Combien sont-ils à ne pas alerter ? - par Caitlin Johnstone

Vu le sort fait à Chelsea Manning, le silence doit se répandre à toute vitesse, écrit la journaliste états-unienne indépendante Caitlin Johnstone.

traduit de l'anglais par Juliette Bouchery

21 JUIN 2019 - PAR CAITLIN JOHNSTONE (CaitlinJohnstone.com)

Chelsea Manning in 2017. (Vimeo) Chelsea Manning in 2017. (Vimeo)

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La lanceuse d’alerte Chelsea Manning doit maintenant verser une amende de 500 dollars pour chaque jour d’incarcération pour outrage au tribunal, pour son refus de témoigner contre Julian Assange devant un grand jury secret. Le mois prochain, la mise sera de 1000 dollars par jour.

Et encore une fois, cela, c’est pendant que Chelsea Manning est en prison. Ce n’est pas assez d’emprisonner une lanceuse d’alerte qui a déjà purgé une peine de plusieurs années, y compris près d'un an d'isolement pour avoir refusé, par principe éthique, de se plier à un système de grand jury sans transparence et sans justice ; maintenant, il faut lui pourrir l’existence en l’endettant à vie. Pour aller plus loin dans la cruauté, il ne leur reste guère plus que le waterboarding ou les menaces contre sa famille.

Tout cela pour avoir refusé de participer à la mascarade d’une justice qui ne rend de comptes à personne, dans le but d’emprisonner un rédacteur en chef à qui elle a fait fuiter les preuves de crimes de guerre des États-Unis en 2010.

Le public assiste à cela. Le public regarde et en tire la leçon, tout comme le peuple regardait et tirait la leçon des exécutions sur la place publique de ceux qui s’étaient avisés de dire un mot contre leur seigneur féodal. Et comme pour ces exécutions médiévales, bon nombre de spectateurs ont été dressés à acclamer le bourreau et le sort fait à l’accusé ; jetez un coup d’oeil aux commentaires idolâtrant le pouvoir et léchant les bottes du gouvernement sous mon tweet récent sur la persécution de Manning. On a enseigné à la population quelles sont les conséquences d’une alerte sur les méfaits des puissants, et une part du public admet très bien la situation.

C’était le but.

Chelsea Manning is paying $500/day fines for not testifying, scheduled to double next month. Slamming someone with crippling debt for taking a principled stand against warmongering tyrants is in some ways just as draconian as imprisoning them.https://t.co/CiLfzK3Efu

— Caitlin Johnstone ? (@caitoz) June 16, 2019

Qui s’avisera d’alerter sur les méfaits des US après avoir vu ce que l’on fait à Chelsea Manning ? Sérieusement ? Vous le feriez ? Vous connaissez quelqu’un qui en serait capable ?

Le risque augmente

À mon avis, une écrasante majorité passerait leur chance de jeter une bonne dose de vérité dans la face de l’empire, s’il faut pour cela passer des années en prison, être ruiné financièrement et voir son nom diffamé dans le monde entier. La plupart des gens ont déjà trop à perdre, trop peu à gagner pour prendre le risque, et la guerre contre les lanceurs d’alerte et les journalistes d’investigation ne fait que commencer. Elle montera en puissance.

Et nous ne parlons que du grand public. Quel pourcentage de ceux qui seraient prêts à endurer les conséquences d’un déballage de la vérité a accès aux dites vérités ? La plupart de ceux qui seraient en position de dévoiler des faits importants sont des individus qui ont justement été sélectionnés et mis à ce poste parce qu’ils ont démontré des qualités de loyauté et d’obéissance. Plus vous avez accès à des secrets importants, plus haut vous vous situez dans la hiérarchie, et plus on aura exigé des preuves de loyauté et d’obéissance.

Quel pourcentage de cette population, la catégorie ayant accès à des informations sensibles en manifestant loyauté et obéissance, serait prêt à affronter la rude punition infligée à tous ceux qui exposent les crimes des puissants ? Il est minime. Et plus l’on gravit la chaîne du commandement, donc plus on a accès à des informations sensibles, plus la possibilité d’une alerte est réduite, et ce quoique l’on découvre.

(JoshuaDavisPhotography via Flickr) (JoshuaDavisPhotography via Flickr)

C’est très bien ficelé, si l’on y réfléchit. Essayez d’exposer les crimes du gouvernement de l’intérieur – vous êtes un traître. Vous êtes coupable d’avoir transgressé les règles du poste que l’on vous a confié. Vous allez en prison. Essayez d’exposer les crimes du gouvernement de l’extérieur et c’est du hacking, de l’espionnage. Vous allez en prison.

