L'incapacité de comprendre le présent : comment critiquer le M5S - Militant (Rome)

Le M5S grandit dans le désert de la gauche, et non pas dans son moment de force maximale et /ou de mobilisation. C'est un sujet qui naît des cendres de la représentation politique du monde du travail, de l'émiettement des mouvements sociaux et de la participation politique. Il n' "empêche" quoi que ce soit, il remplit plutôt un vide.

20 MAI 2016 - PAR COLLECTIF MILITANT

Beppe Grillo...jeune, et probablement en train de jouer dans un film! Beppe Grillo...jeune, et probablement en train de jouer dans un film!

Notre position publique sur les prochaines élections à Rome a fait discuter beaucoup, et même trop, tout en mettant à découvert toujours le même nerf de la gauche résiduelle : tout en étant un passage purement tactique elles sont  toujours affrontées avec l'anxiété de la performance donnée par l'événement, à laquelle donner une extrême importance stratégique soit indépendamment des électeurs soit dans le domaine de l'abstention puriste. Rien de nouveau. Le flot évident de commentaires, cependant, a donné lieu à une question d'une certaine manière intéressante, celle-ci vraiment inattendue. En critiquant justement les caractéristiques politiques du Mouvement 5 Etoiles, nous avons découvert que le Mouvement de Grillo est perçu comme étant rien moins qu'un parti "fasciste" ou même "néo-fasciste".

Citations :

ambigu ou populiste. L'axe entre gouvernement romain et national Pd,  une chose très dangereuse que personne ne minimise, justifie-t-il un vote en faveur du programme raciste et fasciste du M5S ? (…)

Luca Pisapia (tweet)

Si ensuite @MilitantBlog au-delà de la conjugaison verbale conditionnelle vous rebute d'avoir annoncé le vote pour un mouvement néo-fasciste, je comprends (…)

Si à Militant il plaît de voter des faisceaux, qu'ils le fassent. Qu'ils ne soient pas étonnés si après on les accuse d'être "incapables d'expliquer une théorie et une pratique politique contre un (…)

La question est du plus grand intérêt, parce que la critique serrée à une entité politique a une valeur intrinsèque si elle est centrée, à savoir si l'on a la capacité d'interprétation pour comprendre ses limites, son rôle social, le paysage politique dans lequel elle est insérée, les raisons sociales de sa naissance et de sa force. Une critique non articulée (littéral. "non concluante", ndt) n'intéresse pas tellement l'aspect théorique de l'événement, dans ce cas marginal, mais affecte les outils pour se préparer à l'action politique de la gauche dans la société.

Venons-en au point. Selon de nombreux, trop nombreux, internautes militants, le parti de Grillo serait un sujet "néo-fasciste". Le néo-fascisme, cependant, est un environnement ou une aire politique marquée par certains traits particuliers : subjectivement, c'est une aire  extrêmement sectaire, idéologisée, philosophiquement élitiste ; c'est un choix qui est vécu comme un "style de vie" caractérisé par des éléments raciaux et spirituels revendiqués et posés à la base d'un choix politique "idéal". En pratique, cependant, le néo-fascisme est le résultat d'une tranche déterminée de la bourgeoisie effrayée par la force sociale des mouvements radicaux (littéral. "antagonistes", ndt) des années 60 et au-delà. C'est en fait dans ce tournant historique qui s'effectue le passage de "néo-fascisme régime", continuation substantielle du parti fasciste dissous Pnf dans le Msi, au "néo-fascisme social" qui reprend l' "esprit" des années 20* ou de la dernière période de la République (de Salo) tout en rompant formellement avec la "droite officielle". Le néo-fascisme exerce une fonction qui récupère partiellement le sens du fascisme historique : empêcher l'accumulation de force du mouvement ouvrier. Si le "fascisme" représentait un problème de *pouvoir* pour les classes subalternes de l'époque, le "néo-fascisme" figure un problème de *praticabilité* pour la gauche de classe. Casapound, Forza Nuova et d'autres merdes du genre ne sont pas un problème parce qu'elles peuvent "aller au pouvoir" ou même seulement affecter les choix du pouvoir (mais quand jamais, soyons sérieux), mais parce qu'ils soustraient de la praticabilité politique à la gauche et à ses militants. Nous sommes en train de tailler à la hache bien sûr, ce n'est pas celui-ci le cœur du sujet, mais plutôt débusquer le analogies présumées entre les deux mouvements, pour certaines tweet-stars même évidentes. Le Mouvement 5 Etoiles possède-t-il ces mêmes caractéristiques? Dit-il ou exprime-t-il les mêmes idées et /ou la même vision du monde que le  néo-fascisme? Remplit-il le même rôle historique?

Au fil du temps, et à l'avance, nous avons pris soin de révéler la nature intimement populiste et réactionnaire du mouvement 'grillino' :

http://www.militant-blog.org/?p=9487

http://www.militant-blog.org/?p=9640

http://www.militant-blog.org/?p=11350

Pas seulement nous d'ailleurs : même Wu Ming a produit des analyses importantes, qui tiennent encore la route malgré que la mutation politique constante impose  quelques mises à jour, qui valent bien d'ailleurs pour  nos articles aussi.

