Les travailleurs américains oubliés par les démocrates

Le Parti démocrate a depuis longtemps cessé de considérer les travailleurs comme sa base électorale et a contribué à affaiblir leurs organisations. Si une grande partie de la classe ouvrière a fini d'abord dans les mains de Reagan puis de Trump, c'est aussi parce que ceux qui étaient leurs interlocuteurs historiques l'y ont jetée.

PAR ALESSANDRO PORTELLI - 6 NOVEMBRE 2016 (Il Manifesto)

Démocrates et travail. Le Parti démocrate a depuis longtemps cessé de considérer les travailleurs comme sa base électorale et a contribué à affaiblir et à subordonner leurs organisations. Barack Obama avait promis d'éliminer certains des goulots d'étranglement bureaucratiques qui entravaient le libre choix de l'affiliation syndicale, mais une fois élu, il l'a oublié. En d'autres termes - et Thomas Frank l'a très bien écrit dans un livre récent - si une grande partie de la classe ouvrière a fini dans les mains de Reagan d'abord, puis de Trump, c'est aussi parce que ceux qui étaient leurs interlocuteurs historiques l'y ont jetée.

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L'une des choses les plus déconcertantes de la campagne électorale américaine sans fin est la façon dont les médias et une grande partie du camp démocratique ont projeté une image des prétendus électeurs de Trump comme totalement aliens, autres par rapport à eux-mêmes.

Laissons de côté le fait que ce stéréotype - blancs, prolétaires, mâles, ignorants - ne rend pas compte de la base électorale du candidat républicain, qui est malheureusement beaucoup plus large et comprend des secteurs non négligeables de classe moyenne (au sens européen) qui se sent précaire et à risque, comme les sidérurgistes de Youngstown, et qui réagit comme eux.

Ce qui est déconcertant, c'est que tant que ces figures - blancs, anglo-saxons, protestants, travailleurs, résidents de l'Amérique profonde... - étaient commodes, ils ont été identifiés pendant des siècles comme l'épine dorsale de l'Amérique. En les mettant à l'écart de soi comme l'autre absolu, l'Amérique libérale efface en fait une partie d'elle-même, et donc sa lourde responsabilité dans ce que ces personnes sont devenues.

Comme le dit Bruce Springsteen, l'establishment libéral est devenu assez riche pour ne plus se souvenir comment les appeler. Ils ne s'en souviennent pas aussi parce qu'ils ont toujours fait en sorte de ne pas le savoir.

Je me souviens d'avoir regardé la télévision chez des familles de mineurs (noirs et blancs) dans le Kentucky, en me demandant : pourquoi on ne voit jamais à la télévision des visages comme ceux de ces gens ?

Quelque temps plus tard, à Boston, la télévision joignait à l'information (courte et à la fin du journal) d'une grève drastique de mineurs du Kentucky, une carte - comme nous le ferions pour une inondation au Bangladesh - nécessaire pour faire comprendre aux téléspectateurs où se trouvent ces endroits exotiques et inconnus.

Ces hillbillies montagnards ont été tour à tour l'image romantique (et inventée) du " pur sang anglo-saxon ", et celle (tout aussi inventée) du violeur sauvage de Délivrance [film de 1972, ndt]. Des pauvres à aider et à compatir parce qu'ils auraient été incapables de le faire eux-mêmes, ou des incontrôlables contrebandiers de whisky illégal (aujourd'hui, de marijuana).

A présent, les mines ferment, le charbon qui a été leur vie, leur fierté et leur identité n'est plus l'énergie qui fait avancer l'Amérique mais une menace pour l'environnement, c'est pourquoi ils sont convaincus qu'Obama fait "la guerre au charbon" et personne - absolument personne - ne s'est préoccupé de penser à ce qu'ils vont faire et de leur proposer d'autres solutions, d'autres possibilités.

