L'Ukraine veut-elle à tout prix une guerre avec la Russie? - par Fabrizio Poggi

De l'avis de nombreux observateurs, les événements de Crimée semblent être l'une des dernières réactions d'un Petro Porochenko aux prises avec une variété de fronts internes dirigés contre lui. Selon le président du Centre russe d'analyse systémique, Rostislav Iščenko, les actions ukrainiennes de ces tous derniers mois mènent à la conclusion que Kiev est en train de se préparer à la guerre réelle.

17 AOÛT 2016 - PAR FABRIZIO POGGI (Contropiano.org)

Les événements de Crimée d'il y a dix jours, à propos desquels le Président de la Commission du Parlement européen des Affaires étrangères, Elmar Brok, jure encore qu'il ne s'est agi de rien d'autre que d'une autoprovocation russe, de l'avis de nombreux observateurs semblent être l'une des dernières réactions brutales d'un Petro Porochenko aux prises avec une variété de fronts internes qui, bien que non coalisés, seraient néanmoins dirigés contre lui. Tant et si bien que Petro serait maintenant décidé à se réconcilier avec Moscou; mais, même dans ce cas, il ne s'agirait de rien de plus qu'une feinte visant à masquer quelque chose de différent.

Le fait est le suivant : le vivace et rusé président kazakh Nursultan Nazarbaev, pendant la rencontre avec Vladimir Poutine à Sotchi, aurait servi de porte-parole à son homonyme ukrainien et lui aurait "révélé" l'essentiel d'une conversation téléphonique, dans laquelle Petro se serait déclaré prêt à parvenir à un compromis sur la question du Donbass. Les rapports de force à la Rada suprême, aurait pleurniché Petro, ne permettent pas au président d'approuver la loi sur le statut spécial du Donbass ; "donc, il faudra décider sur d'autres questions, mais, je crois," aurait-il dit Nazarbaev, que lui - à savoir Petro - "serait enclin à trouver des compromis, qui cependant, et pour une raison quelconque, on ne parvient pas à trouver." Point. Il n'est pas clair si cela représente une sorte de demande d'aide adressée à Poutine par Porochenko, attaqué par les opposants intérieurs - et si c'était le cas, font remarquer les observateurs, Petro devrait agir à la manière d'Erdoğan, à savoir reconnaître la Crimée russe, admettre que l'agresseur est l'Ukraine et non pas la Russie et que l'Ukraine est devenue un état terroriste, reconnaître qu'en tant que président Porochenko vaut zéro et enfin s'excuser avec Poutine. Mais cela Porochenko ne le fera jamais… Ou bien si les déclarations de Poutine, selon lesquelles la diversion ukrainienne en Crimée rend impossible une rencontre du "Quartet Normand", auraient poussé Merkel-Hollande à demander à Petro et, à travers  lui à Nazarbaev et puis de lui finalement à Vlaimir Vladimirovich, de ne pas enterrer la seule avancée diplomatique de politique étrangère à laquelle le duo franco-allemand puisse prétendre avoir contribué. Bien qu'il ait aidé très peu, compte tenu des résultats des accords de Minsk.

Quoi qu'il en soit, lors de la réunion avec son homologue allemand Frank-Walter Steinmeier à Iekaterinbourg, le 15 août dernier, le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov avait déclaré que Moscou peut compter  sur des "preuves irréfutables" que les actions en Crimée constituaient "une diversion planifiée depuis longtemps par l'intelligence du ministère ukrainien de la Défense avec l'objectif de déstabiliser la situation" sur la péninsule. Vladislav Maltsev, sur rusvesna.ru, rappelle que le secrétaire adjoint du Conseil de sécurité ukrainien, Yuri Tandit, à la veille de la diversion en Crimée, avait déclaré à depo.ua que la création et l'utilisation active des Forces  pour les Opérations Spéciales (SSO), approuvées en juillet par la Rada avec la Loi 4795, servent au développement de la situation au Donbass et en Crimée. Ces SSO "peuvent être utilisées pour des actions de résistance dans les lignes arrière de l'ennemi, des opérations informationnelles et psychologiques militaires, de lutte contre le terrorisme et la piraterie en dehors des frontières de l'Ukraine." Pour qualifier les nouveaux départements et leur composition (où il y a aussi les anciens squadristes de l'UNA-UNSO), remarque Maltsev, il suffit de penser qu'ils ont adopté les mêmes symboles de divisions SS "Verwolf", employés à l'époque par les nazis pour les opérations derrière les lignes de l'Armée Rouge, puis dans les Ardennes.

D'autre part, la ligne de "défense" ukrainienne, comme l'a révélé à novorosinform.org une source anonyme de Kiev, consiste à déclarer que toute l'opération en Crimée a été l'œuvre de patriotes radicaux, sans rapports avec le gouvernement. Cela devrait réfuter les preuves fournies par le FSB russe, selon lequel la diversion a été mise en place par le directeur du 37e Bataillon de la 56e Brigade de l'intelligence militaire ukrainienne, le capitaine Vladimir Serdjuk, lequel pendant trois fois avant l'opération, avait effectué des inspections dans la région de Kherson.