Le parti de Grillo est tout sauf un sujet "sectaire": au contraire il revendique fièrement d'être complètement liquide, déstructuré, ouvert, un sujet conteneur inter-classiste et post-politique ; le parti de Grillo est tout sauf un sujet "idéologique" ou "idéologisé": il est, au contraire, un parti post-moderne, loin de toute diatribe philosophique structurelle, expression politique de la "pensée faible" dans laquelle peut être exprimé tout et  le contraire de tout, affirmant sa rupture avec le passé et revendiquant son technicisme anti-politique ; le parti de Grillo est tout sauf "élitiste": il est au contraire farouchement populiste, ne "dirige" pas, n' "éduque"pas  ou "oriente"des tranches de population, mais dit ce que les gens veulent s'entendre dire. Pour faire partie du Mouvement on ne doit pas avoir de compétences particulières, au contraire, moins on en a et plus on est protagoniste du renouvellement : Rocco Casalino,  passé à l'actualité pour sa participation à Big Brother, est un chef de file du mouvement et responsable de son bureau de presse, et cela, nous l'espérons, ferme toutes les discussions sur l'élitisme présumé.

Peut-on cependant affirmer que le parti de Grillo remplit la même "tâche historique" que le fascisme ou le néo-fascisme. Rien de plus flou. Le M5S grandit dans le désert de la gauche, et non pas dans son moment de force maximale et /ou de mobilisation. C'est un sujet qui naît des cendres de la représentation politique du monde du travail, de l'émiettement des mouvements sociaux et de la participation politique. Il n' "empêche" quoi que ce soit, il remplit plutôt un vide. C'est un  parti-mouvement qui recueille le besoin de rupture de parties opposées de  de la société italienne, et justement pour cette raison, il est intrinsèquement et inévitablement populiste. Il n'a pas un sujet social de référence, il en a au moins deux: une partie importante du monde du travail dépendant salarié qui n'a plus de représentation politique, une fois le Pci et les sujets crédibles à sa gauche ayant disparu ; et un partie importante de la petite bourgeoisie appauvrie par le processus de centralisation européiste déterminé par une autre partie de la bourgeoisie, celle transnationale mondialisée représentée en Italie par le Pd. L'absence d'horizon politique des classes subalternes et l'appauvrissement d'une petite bourgeoisie jadis aisée ont produit une soudure temporaire autour du M5S. Mais comme les objectifs à court terme et les horizons à long terme entre ces deux sujets sociaux sont en contradiction entre eux, ils trouvent un lieu d'entente exclusivement sur le plan de la critique à l'actuelle dégénérescence politique, résumée par la "lutte contre la caste" et la "lutte contre la corruption" (des autres). Pour le reste, les revendications ne pourraient pas être plus inconciliables : un sujet veut plus d'État, plus de  représentation, plus de médiation politique, plus de démocratie dans le lieu de travail, plus de droits sociaux, plus d'état social ; l'autre veut moins d'Etat, moins d'impôts, moins de politique, moins de syndicats, moins de médiations pour atteindre le profit privé. Ce sont ceux-ci les déterminants sociaux qui produisent le Mouvement 5 Etoiles, et non pas l'inverse : ce n'est pas le M5S qui déplace sur le plan du populisme la lutte politique, mais le paysage politique actuel qui laisse inoccupées des prairies qui sont remplies par des sujets capables d'intercepter et de donner une représentation, même aliénée, aux humeurs populaires. Le Mouvement 5 Etoiles est un sujet populiste de masse, offrant des instruments de représentation à un public qui ne sait pas comment exprimer sa détestation à l'égard d'une classe politique, et qui actuellement n'est pas organisé sur des processus réels de lutte pour le K.O. technique de la gauche.

Si le fascisme nous indiquait paradoxalement la force de la gauche, le Mouvement 5 Etoiles nous raconte  aujourd'hui sa faiblesse. C'est la disparition de la gauche qui produit Grillo, ce n'est pas Grillo qui empêche la gauche de ressurgir. Ensuite, mais seulement secondairement, les M5S fonctionne aussi comme un "leurre", détournant et remâchant des instances de lutte tout en les récalibrant sur des objectifs fétichisés comme justement la prétendue "caste". Mais même ici, il est le produit d'une faiblesse : l'émergence d'un mouvement de masse balaierait toute prétention du M5S de  représenter au moins le monde du travail. Il resterait le parti du ressentiment propriétaire petit-bourgeois, qui se réabsorberait rapidement d'abord dans le qualunquisme et ensuite dans l'insignifiance, car phagocyté immédiatement par le "bloc lepéniste" en voie de constitution, l'articulation italienne du Front National français. Même ici, il faut opérer un effort d'analyse.

