Pays baltes: "démocratie" intermittente entre cortèges de SS et "menace russe" - par Fabrizio Poggi

29.09.15 - Augmentent les alertes pour les manifestations les plus flagrantes et, à plusieurs reprises, de manière ouvertement provocatrice, de néo-fascisme, antisémitisme, néo-nazisme, révisionnisme historique, dans divers pays d'Europe orientale.

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par Fabrizio Poggi

La question a touché des pics d'extériorisation ouverte, même symbolique, avec l'apparition des bataillons néo-nazis en Ukraine, dont les chefs de file étaient à l'époque formés par des instructeurs américains, et ensuite utilisés sur le front du Donbass, où ils ont terrorisé la population civile, "institutionnalisés" par le pouvoir putschiste de Kiev et, bien sûr, magnifiquement ignorés - allant jusqu'à être repeints par de bonnes intentions comme dans un roman - par la majorité de nos médias. 


Mais, avant et au-delà de l'Ukraine, où l'héroïsation d'éléments et de groupes en son temps au service des SS est le résultat de la "démocratisation" de ces dernières années, la zone où la mémoire nazie est la plus enracinée et ancienne est celle de la mer Baltique. Récemment en Pologne et en Moldavie aussi, nous assistons à une destruction croissante de monuments dédiés aux soldats soviétiques morts pendant la Seconde Guerre mondiale et à l'élimination des restes de soldats de l'Armée rouge des cimetières et leur transfert vers des endroits éloignés. Au mieux, les monuments sont transférés dans de lointaines banlieues de la ville; en d'autres occasions, on les entoure d'une clôture dans des zones désignées dans lesquelles sont collectés des bustes, des monuments, des plaques liées aux exploits des hommes de l'Armée Rouge, ou qui rappellent d'une manière ou d'une autre l'ère soviétique - il en a été ainsi, à un moment donné, en Russie même - et, plus récemment, dans certains de ces pays, a éclaté la mode du "musée de l'occupation soviétique," parfois simplement "musées de l'occupation", tout en faisant équivaloir l'invasion nazie à la période soviétique. En Estonie, les vétérans russes de l'Armée Rouge, même décorés en héros de l'Union soviétique, sont traités par la loi comme des voyous locaux à la solde des SS nazies : aux parades ils défilent ensemble comme "participants à la Seconde Guerre mondiale" ! On démolit les monuments aux soldats soviétiques, mais on investit des sommes d'argent considérables dans ceux des Divisions SS baltes, dont les vétérans peuvent se recueillir officiellement, en uniforme nazi, contrairement aux anciens combattants rouges, auxquels on interdit les assemblées et même l'exhibition des décorations soviétiques. Le 16 mars est dès 1994 presque une célébration officielle en Lettonie, en mémoire de l'entrée dans la bataille des Divisions Lettones, contre l'Armée rouge et dans les rangs de la SS. Et si les membres du Comité antifasciste lettone organisent des contre-parades avec le drapeau de l'URSS, à aller en prison ce sont eux, pour exhibition de "symboles anti-étatiques" et non pas les nazis de la Légion SS volontaire.

 
Le Premier ministre ukrainien Arseni Jatsenjuk de plus en plus déstabilisé  - et maintenant forcé de s'inventer même des faux attentats, pour essayer de faire remonter son indice de confiance - n'invente rien de nouveau, quand il parle de "Untermenschen" à propos de Russes vivant en Ukraine ou lorsque, comme en janvier, dans l'interview à la télévision allemande ARD, il avait parlé de "l'agression de l'URSS à l'Allemagne et l'Ukraine" en 1941: dans les Pays Baltes, les hommages aux anciens SS locaux, les pleurs contre l' "occupation soviétique" ou l'exclusion de la catégorie des vivants de quiconque qui ne soit un "natif ethnique", ont longtemps été institutionnalisés.

 
En vérité, parfois ils sont aussi obligés de faire quelques pas en arrière, quand le passé de certains de ces "héros" pourrait vraiment compromettre le pays aux yeux de la communauté internationale qui, si elle tourne la tête, ou même amplifie les cris sur l' "invasion bolchevique des petites républiques" baltes, est obligée d'extérioriser des commentaires indignés sur l'outrage à certains "principes fondamentaux" de la démocratie, comme dans le cas de l'Holocauste. C'est ainsi que en Lituanie, le scandale a éclaté quand il a été découvert qu'un "héros national" avait participé, pendant la guerre, non seulement aux meurtres de citoyens soviétiques - et cela pouvait passer : et même c'est pourquoi il avait eu une médaille - mais aussi aux massacres de Juifs. Après quinze ans que Pranas Končius, combattant anti-soviétique de la soi-disant Union des partisans pour la liberté de la Lituanie (actif de 1944 au milieu des années 50) avait été décoré de l'Ordre de la Croix de Vytis, la présidente Dalja Gribauskajte a été contrainte de supprimer la disposition, "en considération de l'appel du Centre pour le génocide et la résistance", qui accusait Končius d'avoir participé à au moins trois fusillades de masse de femmes et d'enfants juifs lituaniens. Sous-officier de l'armée lituanienne, avec l'occupation allemande Končius entra comme membre de la police au service des nazis; en '44, avec le retour de la puissance soviétique, il fuit au maquis dans les rangs des soi-disant "frères de la forêt". Les bandes étant plusieurs fois encerclées par les services du ministère de l'Intérieur, Končius parvint toujours à échapper à la capture, jusqu'en 1965, quand à la fin il fut tué dans un affrontement armé avec la police soviétique.

