La révolution n’est pas une revanche contre des personnes ou contre l’histoire

Par Youcef Benzatat - Après deux mois de manifestations, deux pulsions dominantes animent notre état d’esprit, celle de croire que nous sommes en train d’accomplir une révolution et celle qui se traduit simplement par un désir de revanche sur l’histoire et sur les hommes. Une nuance de taille, car la révolution ne procède pas par revanche, ni sur l’histoire, ni contre des personnes.

22 AVRIL 2019 - PAR YOUCEF BENZATAT

Après deux mois de manifestations populaires massives, deux pulsions dominantes animent incontestablement notre état d’esprit, celle de croire que nous sommes en train d’accomplir une révolution et celle qui se traduit simplement par un désir de revanche sur l’histoire et sur les hommes. Une nuance de taille, car la révolution ne procède pas par revanche, ni sur l’histoire, ni contre des personnes. Cette posture est une dérive révolutionnaire qui aura pour effet de pervertir les objectifs qu’elle se serait fixé, en les détournant vers ce qui n’est pas la révolution. Si la révolution a pour objectif de changer des habitudes et des principes jugés révolus et des pratiques jugées arbitraires et irresponsables, elle doit se donner des moyens pragmatiques à la hauteur de ces objectifs.
C’est sur cette ligne de faille que la contre révolution est en train de concentrer son investissement pour espérer briser l’élan révolutionnaire ainsi défini.
La stratégie contre révolutionnaire, qui consiste à donner en pâture aux insurgés des personnes de seconde zone par le système d’habitudes et de principes contestés, est en train de réussir une grande part de satisfaction de la volonté de revanche sur les hommes et par conséquence de l’affaiblissement et de la fragmentation de l’élan révolutionnaire. La foule immense tassée le long du parcours de l’ex premier ministre déchu, Ahmed Ouyahia, jusqu’à la porte d’entrée du Palais de justice où il devait être jugé, l’arrestation et l’emprisonnement de Ali Haddad et de beaucoup d’autres seconds couteaux, civils et militaires, à venir, potentiellement exposés à la vindicte populaire, lampistes et autres vulnérables issus de clans rivaux, est l’illustration de circonstance de ce désir pervers de vengeance de personnes. Voilà que la justice du système de valeurs contesté est désormais réhabilitée par le seul fait qu’elle devient la pourvoyeuse de la satisfaction de cette pulsion de vengeance, quand la révolution exige la libération de la justice pour pouvoir juger par elle-même tous les acteurs de ce système de valeurs rendus coupables d’abus de tous genres, et non pas sur injonction d’un tuteur qui lui est extérieur. Dans ce cas, l’impératif révolutionnaire de l’exigence d’une justice indépendante perd peu à peu de son importance dans l’imaginaire pour se remettre passivement à la volonté du tuteur, qui n’est autre que le même système en vigueur agissant contre lui-même à moindre frais.
Le même investissement est opéré au niveau du personnel politique. Avant celui sur la justice, ce fut la répudiation spectaculaire de l’ex Président Bouteflika, déguisée en démission, qui a provoqué une irruption euphorique dans l’espace public d’une foule aussi immense, qui en est l’illustration. La multiplication par la suite de la substitution du même par le même, en changeant de personnel à la tête des institutions, voire du gouvernement dans sa majorité, en procédant en parallèle par la multiplication de propositions de solutions pour « une sortie de crise », tend à satisfaire progressivement cette pulsion de vengeance, par l’élimination du champ politique des têtes les plus antipathiques, les plus saillantes et les plus encombrantes à la fois, et par conséquence, affaiblir peu à peu la motivation première de vouloir changer tout le système de valeurs contesté. Ainsi, l’exigence révolutionnaire qui consiste à restituer au peuple sa souveraineté législatrice et la volonté de conduire par lui-même le processus transitionnel tend à s’estamper, pour laisser place à une foi en un tuteur à l’accomplir par procuration. Une dérive révolutionnaire qui sert plutôt la contre révolution et piège d’emblée la volonté de conquête de la souveraineté populaire, en la pervertissant dans le seul désir de satisfaction de la pulsion de vengeance. L’intériorisation d’un tel désir de vengeance comme fin en soi ne s’est pas faite attendre, le lynchage impulsif et sauvage de Soltani sur la voie publique en est l’illustration.
