Risques et renseignement - Entretien avec A. Chouet (Diploweb)

Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement de sécurité de la D.G.S.E. Jérôme Diaz, est journaliste indépendant, auditeur Séminaires Jeunes de l’IHEDN et de l’IHESJ, diplômé du Master 2 « Sécurité Internationale et Défense » de la Faculté de Droit de Grenoble. Entretien publié sur le site Diploweb le 3 décembre 2016.

https://www.diploweb.com/Risques-et-renseignement.html

En particulier ceci :

J. D. : On voit émerger profusion de Sociétés Militaires Privées (SMP), ces entreprises sans cadre juridique dont les activités font florès sur le marché de la « reconstruction ». Serait-ce une nouvelle forme –lucrative- d’action humanitaire ? Que peuvent les Etats et des organisations comme l’O.N.U. face à ces entreprises ?

A. C. : Ce sont certainement des activités lucratives mais elles n’ont rien à voir avec l’action humanitaire. De fait nous avons affaire à une forme moderne de mercenariat qui signe l’affaiblissement des États-Nations incapables pour des raisons diverses d’assumer la charge de la violence légale qui leur revient normalement dans le cadre du droit international. Pour les États-Unis, il s’agit d’une conséquence de la doctrine de guerre « zéro mort » qui s’est imposée après le traumatisme de l’engagement au Viêt Nam. Comme le rapatriement de cercueils de « boys » tombés au combat est devenu insupportable, les Américains utilisent donc extensivement les instruments de la guerre à distance (missiles de croisière, drones, bombardements aériens) et, puisqu’il faut bien finir le travail au sol par une intervention humaine, on y envoie à grands frais des gens volontaires et grassement payés pour cela qui ne sauraient capitaliser de l’émotion ou de la solidarité sur leurs pertes éventuelles. Pour des pays moins riches comme les pays européens ou certains pays du tiers monde qui n’ont plus les moyens d’entretenir en permanence des dispositifs militaires suffisamment dimensionnés pour faire face à toutes les situations, le recours au mercenariat est une formule d’économie permettant de faire face à des « plans de charge » imprévus. Mais dans tous les cas se pose la question de savoir ce que deviennent ces « grandes compagnies » quand les hasards du calendrier font qu’on n’a pas besoin de leurs services… Professionnels surentraînés, lourdement dotés en armements de toutes catégories, convaincus de leur logique d’entreprise, habitués à se « payer sur la bête », n’ayant de comptes à rendre à personne, pourquoi renonceraient-ils à ce qui fait leur fortune ? En particulier leurs dirigeants qui, par nécessité, entretiennent des rapports étroits avec les plus hauts échelons des exécutifs sur lesquels ils ne manqueront pas d’exercer des pressions diverses pour que perdurent et se multiplient les situations conflictuelles. On est clairement dans ce domaine face à une régression susceptible de coûter cher en termes de sécurité, de liberté et de démocratie.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.