Mais, de l'avis du président du Centre russe d'analyse systémique, Rostislav Iščenko, toutes les actions ukrainiennes de ces tous derniers mois conduisent à la conclusion que Kiev est en train de se préparer à la guerre réelle et que les groupes radicaux visent le pouvoir tout en  rehaussant les tensions dans le Donbass. Kiev, écrit Iščenko dans Izvestiya du 15 août, après plusieurs mois avec de plus en plus de bombardements sur le Donbass, avance maintenant, depuis l'intérieur vers la ligne de séparation avec les milices et vers la frontière avec la Crimée, des groupes entiers de blindés et de l'artillerie lourde. La guerre est nécessaire : à Porochenko, pour essayer de rassembler autour de lui, sous prétexte de "repousser l'agression", cette partie de Maïdan qui ces derniers temps résulte insatisfaite de la faiblesse du président et menace un coup d'Etat. Elle est nécessaire à ses adversaires, qui pensent que de cette façon ils vont lui ôter les derniers soutiens externes et l'éliminer de la scène. La préparation à la guerre pour essayer de détourner l'attention de l'effondrement économique total, remarque Iščenko, est également démontrée par l'exacerbation de la répression interne contre toute personne qui manifeste le moindre signe d'orientation "pro-russe" ou critique simplement le gouvernement, même à travers des positions pro-américaines . Où le SBU ne peut pas arriver par la voie  "officielle", même avec ses prisons secrètes, à cause de la notoriété des personnages à faire disparaître, agissent les escadrons de Pravy Sektor, dont le gouvernement peut toujours se dissocier officiellement. Le leadership ukrainien se trompe sur trois points, conclut Iščenko : l'Occident ne le soutiendra pas réellement dans une guerre ouverte avec la Russie et se limitera à quelques vagues déclarations ; dans tous les cas, à 99% la Russie n'acceptera pas les hostilités ; troisièmement, les nazis peuvent aider à démarrer une nouvelle guerre dans le Donbass, ils peuvent organiser des dizaines de provocations à la frontière avec la Crimée, ils peuvent faire table rase des anti-fascistes et peuvent contribuer à renverser Porochenko. Mais personne ne sera plus en mesure de les contrôler et ils ne laisseront pas pour la deuxième fois le pouvoir aux "personnes honnêtes" : ils feront table rase des oligarques avec non moins de plaisir que pour les anti-fascistes. De telle sorte que l'Ukraine est non seulement sur le point d'une reprise de la guerre civile dans le Donbass, mais aussi sur le bord d'un effondrement et de l'élargissement du conflit civil à l'ensemble du pays.

Même le correspondant de guerre Gennady Dubovij sur Novorosinform, bien qu'il considère la diversion en Crimée liée à un moment particulier (d'autres l'avaient plutôt associée à la tentative de briser le quasi-rapprochement russo-turc), estime que Kiev soit toujours orientée vers la guerre et que les Forces Spéciales nouvellement constituées (SSO) devaient montrer quelques résultats à leurs instructeurs de l'OTAN. A côté de cela, on cherchait à pousser Moscou à une réaction forcée, pour accréditer la thèse de la présence russe dans le Donbass: la réaction occidentale, affirme Dubovyj, avec le plein appui de l'Ukraine, répond à cet argument. La prochaine fois cela pourrait se produire dans les pays baltes : il faut démontrer à tout prix la présence de troupes russes, de préférence en mettant en scène des cadavres avec des uniformes appropriées et la "menace russe" est donc "prouvée." Le tout, dans le cadre de l'aphorisme célèbre prononcé il y a 22 ans par le "patriarche" de la politique étrangère américaine, Zbigniew Brzezinski : "Sans l'Ukraine, la Russie cesse d'être un empire. Avec l'Ukraine, d'abord subornée puis soumise, la Russie se transforme automatiquement en un empire." Ils feront tout, selon Dubovyj, afin que l'Ukraine s'oppose à la Russie : en 25 ans d' "indépendance" est née une génération de russophobes ; encore une dizaine d'années et une autre génération considérera les Russes comme des envoyés de Satan. Il est nécessaire de résoudre le problème à la racine ; non pas avec la guerre, mais par la création de huit provinces de Novorossija : toute la région côtière de la mer Noire, le Donbass et la Crimée ; ceci sera le "cordon sanitaire" que nous opposerons au "cordon sanitaire" que l'Occident tente depuis toujours de nous créer autour. Huit provinces, industrialisées et le reste de l'Ukraine sera réduit à une région agricole, rien d'autre qu'une Albanie un peu plus grande.

Du reste, l'exploitation des zones agricoles de l'Ukraine occidentale et les ressources stratégiques de son territoire, n'etaient-elles  ce que visaient les tuteurs occidentaux de l'Euromaïdan? 

http://contropiano.org/news/internazionale-news/2016/08/17/lucraina-vuole-tutti-costi-guerra-la-russia-082571

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