En parallèle de la dérive vengeresse contre des personnes, venons-en a l’autre dérive, dont l’objet d’investissement de la pulsion vengeresse serait plutôt l’histoire. C’est le cas du désir de vengeance contre l’histoire conséquent à la négation de la part Amazigh de l’identité culturelle et ethnique de la population algérienne, qui a subi dans l’histoire contemporaine de l’Algérie une injustice caractérisée par sa négation en tant que composante essentielle et fondamentale de la personnalité de base algérienne. Si dans le champ de l’expression révolutionnaire, le risque de l’islam politique ne s’est pas encore manifesté ouvertement à ce jour, ce qui ne veut pas dire qu’il a définitivement disparu, la tentation de la revendication identitaire, culturelle et ethnique, par contre, commence à investir de plus en plus massivement et ostentatoirement l’espace public et médiatique, suffisamment, pour constituer une véritable menace d’atomisation de l’unité du peuple, qui fut justement à l’origine de l’énergie d’activation et de production du processus révolutionnaire.
C’est parce que le système de valeurs qui fut à l’origine de cette négation s’exprimait à partir de l’arabité, les identitaires amazighs se sont mis à le confondre avec tout le reste de la population qui ne faisait pas partie de leur système d’identification. Tous ceux qui n’étaient pas Amazighs, étaient considérés comme Arabes et donc étrangers à l’identité algérienne authentique. Niant délibérément le fait du métissage de la population algérienne depuis plus de deux millénaires, qui fait d’elle une population unique par son originalité. La tentation de l’épuration ethnique par les identitaires qui s’en est suivie avait nourri leur combat politique contre ce système par la volonté de séparation ethnique et de ghettoïsation régionale.
C’est cette revanche contre l’histoire qui s’exprime aujourd’hui aussi bien dans l’espace public pendant les manifestations, en brandissant de plus en plus massivement un emblème différent de l’emblème national, et dans le champ médiatique par la production de discours ethnicistes, avec toute la connotation que ce concept signifie en termes de négation du métissage. Ceci non pas seulement chez les séparatistes déclarés et assumés du MAK, mais plus dangereusement encore chez les têtes pensantes du mouvement berbériste, tel que Djamel Zenati et chez une myriade d’autres d’intellectuels. Allant jusqu’à attribuer la paternité des fondements du déclenchement du processus révolutionnaire en cours au « printemps Berbère », essuyant d’un revers de la main la lutte acharnée de tout un peuple depuis plus d’un demi-siècle pour le recouvrement de sa liberté et sa souveraineté. Particulièrement, les manifestations courageuses des étudiants et lycéens, auxquelles j’ai moi-même participé, et auxquelles s’étaient jointes les populations, au cours de la rentrée scolaire 1969/1970 et qui se sont soldées par de violentes répressions, particulièrement à Constantine. A ce propos, on est en droit également de considérer que la princesse Kahina fut la première résistante à la tentative de dépouillement de la population algérienne de son identité par l’invasion arabe.
Mais la révolution ne s’embarrasse pas de ces considérations, car ce genre de revendications fait partie intégrante de l’ordre révolu. Le propre de la révolution en cours, tel qu’il est exprimé par les manifestants à travers chants et slogans, se dirige droit vers l’émergence d’une citoyenneté transcendant tous les clivages identitaires et religieux, même si pour le moment elle prend l’eau de toute part, par toute sorte de contres révolutions. Sa trajectoire vers la modernité, la démocratie, l’état de droit, la liberté de conscience, l’unité du peuple, de la nation et du territoire national, est inaliénable et ni les tentatives de sa perversion en vengeance contre des personnes ou contre l’histoire ne seront en mesure de la dévier de son objectif. Ils ne pourront au mieux que la ralentir. Car le peuple a pu réaliser l’expérience de la sensation que procure l’unité, une sensation de force, de dignité et de liberté et saura à tout moment la reproduire et pouvoir conduire son destin vers le chemin qui lui parait le mieux approprié. Cette expérience est unique pour un peuple, elle devient un référent autour duquel la nation prend tout son sens.
Y.B.

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