Ukraine : exposé au Parlement Européen de Ruslan Kotsaba - 28.02.2017

Trois ans après le Maïdan, où sont les résultats de l'enquête sur les crimes sanglants commis à Kiev pendant les journées tragiques de février 2014 ? Le 28 février dernier, le journaliste ukrainien Ruslan Kotsaba a présenté son documentaire au Parlement européen de Bruxelles, et s'est exprimé ensuite devant un groupe de parlementaires.

Discours de Ruslan Kotsaba, journaliste d'Ivano-Frankovsk, Ukraine, au Parlement européen de Bruxelles

28 février 2017

Je vous remercie tous de me donner cette chance - six mois après ma libération de prison -- de prendre la parole devant une assemblée si importante et influente.

Je voudrais souligner que vous étiez les premiers à visionner notre enquête journalistique - ce documentaire que vous venez de voir. Le problème est que tous ceux qui, avant moi, avaient fait ce genre d'enquête ont dû soit quitter l'Ukraine et émigrer soit ont eu de sérieux problèmes quant à leur carrière journalistique. Parmi les exemples Arthur Senko qui a dû fuir aux Etats-Unis et Dmitro Vassilets qui est enfermé depuis près d'un an à la maison d'arrêt de Zhitomir sans avoir été condamné. Accusé de "complicité avec les terroristes" [voir la vidéo "Ukraine.258"]. J'aimerais que vous vous rappeliez le passage du film où le père d'Ambroskine dit que Porochenko avait désigné d'avance qui était coupable et qui ne l'était pas. Imaginez l'absurdité de la situation lorsque le garant de la constitution désigne qui a raison et qui a tort sans aucune décision de justice qui aurait été mise en application. En fait, lui, en tant que président, est le principal violeur de la Constitution !... Je pense, je présume que vos lois, les lois européennes ne permettent pas d'inculper quiconque sans une décision de justice qui aurait été mise en application ! Nos lois sont les mêmes.

C'est pourquoi je voudrais attirer votre attention sur le fait parce qu'il n'est permis de diffuser que des enquêtes journalistiques qui reflètent un seul point de vue et qui ne parlent pas de ces mystérieux snipers [snipers de la place Maïdan qui tiraient à la fois sur les manifestants et sur les forces de l'ordre] qui ne parlent pas de cette mystérieuse "troisième force" intéressée à ce qu'il y ait des morts aussi bien parmi les forces de l'ordre (Berkout) que parmi les manifestants.

Tout ce bain de sang que vous avez vu n'est pas survenu spontanément. Vous avez des politiciens et vousu savez qu'au cours des trois dernières décennies les pays comme la Tunisie, Libye, Bahrein... beaucoup de pays y compris la Yougoslavie !... ont connu le même scénario - lorsque la situation économique et politique dans le pays devenait tendue, de mystérieux snipers apparaissaient on ne sait d'où, tuaient des gens pour en faire des victimes "sacrées" puis disparaissaient comme par magie. Ceci engendrait l'explosion sociale qui conduisait au renversement du pouvoir provoquant le chaos, la guerre et la destruction de l'état.

C'est pourquoi je voudrais souligner que c'est de vous, parlementaires européens, que beaucoup de choses dépendent.

Parce que c'est précisément vous, je vous rappelle, vous qui vous étiez portés garants des accords signés avec Ianoukovich le 21 février 2014 et qui avaient permis - soi-disant permis (!) - de relativement apaiser cette sanglante confrontation. Ces accords définissaient clairement l'algorithme et le plan de sortie de cette situation. Nous ici nous comprenons tous que ce n'est pas par hasard qu'on a tiré sur les forces de l'ordre, c'était fait dans le but de provoquer un regain des tensions et exacerber la confrontation, étape qui précède une guerre civile. Et c'est ce que nous avons aujourd'hui en Ukraine (guerre civile).

Je voudrais dire la chose suivante, je vais vous épargner les chiffres et les données que vous trouverez, si besoin est, dans les rapports y compris dans les rapports de l'OSCE (Alexander Hug chef adjoint de la Mission de l'OSCE en Ukraine) dont les représentants assistent à des audiences dans les affaires les plus marquantes qui ne sont que de sinistres farces parce qu'elles rappellent les procès sous Staline en 1937 et la politique des représsions contre la non-corformité. C'est grâce à la mission de l'OSCE et aux journaliste indépendants qui, malheureusement, ne peuvent publier que sur internet - telle est la situation aujourd'hui dans notre pays, la liberté d'epxression n'existe plus - il est possible d'apprendre ce qu'il s'était réellement passé (sur le Maïdan).

