JOHN KIRIAKOU: la CIA en quête d’un supplément d’impunité

En cherchant à effacer l’ardoise de ses crimes avant même qu’ils ne soient commis, l’agence états-unienne menace la liberté de la presse.

John Kiriakou a été officier du contre-terrorisme de la CIA et enquêteur en chef pour la Commission sénatoriale des Affaires étrangères. Il est le sixième lanceur d’alerte mis en accusation par l’administration Obama au titre de l’Espionage Act – une loi conçue pour poursuivre les espions. Il a purgé une peine de prison de 23 mois pour avoir tenté de s’opposer au programme de torture de l’administration Bush.

Traduit de l'anglais par Juliette Bouchery

24 JUILLET 2019 - PAR JOHN KIRIAKOU (Consortium News)

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En toute discrétion, la CIA a demandé à la Commission sénatoriale sur le renseignement de prévoir, dans son prochain texte d’autorisation, une disposition [trad. fr. de l'article ci-dessous] qui élargirait énormément la définition d’un "agent secret", dans le but d’empêcher la divulgation non autorisée de l’identité de ces agents.

La loi actuelle, intitulée Intelligence Identities Protection Act (IIPA, loi de protection de l’identité des agents du renseignement) date de 1981 et définit un agent d’infiltration comme tout officier du renseignement en service à l’étranger ou ayant servi à l’étranger, sous couverture, au cours des cinq dernières années. Le nouveau texte étendrait cette protection à tout personnel du renseignement non reconnu, y compris ceux n'ayant jamais quitté les États-Unis.

Soyons clairs : cette mesure n’a rien à voir avec le fait de protéger l’identité des officiers de la CIA en mission. Elle vise à protéger les employés de la CIA qui commettent des crimes contre l’humanité. Il s’agit d’étouffer des révélations gênantes. Croyez-moi, j’ai eu personnellement affaire à cette loi.

Le siège de l’agence. (Central Intelligence Agency via Flickr) Le siège de l’agence. (Central Intelligence Agency via Flickr)

Cette loi sur la protection de l'identité des agents du renseignement (IIPA) n’a été appliquée que deux fois depuis qu’elle existe. Elle a servi à faire condamner Sharon Scranage, une secrétaire de la CIA au Ghana, qui avait eu une liaison avec un officier du renseignement et lui avait donné les noms de tous le personnel de la CIA présent dans le pays, ainsi que les noms de tous les Ghanéens travaillant pour la CIA. Elle a été condamnée à deux ans et demi dans une prison à sécurité minimale. Mon inculpation aura été la deuxième, et elle est intervenue pour me punir d’avoir lancé une alerte sur le programme de tortures de la CIA. Je n’avais révélé le nom d’aucun agent sous couverture mais j’ai été condamné à une peine de 23 mois.

Ces deux procès tout à fait mineurs à part, très peu de divulgations de l’identité d’agents de la CIA se sont terminées au tribunal. Richard Armitage ancien Secrétaire d’État, célèbre pour avoir révélé le nom de Valerie Plame à deux chroniqueurs affiliés aux grand médias, n’a jamais été inculpé. David Petraeus, ancien directeur de la CIA, a fuité les noms de dix agents infiltrés de la CIA à sa petite amie mariée, apparemment pour l’impressionner, et il n’a jamais été accusé de quoi que ce soit. Leon Panetta, également ancien directeur de la CIA, a révélé le nom de l'agent secret de l’équipe du SEAL[force spéciale Marine de guerre US] qui a tué Oussama Ben Laden. Il s’est excusé, et n’a pas été poursuivi.

Petraeus avec sa biographe et maîtresse Paula Broadwell. (Wikimedia Commons) Petraeus avec sa biographe et maîtresse Paula Broadwell. (Wikimedia Commons)

L’application de cette loi tient de la plaisanterie

L’application de cette loi tient de la plaisanterie. La CIA se fiche que l’on révèle l’identité d’un agent… sauf s’ils n’apprécient pas les convictions politiques de la personne responsable de la fuite. S’ils s’attachaient à la faire appliquer, la moitié des dirigeants de l’agence serait en prison. Ce qui les intéresse, en revanche, c’est de protéger les employés qui commettent des crimes à la demande de la Maison blanche ou des dirigeants de la CIA.

En 2011, alors que j’étais enquêteur en chef pour la Commission sénatoriale sur les Affaires étrangères (Senate Foreign Relations Committee), un journaliste m’a contacté pour me dire qu'il avait des informations selon lesquelles la CIA plaçait sous couverture des officiers avaient participé activement au programme de torture de l’agence. J’ai écrit à la CIA, sous la signature de John Kerry, en demandant des explications et en leur signalant que de placer des employés sous couverture dans le seul but de les protéger d’une inculpation était une infraction. Six semaines plus tard, un collègue est venu dans mon bureau pour me dire : «L’Agence a enfin répondu à ta lettre». Je lui ai répondu que je venais de relever mon courrier moins d’une heure auparavant et que je n’avais rien vu. Il m’a appris que la lettre était classée Top Secret ; à l’époque, je n’étais habilité qu’au niveau "Secret". J’ai alors demandé ce que disait la lettre ; il m’a aussitôt répondu : «Ils te disent d'aller te faire foutre.»