Les reportages du New York Times parlent d'eux avec la stupéfaction de celui qui va dans le cœur inconnu d'un continent aliène. Ils savent très bien que ce ne sera sûrement pas avec Trump que des emplois seront rouverts par magie dans les mines, mais beaucoup, - beaucoup, pas tous - voteront pour lui, ne serait-ce que par frustration.

Pourtant, cela ne serait pas inévitable.

Ces mêmes conditions étaient le fer de lance du syndicalisme américain (leur chanson, Which Side Are You On ?, de quel côté êtes-vous ?, était chantée à Occupy Wall Street) ; la vague qui a amené Kennedy à la présidence a commencé ici, en Virginie occidentale, dans le plus pauvre et minier blanc de tous les États.

Pete Seeger "Which Side Are You On?" © Mark Parker

https://www.youtube.com/watch?time_continue=28&v=9XEnTxlBuGo

Ils sont racistes, comme une grande partie de l'Amérique ; cependant, c'est leur syndicat qui a été le premier à traiter les Noirs et les Blancs en égaux sur le lieu de travail.

Mais depuis au moins les années 70, le syndicat les a abandonnés, convaincu que la seule façon de sauver des emplois est de s'aligner sur des stratégies patronales qui détruisent à la fois l'emploi et l'environnement.

Le Parti démocrate a depuis longtemps cessé de considérer les travailleurs comme sa base électorale et a contribué à affaiblir et à subordonner leurs organisations. Barack Obama avait promis d'éliminer certains des goulots d'étranglement bureaucratiques qui entravaient le libre choix de l'affiliation syndicale, mais une fois élu, il l'a oublié. En d'autres termes - et Thomas Frank l'a très bien écrit dans un livre récent - si une grande partie de la classe ouvrière a fini d'abord dans les mains de Reagan et Trump après, c'est aussi parce que ceux qui étaient leurs référents historiques l'y ont jetée.

Les "Reagan Democrats" et les "Trump Republicans" sont dans une large mesure une création des libérals. Pourtant, ils ne seraient pas irrécupérables : les sondages ont montré qu'au moins une partie des électeurs de Trump seraient prêts à voter pour Sanders, qui au moins leur donnait l'impression de parler à eux aussi - et leur disait des choses très différentes de Trump.

Maintenant c'est fait, et j'espère que le moindre mal l'emportera (mais pas pour autant négligeable). Mais ce n'est pas pour autant que ces gens vont disparaître. Plus les systèmes électoraux refusent la représentation aux personnes marginales et insatisfaites, plus l'insatisfaction prendra d'autres formes, se manifestera par d'autres moyens.

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Il y a une blague mémorable de Pogo, le dessin animé historique de Walt Kelly : " Bien sûr que je suis en faveur des libertés académiques. Ma liberté est exclusivement académique!". Les mineurs de Virginie-Occidentale et les sidérurgistes de Youngstown continueront de vivre dans le pays des libres, d'avoir le droit de vote, de parler, de culte... Mais ils réalisent de plus en plus que ce sont des droits théoriques, que quand ce sont eux qui les utilisent, ils n'ont aucun impact - forcément ils sont attachés au droit de posséder des armes, presque le seul droit constitutionnel qu'ils peuvent réellement exercer. Je ne pense pas que les menaces (pas tellement) voilées de soulèvements et de révoltes armées évoquées par les partisans de Trump soient réalistes, même si je suis sûr qu'il y aura une augmentation générale de la violence.

Si nous ne recommençons pas à réapprendre de nouveau les noms de ces personnes oubliées et stigmatisées, à s'adresser à eux comme à des citoyens avec des droits qui comptent pour quelque chose, quelque chose de plus grave et de plus profond se produira : une distance croissante de plus en plus de citoyens des institutions de la démocratie ; une augmentation du pouvoir oligarchique dont les deux candidats sont déjà représentatifs, même si c'est de manières différentes. Avec des résultats imprévisibles dans les années à venir.

source : https://ilmanifesto.it/i-lavoratori-americani-dimenticati-dai-democratici/#link-to-comments

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