Je vais vous rappeler ce que dit (dans la vidéo) Viktor Tsvigoun - le frère d'un policier tué sur le Maïdan - rendez-vous compte, le frère d'un policier tué sur le Maïdan est accusé en vertu d'un article qui prévoit jusqu'à 20 ans de prison. Ce qui est absurde dans cette situation c'est que... comment dire... un membre de l'unité anti-terroriste est accusé de terrorisme, vous saisissez ?.. tandis que l'homme qui devant la caméra avoue avoir assassiné deux policiers du Berkout passe seulement pour un témoin !... dans la même affaire !.. c'est carrément le monde à l'envers !.. il n'y a que vous qui puissiez ramener à la raison notre actuel pouvoir, ça ne dépend que de vous. Parce que... si on se pose la question - à qui profite le crime - en deux mots - tout le monde ici est suffisamment lucide - Ianoukovitch n'y avait aucun intérêt ! c'est évident parce qu'il ne contrôlait pas la situation. La semaine dernière il a dit dans une interview qu'il aurait appris seulement le lendemain, lors d'une partie de tennis, qu'un affrontement entre les manifestants et la police avait eu lieu la veille (le 30.10.2013) [que ce n'était pas lui qui avait donné l'ordre à la police d'intervenir pour disperser les manifestants] et que c'était Liovotchkin et Firtach qui étaient derrière. Firtash est un oligarque ukrainien, multimilliardaire qui a actuellement des problèmes (avec la justice) en Autriche. Imaginez maintenant cette situation absurde, Ianoukovitch, qui ne contrôlait pas la situation, se met à la table des négociations avec l'opposition - actuellement au pouvoir - et qui, il s'avère, ne contrôlait pas non plus la situation - en présence des parlementaires européens en tant que garants - et au bilan qu'est-ce qu'on a obtenu ? une guerre ! presque 5 millions d'habitants, toute la partie industrielle du Donbass, sont déclarés terroristes ! le peuple est déclaré terroriste ! les gens ordinaires ! le gouvernement leur a coupé l'électricité, l'eau, les communications !... il a cessé de leur payer les retraites !...

Désolé, c'est un peu en dehors de notre sujet d'aujourd'hui mais je me dois de vous le dire, parce que les faits montrent que c'est comme si vous n'étiez pas au courant de ce qui se passe chez nous en Ukraine. Autrement vous n'accueilleriez pas ce président (Porochenko) de la façon dont vous le faites, je parle de notre président ukrainien, pour qui moi-aussi j'avais voté !.. l'anarchie, l'arbitraire, la corruption qui règnent dans le pays sont stimulés par votre ... totale indifférence !.. c'est vous qui décidez dans le domaine de la géopolitique, vous pouvez convoquer les autorités ukrainiennes qui d'ailleurs, ne cessent de venir vous voir pour quémander de l'argent, des crédits qui au final serviront à acheter des balles pour tuer nos concitoyens. Comment ça se fait que vous ne pouvez rien leur dire ???

Je vous garantis, que si vous, en tant que parlementaires européens, si vous disiez (à Porochenko) qu'il risque des sanctions pénales, et que Porochenko et son gouvernement peuvent finir sur le banc des accusés de la Cour Pénale Internationale ! parce qu'il est inacceptable que les forces armées ukrainiennes soient utilisées contre leur propre peuple !... normalement lorsqu'on mène une opération anti-terroriste, on la mène avec des unités spéciales, des unités anti-terroristes [le pouvoir ukrainien appelle la guerre qu'il mène dans le Donbass "Opération anti-terroriste"], aucune unité anti-terroriste ne soutiendra le pouvoir actuel puisque ces mêmes unités sont actuellement inculpées par ce même pouvoir pour avoir exécuté l'ordre de rétablir l'ordre public lors des émeutes !