Dans tous les cas, vous allez en prison. Il n’y a pas d’autre case.

Quand est-ce possible d’exposer les crimes du gouvernement sans aller en prison ? Mais quand le gouvernement le dit, bien sûr !

Ce préambule un peu bavard m’amène à ce que je voulais écrire, qui est ceci : demandez-vous combien de personnes, au sein du gouvernement, ne lancent pas d’alerte.

Nous en savons très peu

Sérieusement, arrêtez-vous un instant et posez-vous la question. Laissez-là s’installer en vous. Nous sommes au courant d’une fraction infime des crimes que nos gouvernements ont commis en coulisses, parce que les gens en situation d’exposer ces crimes et prêts à le faire sont incroyablement rares. Et depuis qu’on a assisté au traitement réservé aux lanceurs d’alerte comme Chelsea Manning, il est tout à fait certain qu’ils vont encore se raréfier. Nous nous dirigeons à bonne vitesse vers un monde qui ne contiendra plus de Chelsea Manning du tout.

Comme l’a dit un jour William Blum, le célèbre auteur, journaliste et historien : «Quelle que soit votre dose de paranoïa ou de complotisme, ce que le gouvernement fait est pire que ce que vous imaginez.»

William Blum à une manifestation contre la guerre à Washington D.C., en 2007 (Thomas Good, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons) William Blum à une manifestation contre la guerre à Washington D.C., en 2007 (Thomas Good, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons)

Je n’ai aucune idée de ce que feu M. Blum savait ou s’il exagérait pour faire passer son propos, mais ce que je veux souligner, c’est qu’il est au moins évident que ce que nous savons des crimes du gouvernement n’est rien à côté de ce que nous n’en savons pas. Il existe un tel tas de raisons de ne pas alerter sur les puissants, et tant de récompenses si on ne le fait pas, que l’on peut parier sans risque que le rideau de l’opacité gouvernementale cache davantage de crimes que nous ne pouvons l’imaginer.

Vous regardez par une porte à peine entrebâillée et vous voyez mille personnes ; il serait stupide de croire qu’il n’y a effectivement que mille personnes dehors, en dehors de ce champ de vision extrêmement réduit. Il est beaucoup plus vraisemblable qu’il y ait des milliers de personnes de plus que vous ne pouvez pas voir à partir de votre perspective actuelle. Combien de milliers ? Cela non plus, vous ne pouvez pas le voir.

Arrêtez-vous un instant et passez en revue ce que vous savez des crimes dont votre gouvernement s’est rendu coupable. Vous commencez peut-être seulement à découvrir ces questions, ou alors vous êtes très bien informé – aucune importance, parce que comprenez bien ceci : quoi que vous sachiez, c’est seulement ce que vous pouvez voir par la fente très étroite de la porte. Par le nombre infime de percées dans le secret gouvernemental, là où la vérité a réussi à briller par la fente. Même si vous pensez en savoir beaucoup sur les crimes de votre gouvernement, c’est forcément minime à côté de ce que vous ne savez pas.

Voilà pourquoi l’empire centralisé des États-Unis lutte si âprement pour maintenir le secret et faire taire tous ceux qui pourraient le menacer. Parce qui si nous pouvions voir ce qui se passe réellement derrière le rideau opaque, nous dirions "rien ne va plus", et ils ne pourraient jamais plus nous ramener sous leur contrôle.

Saisir cette évidence signifie-t-il vivre dans une intense méfiance envers tous les faits et gestes de son gouvernement ? Certainement pas. Mais la seule autre option est de vivre dans un monde fantasmé. Et une vérité inconfortable vaut toujours mieux qu’un fantasme confortable.

 

Caitlin Johnstone est une journaliste indépendante, poétesse et utopiste qui publie régulièrement chez Medium. Suivez son travail sur FacebookTwitter, ou sur son siteweb. Elle a un podcast et a publié un nouveau livre Woke: A Field Guide for Utopia Preppers ("Woke : Guide de terrain pour les utopistes.")

source : https://consortiumnews.com/2019/06/21/how-many-are-not-blowing-the-whistle/

CAITLIN JOHNSTONE SUR LE GRAND SOIR :

https://www.legrandsoir.info/_johnstone-caitlin_.html

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