Joe Biden, ancien vice-président, actuel candidat Démocrate, était l’un des sénateurs qui, en 1981, ont voté contre l’IIPA parce qu’il estimait que le texte ne respectait pas la Constitution. En 1982, dans un parti-pris publié dans The Christian Science Monitor, il a écrit : « Le langage [l’IIPA] donne une définition si large qu’il exposerait à des poursuites, non seulement la divulgation malveillante des noms des agents mais aussi les efforts légitimes des journalistes pour révéler toute corruption, infraction ou inaptitude  au sein des agences de renseignements américaines.» Ce texte est tout bonnement une attaque contre la presse libre.

Or la CIA se contrefout d'une presse libre. La disposition proposée dans le projet de loi sur les autorisations épargnerait à la CIA la peine de se confronter à l'avis des médias, des membres des comités de contrôle du Congrès, ou même des tribunaux. Et ce texte soulève plus de questions qu’il n’apporte de réponses. Pourquoi est-il nécessaire ? Qu’est-il censé protéger exactement ? Quel a été l’élément déclencheur ?

Il n’existe, bien entendu, aucune réponse légitime à ces questions. Aucun agent de la CIA n’a été exposé, ou menacé, ou mis en danger par une divulgation non autorisée. Ce n’est qu’un prétexte, un coup d’esbroufe. Cette nouvelle disposition est une prise de pouvoir. Une tentative d’effacer l’ardoise de leurs crimes avant même qu’ils ne soient commis. C’est une censure préalable. C’est une manœuvre anti-américaine et nous devons la combattre.

Source : https://consortiumnews.com/2019/06/24/john-kiriakou-cia-seeking-more-impunity/

La CIA cherche à élargir la définition d' "agents secrets"

19 JUIN 2019 - PAR STEVEN AFTERGOOD (Federation of American Scientists - fas.org)

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À la demande de la Central Intelligence Agency, le projet de loi en instance sur l'autorisation des services de renseignement comprend une disposition qui élargirait la définition des " agents secrets " dont l'identité est protégée contre la divulgation non autorisée.[trad. fr. de la disposition en bas de l'article]

L'identité des agents de renseignement qui sont en poste à l'étranger ou qui l'ont été au cours des cinq dernières années est déjà protégée par la loi actuelle.

Mais le nouveau projet de loi du Sénat sur l'autorisation des services de renseignement étendrait cette protection à tous les agents de renseignement non reconnus, même s'ils ne quittent jamais le pays.

Le projet de loi "protègerait l'identité de tous les agents sous couverture et des citoyens américains dont les relations avec les États-Unis sont classifiées, quel que soit le lieu où ils se trouvent ou le temps écoulé depuis la cessation de leurs fonctions gouvernementales" (article 305). Voir le Rapport sur la Loi sur l'autorisation des activités de renseignement pour les exercices 2018, 2019 et 2020, Comité sénatorial du renseignement, 11 juin 2019.

Le sénateur Ron Wyden s'est dit préoccupé par la révision proposée dans une déclaration annexée au rapport du Comité sénatorial.

Il a noté que la définition d' "agents secrets" serait modifiée "afin qu'elle s'applique sans limitation de durée, y compris aux personnes qui se trouvent aux États-Unis depuis des décennies et qui sont devenues cadres supérieurs ou qui ont pris leur retraite. Je ne suis pas encore convaincu que cette élargissement soit nécessaire et je crains qu'il ne soit utilisé pour éviter de rendre des comptes."

De plus, "la demande de la CIA d'inclure cette disposition, qui invoquait 'des incidents liés à des programmes antérieurs de l'Agence, comme l'enquête RDI [restitution, détention et interrogation]', augmente mes craintes", a écrit le sénateur Wyden.

La définition élargie, si elle est adoptée, impliquerait probablement une augmentation de la rétention des dossiers historiques et autres dossiers de renseignement en vertu de la Freedom of Information Act.

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Le dernier projet de loi sur l'autorisation en matière de renseignement comprend de nombreuses dispositions d'intérêt portant sur la protection des dénonciateurs, la surveillance des entrepreneurs, la politique d'habilitation de sécurité, la cybersécurité et d'autres sujets.

Le projet de loi imposerait également diverses exigences en matière de rapports, y compris "un rapport non classifié sur le décès de Jamal Khashoggi" qui comprendrait "l'identification de ceux qui ont exécuté le meurtre, participé ou commandité le crime, qui en étaient les auteurs ou responsables de quelque autre manière."

* FR.: Section 305. Élargissement de la portée des protections pour les identités des agents secrets - L'article 305 modifie la définition d' "agent secret" dans le National Security Act de 1947 (50 U.S.C. 3126(4)) afin de protéger l'identité de tous les agents de renseignement secrets et des citoyens états-uniens dont les relations avec les États-Unis sont classifiées, quel que soit l'endroit où se déroule le service des personnes fourni au gouvernement ou le temps écoulé depuis la cessation du service de ces personnes au gouvernement.

EN.: Section 305. Expansion of scope of protections for identities of covert agents - Section 305 amends the definition of "covert agent" in the National Security Act of 1947 (50 U.S.C. 3126(4)) to protect the identities of all undercover intelligence officers, and United States citizens whose relationship to the United States is classified, regardless of the location of the individuals' government service or time since separation of government service. (source : p.3 du pdf lié)

 

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