En tant que journaliste j'ai soutenu l'Euro-Maïdan, jusqu'au moment où j'ai vu qu'ils commençaient à préparer des cocktails Molotov. Je couvrais et l'Euro-Maïdan et l'Anti-Maïdan car c'est la norme, le principe même du journalisme qui se veut objectif et non au service de l'un ou de l'autre, surtout lorsqu'il s'agit d'un conflit, et surtout lorsqu'il s'agit d'un conflit armé, tu te dois de présenter les deux points de vue ! Malheureusement chez nous et je répète, à cause de votre consentement silencieux, c'est devenu impossible. Car je ne peux m'exprimer que dans ma cellule, sur internet ou encore ici, devant le Parlement européen, et dire ce que je pense dans l'espoir d'être entendu. Je vois que vous écoutez très attentivement, j'espère que la traductrice vous traduit tout ce que je dis, mais je veux insister sur le fait que - j'ai peut-être abusé de votre temps - mais je voudrais insister sur le fait que le président, avec ses mensonges, a politisé tous ces simulacres de procès ce qui signifie que les veuves et les orphélins de ceux qui sont morts aussi bien du côté des Berkout (police anti-émeute) que du côté des manifestants n'apprendront jamais la vérité. Ou bien, si un jour le pouvoir en Ukraine change. Ou bien un scénario à la WikiLeaks - par hasard une information fuitera sur ces mystérieux snipers qui ont tué dans les deux rangs dans le seul but de fabriquer des images montrant des corps et des têtes transpercées par balle afin de les publier sur les chaînes du monde entier, ces événements suivent le même scénario qu'on a déjà connu ailleurs. C'est exactement le même scénario, cela conduit au chaos et à la destruction de l'état. Je pense que la plupart parmi vous ont fait leur service militaire et savent que pour disperser une foule même armée pas besoin de snipers, quelques mitrailleuses lourdes suffiraient, des KPV ou des DShK (mitrailleuses lourdes). Vous tirez dans la foule et la foule se disperse. Les gens fuiront au vu des corps déchiquetés. Dans notre situation, le but des snipers était la fabrication de l'image qui allait être diffusée dans les médias mondiaux et ukrainiens parce que dans une foule il est impossible de voir quand quelqu'un se fait tuer, les gens ne pouvaient pas voir qu'à 200 mètres d'eux on évacuait déjà des corps qui avaient été pris pour cibles, ils continuaient à avancer.

Question : qui a donné l'ordre puisque l'accord entre Ianoukovitch et l'opposition en présence des européens en tant que garants a été signé ? Qui ensuite a donné l'ordre, entre autre à ce Ivan Boubentchouk et qui a avoué avoir tué deux commandants des Berkout ? Qui a ensuite donné l'ordre... Et puis pourquoi il n'y a pas d'enquête sur l'ex-vice-Premier ministre Alexandre Sytch ? (Alexandre Sytch : membre du parti Svoboda, vice-premier-ministre du gouvernement Iatseniuk) aujourd'hui il est président du Conseil régional d'Ivan Frankovsk, moi aussi je suis d'Ivano-Frankovsk [ouest de l'Ukraine] ni sur les seuls deux députés de Svoboda, ils ont juste perquisitionné leurs maisons, après quoi "non-divulgation pour secret d'instruction". C'est peut-être voulu, ça permet au pouvoir de garder un dossier compromettant - ces documents trouvés chez eux pour garder tout un parti - le parti ultra-radical Svoboda sous leur coupe ?

L'Ukraine vit dans une ambiance générale de haine où ce n'est plus uniquement la "faute à Poutine" maintenant c'est aussi "la faute à Trump" bientôt ça sera la "faute à Merkel" et la "faute" au Parlement européen. Ils accusent tous ceux qui essaient de les empêcher de détourner des crédits et de piller le peuple ukrainien.