La Ligue du Nord de Salvini est tout sauf un sujet néofasciste. C'est plutôt un bloc réactionnaire de masse, qui est une chose bien différente et beaucoup plus grave. Salvini n'est pas néo-fasciste, et pas non plus fasciste, bien que la controverse politique peut conduire à certaines réductions, et il peut être sûrement insulté en le traitant de misérable fasciste, bien sûr. Mais sur le plan du raisonnement, il faut discerner le bon grain de l'ivraie, car une erreur d'analyse conduit alors à tirer les mauvaises solutions au problème. Salvini représente politiquement cette partie de bourgeoisie vaincue par l'européisme, en phase de paupérisation progressive, mais qui ne se transforme pas en "prolétarisation", à savoir qu'elle ne devient pas dépendante du salaire, et en ce sens il est le concurrent direct du Mouvement de Grillo. C'est justement cet affrontement entre deux formes de représentation qui empêche actuellement une croissance beaucoup plus large et dangereuse du bloc réactionnaire lepéniste : en l'absence de Grillo et compte tenu de la mutation génétique actuelle de Forza Italia et de la droite"modérée"(ici, il faudrait des dizaines de guillemets : en réalité, il n'y a plus aucune hypothèse "centre-droit" ou "centre-gauche", mais un seul parti libéral articulé en deux classes politiques concurrentes), Salvini & co recueilleraient aujourd'hui des scores électoraux bien au-dessus de 20%, très difficiles aujourd'hui à atteindre à l'échelle nationale en dépit du vide laissé par le berlusconisme en décomposition.

Tout cela pour dire quoi ? Qu'il faut connaître l'ennemi, en en saisissant matérialistiquement le rôle et les fonctions dans la société. Aujourd'hui, le notoire "cours de l'histoire" de mémoire hégélienne (nous parlons ici de l'Europe, pas d'autres contextes) va dans le sens de la dénationalisation progressive de la politique, et non pas vers la résurgence réactionnaire nationaliste. La force des nationalismes xénophobes ne résulte pas de leurs qualités/capacités intrinsèques de recueillir la dissidence, mais de la disparition de la gauche en Europe. Sans plus d'instruments pour exprimer leur propre aversion naturelle pour les choses présentes, les classes populaires du continent trouvent dans ces sujets une forme de rejet à l'égard de la politique. Ce n'est pas un hasard si ces partis fondent leur force, du moins électorale, sur les classes pauvres : Trump aux États-Unis, Salvini et Grillo en Italie, le Front national en France, et ainsi de suite, installent temporairement leur  base électorale dans le monde du travail, soit dépendant soit propriétaire appauvri. Cela ne signifie pas que "les travailleurs se sont déplacés vers la droite", mais que les travailleurs sont orphelins d'une représentation, d'un mouvement réel, d'un horizon de sens, et remplissent ce vide en optant, sous une forme évidemment aliénée et réactionnaire, à l'égard de ceux qui expriment, du moins en paroles et par des postures musculaires, ce refus. Ce sont des partis qui "sont utilisés" pour exprimer un besoin de rupture, non pas parce qu'on en partage le point de vue.

Et ceci n'a rien à voir avec le "néo-fascisme". Parce que la base sociale néo-fasciste n'existe pas, et là où elle aurait une certaine importance marginale, elle serait matérialistiquement et ontologiquement ennemie des intérêts de classe : dès lors à l'égard du fascisme il ne peut pas y avoir de pitié, parce que nous ne devons  "récupérer" aucune partie de la société qui a perdu la raison et a été séduite par ces propositions politiques ; la base sociale des phénomènes réactionnaires de masse dont on a traité ci-dessus est par contre *justement celle* que nous devrions tenter de réorganiser, ré-interceptant ses humeurs de classe, ses inimitiés instinctives, ses formes de résistance explicite et implicite, son rejet de l'état des choses.

Et c'est ici qu'il faut déployer les instruments politiques appropriés à la récupération potentielle : car les sujets réactionnaires peuvent et doivent être combattus, cependant sans favoriser pour cela ce "cours de l'histoire" ordolibériste incarné aujourd'hui par le Pd. Et voilà, enfin, pourquoi le Parti démocratique est aujourd'hui le principal problème en Italie : parce que son affirmation non seulement installe l'hégémonie politique d'un sujet contraire aux intérêts de classe, mais aussi parce qu'il travaille en fonction d'un renforcement des hypothèses politiques réactionnaires décrites comme la "seule opposition" possible à l'ordre économique dominant. Un cercle vicieux dont on ne sortira pas si ce n'est en cassant la normalisation politique, par la  reconstruction des raisons de notre existence politique.

"Diciannovismo" (it.) : traduit par "les années 20". Ensemble des phénomènes politiques et sociaux qui caractérisèrent les années successives à la première Guerre Mondiale, spécialement en rapport à la naissance du fascisme.

source :

L’incapacità di comprendere il presente: come criticare il M5S, Collectif Militant (Rome)

20 mai 2016

http://www.militant-blog.org/?p=13195

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