L'honneur retrouvé de Françoise Nyssen! - par Richard Labévière

Affaire mineure – mais symptôme majeur – la chasse aux Nyssen n’en demeure pas moins emblématique des mutations d’un journalisme d’investigation qui tourne de nos jours, et plus d’une fois qu’à son tour, au « journalisme de délation », sinon au tribunal médiatique. (R. Labévière)

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22 OCTOBRE 2018 

PAR RICHARD LABÉVIÈRE

Dans L’Honneur perdu de Katharina Blum, le romancier allemand Heinrich Böll (prix Nobel de littérature 1972) décrit comment la presse à sensation peut détruire des réputations et des vies. Au début, cette citation : « L’action et les personnages de ce récit sont imaginaires. Si certaines pratiques journalistiques décrites dans ces pages offrent des ressemblances avec celles du journal Bild, ces ressemblances ne sont ni intentionnelles ni fortuites mais tout bonnement inévitables ». L’Allemagne des années 1970 traverse alors ses années de plomb, marquées par la répression engagée contre les jeunes activistes de la Fraction armée rouge (RAF) d’Andreas Baader et Ulrike Meinhof.

Porté à l’écran en 1975, L’Honneur perdu de Katharina Blum remporta un vif succès, aussi parce qu’il montrait comment nos vieilles démocraties peuvent soudainement se transformer en d’implacables machines arbitraires, tueuses des libertés civiles et politiques les plus fondamentales. Le film montre à quel point la lutte contre le terrorisme peut justifier les pires dérapages. Il montre aussi comment ces mécanismes de défense extrême révèlent le portrait d’une société faite de connivences claniques, de favoritisme social et de corruption des élites.

Même si l’histoire ne repasse jamais les plats à l’identique, la vague d’attentats commis en France en 2015/2016 a ravivé ce souvenir des années de la RAF et des Brigades rouges italiennes. Les événements français se sont déroulés – eux-aussi – comme autant de révélateurs sociaux, les attentats nourrissant une presse de coups, de dénonciations, d’influence, sinon de propagande. Rachetée par de grands groupes industriels et des sociétés financières, ces médias de connivence se sont progressivement spécialisés dans l’amusement de la galerie au détriment de la quête de la vérité, dans la dénonciation de pseudo-affaires au détriment de l’investigation sérieuse, dans la flatterie courtisane au détriment du devoir d’irrespect que le regretté Claude Julien a tenté de transmettre à des générations de journalistes. Plus préoccupante encore, cette évolution a même eu raison des titres qu’on croyait les plus indépendants et résistants. Eux aussi se sont mis à encenser les BHL, les autres bouffons et puissants du moment.

Dans cet ordre d’idées, le fabuleux destin des énarques de la promotion Léopold Sédar Senghor (2004) – celle du président de la République – n’a cessé d’alimenter les feuilletons glamour de la réussite sociale, tandis qu’on jetait en pâture quelques victimes expiatoires – genre Alexandre Djouri – et qu’on laissait pourrir en prison Georges Ibrahim Abdallah en prenant quelques libertés avec la séparation des pouvoirs. Dernier exemple : les perquisitions politiques diligentées contre le responsable de la France insoumise et son chef de file. Dialectiquement plus préoccupant encore : le retour de la censure frappant indistinctement certains médias – genre Afrique-Asie -, journalistes et livres dérangeants pour les intérêts de la Cour. Chaque semaine, prochetmoyen-orient.ch alimente sa chronique « Moralisation de la vie publique » par des exemples tout aussi révélateurs de l’honneur perdu de plusieurs institutions de la Vème République.

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