Au lieu de cela pourquoi ne pas regarder comment ça se passe chez le voisin, en Russie qui a connu un pareil conflit en Tchétchénie, et ne pas en tirer des leçons ? La paix y règne maintenant, ils ont réussi à trouver un terrain d'entente. Là-bas aussi il y a eu le malheur et des morts. Tout ça nous l'avons eu. Dieu merci, nous arrivons encore à échanger nos prisonniers vivants tandis qu'en Tchétchénie, vous vous rappelez, ils échangeaient des têtes coupées. Je vous conjure, chers parlementaires européens, ne faites pas en sorte qu'en Ukraine aussi on échange des têtes coupées, empêchez-le : parce que vous en avez le pouvoir ! Notre gouvernement ne décide de rien, notre gouvernement n'est même pas en mesure d'arrêter cette bacchanale où une vingtaine de types armés, et peut-être pas armés, se sont assis sur les rails bloquant le transport ferroviaire ! ils ont fait une sorte de blocus "privé" répondant aux intérêts de leur propre jeu politique. Comment se fait-il que pour eux il n'existe aucune loi interdisant le bloquage des voies ?!... le code pénal n'existe donc pas pour eux ??

On me fait signe que je dois  conclure. Je voudrais vous remercier encore une fois de m'avoir écouté. Croyez-moi, je ne souhaite à personne de se retrouver en prison, j'y étais mais vous le savez - tous les livres savants le disent - que le crime impuni se multiplie. Si on ne punit pas le crime, si on ne punit pas les coupables vous voyez vous-même à quoi ça mène, la confrontation continue, on a perdu la Crimée, le Donbass est hors contrôle et le pouvoir est allé jusqu'à ... - je termine bientôt - rendez-vous compte, il y a quelques jours, ils ont arrêté Vladimir Rouban !... apparemment il vient d'être libéré - cet officier a sorti des centaines de prisonniers de guerre qui étaient détenus de l'autre côté, ils les a échangés ! Ce fait montre à quel point notre gouvernement est zinzin, il ne peut même pas admettre que quelqu'un d'autre puisse décider et gérer les destins des gens. Et croyez-moi, en tant qu'ancien prisonnier, je sais que seule la mort est pire que la captivité ou la prison, c'est pourquoi j'en appelle à vous tous - vous devriez intervenir, parce que ce pouvoir est incapable de faire quelque chose, il n'y a que vous qui puissiez faire pression sur eux, rappelez à Porochenko, ne serait-ce que, l'existence du Tribunal de la Haie (Cour Pénale Internationale) où il pourrait finir pour avoir lancé l'armée contre son propre peuple. Qu'il cesse de tyranniser 5 millions de personnes vivant dans le Donbass en les traitant de terroristes.

Merci à tous de votre attention.

[transcription depuis le sous-titrage français de Thalie Thalie]

[FR-EN-IT] Rouslan Kotsaba au Parlement Européen. 28 février 2017 © Thalie Thalie

https://www.youtube.com/watch?v=NZ73LWEi2_s

(vidéo sous-titrée en français, anglais, italien)

Три роки після кривавого розстрілу на Євромайдані // Де результати розслідування? © Ruslan Kotsaba

Три роки після кривавого розстрілу на Євромайдані // Де результати розслідування?

Trois ans après le Maïdan, où sont les résultats de l'enquête ?

un reportage de Ruslan Kotsaba

(sous-titrage anglais et français)

https://www.youtube.com/watch?v=p0NLRTWFrf4

Transcription du sous-titrage français du reportage de Ruslan Kotsaba.

