Santapaola, Madonia et d'autres chefs détenus. Et même certains collaborateurs donnent l'impression de savoir beaucoup plus que ce qu'ils disent, mais de se censurer. Et je pense aussi aux silences prolongés et à l'amnésie généralisée de certains membres des institutions, qui se sont décidés à révéler des fragments de vérité seulement grâce au forceps des enquêtes pénales et après de nombreuses années.

A travers vos propres paroles on entrevoit une grande armoire aux secrets indicibles, aux documents dérobés à la justice, aux chantages croisés aux étages supérieurs de ce que nous appelons "Etat". Un circuit de "vérités parallèles" qui doit rester inaccessible à vous les magistrats et à nous les citoyens.

Permettez-moi de donner encore un exemple. Quels étaient les secrets sur l'implication d' 'appareils déviés' de l'Etat dans des massacres et des assassinats exécutés par la mafia que Giovanni Ilardo, chef de la mafia lié aux services secrets et à la droite éversive, avait promis de révéler aux juges quelques jours avant qu'il ne soit assassiné le 10 mai 96, juste pendant qu'il s'apprêtait à faire des déclarations et à commencer à collaborer ? Ce même Ilardo avait été le premier à indiquer Pietro Rampulla, lui aussi mafieux et extrémiste de droite, comme étant l'artificier du massacre de Capaci, qui aurait été effectivement condamné par la suite par un jugement définitif.

Pendant cela, le temps passe, la poussière s'accumule, les documents jaunissent, les souvenirs s'évaporent, les protagonistes vieillissent ou meurent tout en amenant les secrets dans leurs tombes. Ne reste-t-il qu'à enterrer ces questions, espérer dans la sélection naturelle et lever les bras en signe de reddition ?

Certains événements récents, encore en cours de vérification procédurale, semblent démontrer que, malheureusement, celle-ci n'est pas seulement une histoire tragique du passé. Par exemple, les récentes révélations du collaborateur de justice Vito Galatolo, chef de l'important  commandement de Resuttana, membre d'une famille mafieuse impliquée dans des massacres et des crimes du passé et vieille amie des appareils déviés des institutions. Galatolo raconte qu'à la fin de 2012, le fugitif chef de Cosa Nostra, Messina Denaro, protagoniste de la saison des massacres de 92-93, a ordonné l'assassinat du procureur Nino Di Matteo, engagé dans l'enquête sur la tractation entre l'Etat et la mafia, avec une voiture chargée d'explosif. Galatolo a déclaré que soit lui soit d'autres chefs avaient été frappés par le fait que l'identité de l'artificier mis à disposition par Messina Denaro, devait rester inconnue de tous, y compris les dirigeants de Cosa Nostra. Une circonstance, encore une fois, clairement en contradiction avec les règles mafieuses et qui indiquait la participation,  à ce projet de meurtre aussi, de sujets extérieurs, porteurs d'intérêts criminels convergents avec ceux de la mafia. Avant que Galatolo eut commencé à collaborer en révélant l'épisode, une plainte anonyme avait déjà informé la justice que Messina Denaro avait ordonné un massacre à la demande de ses "amis romains" pour des intérêts politiques qui allaient au-delà de ceux de Cosa Nostra.

Donc vous n'abandonnez pas ?

Continuez à chercher la vérité est un devoir non seulement institutionnel, mais aussi moral. La façon la plus authentique d'honorer la mémoire, de donner un sens au sacrifice des nombreux serviteurs de l'État et à la mort de tant de victimes innocentes dont les vies ont été englouties dans les remous tumultueux de ce que Giovanni Falcone appela "le grand jeu du pouvoir", une sale guerre jouée par tous les moyens dans les "coulisses" de l'histoire.

source : http://www.ilfattoquotidiano.it/premium/articoli/una-verita-a-brandelli-interessi-politici-oscuri-tramano-ancora/

* Sur l'attentat manqué à l'Addaura, voir l'article de Delphine Saubaber paru sur l'Express le 3 mai 2015 Qui a tué les juges antimafia Falcone et Borsellino ? reproduit sur le site français Les hommes de l'antimafia.

En italien il existe un Wiki-mafia, sur lequel on peut consulter une brève chronologie sommaire de la tractation secrète Etat-mafia à ce lien (en italien) : http://www.wikimafia.it/wiki/index.php?title=Trattativa_Stato-mafia#cite_note-processo_Tagliavia-1

Sur le site peppinoimpastato.com on peut consulter la longue liste des noms des victimes connues de la mafia, depuis la fin du 19e siècle à 2006.

Une pétition contre la libération du chef de Cosa Nostra Toto Riina, actuellement malade et emprisonné, demandée par ses avocats et acceptée par la cour de Cassation, a été ouverte sur le site Change.org. L'audience au Tribunal de Surveillance de Bologne a été fixée pour le 7 juillet prochain.

 

 

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