[Off] Ukraine, Kiev, février 2014. Trois ans se sont écoulés depuis les événements bien connus de Kiev, en trois ans tout le pouvoir a été transféré aux leaders du Maïdan ukrainien, en effet toutes les branches du pouvoir exécutif et législatif sont actuellement sous leur contrôle, par conséquent non seulement les citoyens de l'Ukraine mais aussi la communauté internationale ont le plein droit de demander les comptes aux autorités actuelles sur bien des choses. Avant tout ils doivent répondre à la question : qui et quand sera tenu pour responsable des crimes sanglants commis pendant les jours tragiques de 2014, sur le Maïdan révolutionnaire. Un bilan terrifiant a marqué la dernière partie de février, avec plus de 100 victimes parmi les manifestants et plus de 20 victimes parmi les forces de l'ordre. Immédiatement après le changement de pouvoir, en 2014, les promesses publiques d'une enquête approfondie sur ces meurtres ont été faites. Les leaders du Maïdan qui ont pris le pouvoir dans le pays ont déclaré que cette enquête était une priorité absolue. Cependant, au cours de ces trois années, l'enquête n'a produit aucune preuve solide de la culpabilité de qui que ce soit dans cette tuerie. Depuis trois ans on n'entend que des déclarations politiques, des suppositions, des allégations, des théories du complot et des accusations mutuelles, mais l'enquête n'a toujours pas abouti, et, selon divers juristes, est extrêmement loin d'être achevée. En 2014 et 2015, cinq anciens membres de l'unité spéciale anti-émeute "Berkut" ont été arrêtés. Cette unité a été chargée de maintenir l'ordre public ainsi que la sécurité des sites gouvernementaux à Kiev pendant la période des troubles. Sergey Zinchenko, Pavel Abroskin, Aleksandr Marinchenko, Sergey Tamtura et Oleg Yanishevsky, quatre deuxième-classe et un officier. Les quatre deuxième-classe ont un peu plus de 20 ans, alors que l'officier a un peu plus de 30 ans. L'un des deuxième-classe est chauffeur et un autre alpiniste. Ils avaient environ un an de service dans les forces de l'ordre. Ils sont tous accusés de meurtre de près de la moitié de ceux qui avaient été tués sur le Maïdan, à savoir 48 tués et plus de 80 blessés. Dès le début de l'enquête le parquet et le gouvernement de l'Ukraine maintiennent la version de l'implication dans la tuerie des responsables de l'ancien gouvernement. Les représentants du pouvoir actuel, à l'uninimité avec les enquêteurs prétendent que l'ordre a été donné de tirer sur les manifestants. Toutefois, aucune preuve convaincante à l'appui de cette allégation qu'elle soit verbale, documentée ou autre - n'a été fournie à ce jour. Les deux parties admettent que l'absence de preuves est devenue le principal frein à l'enquête.

Igor Varfolomeev, avocat des "Berkut" mis en accusation : Le dossier ne comporte aucune donnée indiquant qu'un tel ordre a été donné. Aucune trace verbale ou écrite d'un tel ordre. Comme les communications radio étaient surveillées, si un tel ordre avait été donné, l'enregistrement aurait été joint au dossier. Non, il n'y avait pas eu d'ordre. Parce que, même à en juger par les vidéos du Maïdan, et par la façon dont ça s'est déroulé, toutes les décision ont été prises au coup par coup, spontanément. Et chaque agent de police avait le droit de décider par lui-même d'utiliser son arme de service.

Alexandre Goroshinsky avocat des "Berkut" : Réfléchissons, soyons logiques, les événements les plus effrayants ont eu lieu le 20 février. Cette tuerie de masse est survenue après que le camp de l'opposition et le gouvernement (de Yanoukovitch) avaient trouvé un terrain d'entente et ont signé un accord de paix. Le président de l'époque, Yanoukovitch, a eu des réunions avec les représentants du Maïdan, et ils ont signé un protocole d'accord. Il rencontrait constamment des représentants de la communauté internationale et donc les accords on été conclus et un plan d'actions a été défini. Il est logique de se poser la question : quel est l'intérêt - le 20 février - de donner l'ordre d'utiliser les armes pour disperser le Maïdan ? Je n'en vois pas, je ne vois aucune explication logique à un tel acte. D'ailleurs, soyons honnêtes, si le gouvernement voulait disperser les manifestants du Maïdan, il aurait pu le faire avant la journée du 20 février, et par d'autres moyens.

[Off] L'argument principal des parties adverses est : en tuant des gens en masse sur le Maïdan qui avait a y gagner ? Des gens ont été tués des deux côtés de la barricade. Comme en témoignent beaucoup de séquences vidéos, la plupart des assassinats n'auraient pu se produire qu'avec la participation de tireurs professionnels ou de snipers. Ceci est confirmé par des témoins, des enquêteurs et même des médecins.

Olga Bogolomets militante de Maïdan, chef et coordonnatrice du service médical du Maïdan médecin - Docteur en sciences : Je peux témoigner et affirmer que les gens qui ont perdu la vie pendant ces événements ont été tués par des tirs hautement précis, professionnels : dans le coeur, les poumons, les artères coronaires, le cou, les yeux et le cerveau et que ces coups de feu étaient si précis, si professionnels, que les snipers ne nous ont laissé, à nous les médecins, aucune chance de sauver ces gens.

Alexandre Gorshinsky : Les victimes, comme nous pouvons le constater, ont été touchées à la tête, au cou ou à la poitrine. Il n'est probablement pas nécessaire d'être un spécialiste pour comprendre que c'est définitivement le travail d'un sniper. Il est impossible de tirer des coups aussi précis avec un Kalachnikov, parce que le tir d'un AK est chaotique, alors que la tête, le cou ou les poumons c'est le travail d'un tireur d'élite.

Viktor Rsvigoun: Et pendant la révolution du Maïdan, et après le Maïdan, dans la zone de l'ATO (opération anti-terroriste) j'ai toujours rempli mon devoir envers l'Ukraine.

[Off] Viktor Rsvigoun, acien commandant d'une section des "Berkut", a perdu son frère de 23 ans, tué sur le Maïdan. Tous les deux ils faisaient partie de la même unité. Son frère a été tué le 18 février devenant une des premières victimes parmi les forces de l'ordre. Sa blessure mortelle est caractéristique d'un tireur d'élite, un sniper.

Viktor Rsvigoun : Je pense que le coup de feu avait été tiré depuis la Philarmonie ou depuis l'Hôtel Ukraine. Puis, le 19 février, lorsque j'ai été emmené du Maïdan à l'hôpital, afin d'identifier mon frère, on m'a dit que le coup de feu qui l'a tué venait d'en haut. La balle est entrée dans l'omoplate gauche et s'est logée dans le poumon droit.

[Sur le Maïdan, pendant la fusillade, témoignage d'archive]: Des snipers ! Ce sont des snipers qui tirent !.. D'où ?...

De là-bas. Quelque part au-dessus. Du toit. Du côté droit il y a un bâtiment, je ne sais pas comment il s'appelle.

Il y a trois personnes. Ils sont morts, à 100%. L'un a l'air de respirer encore...

[Off] Il n'y a pratiquement plus aucun doute aujourd'hui que c'étaient des groupes de tireurs d'élite professionnels qui tiraient aussi bien sur les manifestants que sur les forces de l'ordre. Mais la question - qui leur donnait des ordres ? - reste ouverte. Les assassinats sur le Maïdan ont été commis en présence des milliers de personnes, de nombreux représentants des médias et de leurs caméras. Est-ce que de simples citoyens soucieux de la vérité, les journalistes et les militants peuvent recréer ces événements plus efficacement que les enquêteurs professionnels ? Peu probable.
Alors, qui et quoi depuis trois ans empêche cette enquête d'être portée à sa conclusion logique, sachant que pratiquement tout le pouvoir en Ukraine est entre les mains des anciens dirigeants de la "Révolution" et nul ne peut se mettre en travers de leur chemin ? Pourquoi jusqu'à présent il n'y a pas eu de réponse claire et nette à la question : qu'est-il arrivé aux indices et aux preuves relevées immédiatement sur les lieux de la tragédie ? Où sont passées les balles, les douilles, les arbres et les installations extérieures portant des impacts de balles, qui auraient dû servir aux analyses de trajectoire et aux tests balistiques ?

Olga Bogolomets, chef et coordonnatrice du service médical du Maïdan : Toute la première année, j'appelais, je m'adressais au Procureur Général à l'antenne des chaînes télé, j'insistais sur le fait qu'il était inacceptable que les indices et les traces des crimes disparaissent, que les arbres portant les traces de balles ne devaient pas être abattus, que les poteaux ne devaient pas être remplacés, car justement ils portent des indices qui pourraient permettre de recréer l'ensemble de la scène. Tout cela a été détruit. Détruit sans aucune raison.

Alexandr Goroshinsky : L'enquête ne tient pas compte et refuse d'analyser les dépositions des témoins - participants directs, manifestants qui affirment que les blessures qu'ils ont reçues provenaient des tirs de snipers qui se trouvaient au-dessus de l'Hôtel Ukraine. Les juges d'instruction n'en tiennent pas compte et n'enquêtent donc pas là-dessus. Certains disent qu'ils ont été blessés dans le dos, et que les coups de feu qui les ont blessés provenaient de l'endroit occupé par les militants du Maïdan. L'instruction n'enquête pas là-dessus non plus.

Roman Psyuk, Procureur du Bureau des Enquêtes Spéciales du Procureur Général : Il y a actuellement 80 victimes concernées par l'affaire, qui ont survécu. Oui, en effet, certaines de ces victimes disent, comme ils le croient, que les coups de feu auraient pu également avoir été tirés de l'Hôtel Ukraine entre autres endroits. Mais nous analysons leur dépositions et preuves ensemble, avec d'autres éléments - expertises, enregistrements vidéo factuels - qui sont à la disposition de l'enquête.

Igor Varfolomeev : Je me suis posé la question, pourquoi dès le début ne pas avoir fait appel à des experts, par exemple, de l'FBI, qui a d'excellents spécialistes et experts, qui sont en mesure de procéder à l'ensemble complet de tests, y compris l'analyse sonore du coup de feu, la modélisation laser pour déterminer la direction du tir etc.? La question est : porquoi cela n'a-t-il pas été fait ? Ce n'est pas un secret que de nombreuses preuves matérielles, y compris les douilles et les balles, ont été perdues. Il n'y en avait plus. La zone est restée libre d'accès. Les gens ont ramassé des douilles et des balles. Quelques expertises ont été faites, mais il n'y a rien qui prouve que ces douilles et ces balles correspondent à celles qui avaient été utilisées.

[Off] Cependant, il existe de nombreux enregistrements photo et vidéo de ces événements, qui permettent d'éclairer certains faits très intéressants.

[sur le Maïdan, en face de l'Hôtel Ukraine pendant la fusillade, enr. d'archives] :
C'est qui ?
Où ?
Là-bas, à la fenêtre directement face à nous
ça vient directement de la fenêtre là-bas... 1, 2, 3, 4... 5ème rangée en partant de la gauche... 2ème en partant du haut, la fenêtre qui est ouverte.

[Off] Les journalistes de la BBC ont pu filmer des coups de feu de sniper, tirés depuis la fenêtre de l'Hôtel Ukraine. Par la suite l'enquête révèle qu'au moment des faits cette chambre d'hôtel a été occupée par les députés du parti radical "Svoboda" dont les membres ont pris une part active dans les événements du Maïdan du côté des manifestants. Des perquisitions ont même été effectuées chez ces députés sur mandat du Procureur général. Mais les résultats, sous prétexte de secret d'enquête, restent confidentiels et les députés impliqués vivent tranquillement en liberté. Il en va de même pour un autre épisode, réapparu récemment.

Ivan Boubenchik militant du Maïdan : Pour faire courir les rumeurs, il fallait absolument tuer deux-trois-cinq commandants, j'ai pris la décision (d'en tuer) seulement deux, et puis je n'avais plus qu'à descendre parce que je l'avais fait depuis le balcon du Conservatoire.

[Off] En 2016, les médias ont diffusé cette confession sensationnelle du militant du Maïdan, Ivan Bubenchik qui a ouvertement avoué avoir ouvert le feu le premier sur les représentants des forces de l'ordre. Il a également avoué avoir tué au moins deux d'entre eux. "Je tirais depuis la fenêtre la plus éloignée du Maïdan, la fenêtre derrière les colonnes, au troisième étage. De là, on voyait très bien les policiers munis de boucliers, près de la stèle. Là-bas, derrière des sacs de sable il y avait environ deux cent personnes - il n'y avait pas de place pour d'autres. Ils tiraient sur les barricades à bout portant, cyniquement. Je ne les entendais pas, mais je voyais leurs gestes. La distance n'était pas grande, donc il ne m'a fallu que deux coups de feu pour abattre les deux commandants. On dit que je les ai abattus d'une balle dans la nuque, et c'est vrai. C'est ainsi, je les voyais de dos, je ne pouvais pas attendre qu'ils se retournent. Donc, c'est arrivé, comme Dieu l'a décidé.

[off] : Nikolaï, qui a apporté des armes à feu sur le Maïdan ?

Nikolaï Dulsky militant du Maïdan membre de l'organisation "Marteau Blanc" : Avakov et Pashinsky. Si vous vous souvenez, lorsque les premiers assassinats ont été commis par des snipers il y a eu des victimes aussi bien parmi les policiers que parmi les manifestants, ces meurtres ont été commandités par Pashinsky et Avakov. Je le sais parce que quelques organisations, y compris celle dont je faisais partie, se sont emparées de l'hôtel et ont occupé le toit... ce gang, Pashinsky, Parubiy, Avakov - ce sont eux qui étaient derrière tout ça. Plus tard, après analyse, nous l'avons compris - ils avaient engagé des snipers dans le but de faire des victimes et parmi les policiers et parmi les manifestants afin de provoquer un conflit. Et ils ont réussi. Mais plus tard "Berkut" a vraiment tiré sur les gens, la "Centaine du Ciel" c'est vraiment l'oeuvre des "Berkut". Mais cette tuerie a été provoquée par des snipers payés pour ça. Payés par ceux qui ont par la suite rejoint le parti "Front Populaire".

[Off] Depuis février 2014, et jusqu'à présent, février 2017, les autorités ukrainiennes ainsi que la plupart des médias ukrainiens présentent les événements sanglants de ces jours-là en mode "noir/blanc : les méchants sont par là, les gentils par ici. Cependant, le Maïdan était un événement beaucoup trop important pour qu'on puisse aujourd'hui réussir à cacher ou à déformer les faits. De temps en temps de nouveaux faits remontent et, de toute évidence, continueront à remonter à la surface, et ces faits, pour le moins, ne cadrent pas avec la simple matrice en noir et blanc de la révolution ukrainienne. Aujourd'hui même la société ukrainienne hautement polarisée s'accorde sur la nécessité d'une évaluation juridique sobre, honnête et objective de ces événements tragiques. Les gens des deux côtés du front idéologique veulent entendre des réponses honnêtes à des questions claires : qui a tiré sur leurs amis et leurs proches, et pourquoi ? Qui a commandité ce bain de sang, et quand répondra-t-il de ses actes ?

Valentina Zintchenko, mère de Sergueï Zintchenko : Je ne crois pas que mon fils ait pu faire une chose pareille. Nous prions Dieu, nous le supplions... Ils n'ont pas fui... Ils ont été arrêtés et nous ne savons pas, pourquoi c'est tombé sur eux... Moi, en tant que mère, je suis sûre que mon fils est innocent.

Tatiana Zintchenko, soeur de Sergueï Zintchenko : Les choses sont comme ça dans notre pays - l'Ukraine est pillée, mais qui accuse-t-on ? la femme de ménage et le concierge. Pareil dans notre cas.

Exact. Ils ont trouvé le chat qui a bon dos... des soldats qui n'ont servi qu'une année dans les "Berkut", seulement un an...

... et ils ont été étiquetés snipers.

Zoya Kouzmenko, mère d'une des victimes parmi les manifestants : Où sont passées les preuves ? Pourtant elles existaient ! Qui les a fait disparaître ? La Commission temporaire d'enquête doit enquêter sur tout ça et déterminer ce qui s'est passé. Et tout éplucher... Par qui et pourquoi les preuves ont été détruites ? Ceux qui l'ont fait ne doivent pas être bien loin... ils ont même abattu les arbres dans lesquels il y avait des balles. Qui a donné l'ordre de les abattre ? Et ces morceaux de bois avec des impacts de balles que les gars avaient fourni en guise de preuve... la balistique aurait parlé... pourquoi ont-ils disparu ?

Mikhaïl Abroskine, père de Pavel Abroskine : Je suis passé par toutes les instances, par tous les enquêteurs... il en découle que le parquet emprunte la voie de la moindre résistance... L'un dans l'autre, les médias et les infos qu'ils donnent c'est comme les égouts qui déversent la merde d'un seul côté... On leur a donné cet objectif... Si le Président lui-même a déclaré dans les médias... par ex. sur sa page Facebook il a écrit qu'il "espère que la cour ne laissera pas Zintchenko et Abroskine s'en sortir", alors ça montre que les instructions ne sont même plus données par téléphone, discrètement, mais bien ouvertement... peu lui importe qu'il n'y a pas de preuves...

Ekaterina Abroskina, mère de Pavel Abroskine : Le maillet a résonné - ils ont été désignés coupables et doivent rester derrière les barreaux...

Le père : Désignés comme assassins... Et pourtant, ils figurent toujours sur les listes de leur garnison !... La présomption d'innocence ça existe.

[fin]

Merci à Thalie Thalie

OMtQvBJDriQ.jpg 

Tous les articles sur Ruslan Kotsaba :

https://www.mediapart.fr/journal/mot-cle/ruslan-kotsaba

pour les articles sur l'Ukraine sur le site italien Contropiano.org :

http://contropiano.org/tag/ucraina

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.