 
Précisément à ces "frères de la forêt", qui agissaient non seulement en Lituanie, mais dans tous les pays baltes, est dédié le monument inauguré le 11 septembre dernier à Ile, en Lettonie, en présence de hauts fonctionnaires militaires et de représentants de la République, dont le speaker de la Sejm, le Parlement lettone. Actifs depuis la fin de la guerre jusque dans les années 50, les "frères de la forêt" étaient composés essentiellement d'anciens légionnaires baltiques des Waffen-SS et furent responsables de la mort de plusieurs milliers de civils soviétiques. Récemment, une publication du ministère des Affaires étrangères de Riga - en Lettonie, en 1935, les Juifs constituaient 5% de la population - contient une perle de ce genre : "seulement après l'indépendance, en 1991, on a commencé à étudier l'histoire de l'Holocauste en Lettonie, pendant l'occupation nazie et soviétique, de 1940 à 1956" et ont été mis au jour "des aspects auparavant déformés par la propagande et la désinformation nazie et soviétique." Par 'générosité', on admet que "certains éléments" locaux  aidèrent les bataillons d'extermination des SS aussi en Lettonie, pour être transférés en Russie et Biélorussie ; dans le massacre de 25 mille Juifs du ghetto de Riga, la police lettone, selon la publication, joua "seulement" (!) le travail de surveillance, dans les soi-disant "Schutzmannschaften". 


Dans les trois pays baltes, la haine des nationalités différentes s'est  toujours manifestée sous la forme de leur éloignement de la vie sociale et publique. Si en Estonie, depuis les années 20 furent soumises à la marginalisation, à la discrimination et au pillage ces dizaines de milliers (du million de Russes blancs émigrés après la Révolution d'Octobre) de "frères de classe" russes qui ont fui la "peste bolchevique" juste pour le fait de ne pas être de purs estoniens, voilà qu'aujourd'hui, même le préambule de la Constitution de la Lettonie ratifie officiellement le principe selon lequel celui qui n'est pas lettone est un "non-citoyen", et dans cette catégorie est inclue près de 15% de la population. On y parle en effet exclusivement de "terres lettones historiques", de "nation lettone", de "langue et culture lettone." Aucune mention des 27% de population russe, 3,5% biélorusse, 2,2% ukrainienne et autant de Polonais ; ils n'existent tout simplement pas : ils ne votent pas, ils n'ont pas de langue propre, en somme, comme l'avait prévu il y a 90 ans, le bulgakovien Polygraphe Poligrafič, "à la personne sans papiers il est strictement interdit d'exister."

 
Mais c'est ainsi, au nom de l' "indépendance" ! Récemment, Oleg Nazarov, du Club Zinovev, écrivait que "le 10 octobre 1939, fut signé le traité d'assistance mutuelle soviético-lituanien, selon lequel l'Union soviétique passait à la Lituanie la ville de Vilna (maintenant capitale Vilnius) et de la région de Vilna. Sur cette conséquence de la soi-disant "occupation soviétique" (dont la négation est punissable par la loi) les politiques lituaniens se taisent. Ils ne se souviennent pas que lors de l' "occupation" la population de la Lituanie avait augmenté et maintenant par contre elle se réduit. Ce silence n'est pas un accident. La Lituanie, qui  dans l'URSS était la vitrine des réalisations du socialisme, dans les 24 ans depuis son indépendance n'a pas atteint la prospérité, mais est devenue une colonie de l'UE." Globalement, depuis 1920 et pendant la guerre civile menée par les armées blanches et les puissances étrangères contre la jeune République soviétique russe, la Lituanie est passée à travers l'occupation polonaise de vastes territoires, les ambitions biélorusses sur les autres, la dictature fasciste et la "lituanisation" des territoires et des populations et, enfin, l'invasion nazie. Après la guerre, le pays regagna les territoires perdus et de plus, écrit Nazarov - certainement pas coupable de sympathies staliniennes - s'agrandit grâce à Staline avec d'autres domaines, anciennement allemands ou biélorusses. En 1990, à l'occasion du 50e anniversaire des traités signés par l'URSS et les républiques baltes, "Mezhdunarodnaya Jizn", publiait quelques rapports envoyés en 1939 à Moscou par des fiduciaires ou plénipotentiaires soviétiques. Dans ces rapports on mettait en évidence comment ces différents accords (d'assistance mutuelle, commerciaux ou de non-agression) avaient  fait surgir une forte appréhension dans les classes dirigeantes de ces pays: l'appréhension au sujet de la "bolchevisation" possible qui aurait suivi l'arrivée des unités de l'Armée Rouge en défense des bases concédées à l'URSS et qui étaient par contre accueillies avec enthousiasme par les forces révolutionnaires, convaincues de la fin prochaine des régimes fascistes locaux.

 
Donc, une fois de plus, nous notons combien le noyau de toute opposition - nationale, culturelle, religieuse, etc. - a une origine de classe et comment l'actuelle propagande autour de la prétendue "menace russe" ou de tout sujet qui a à voir avec l'expérience soviétique, répond à des intérêts particuliers de classe. Les actes de contrition pour l'holocauste nazi sont silencieux face aux spectacles actuels des derniers vestiges de ce que Der Spiegel, en 2009, appelait  "Die Komplizen", s'il s'agit de briser les frontières en face des capitales occidentales ; les génuflexions quotidiennes devant l'icône de la démocratie libérale passent à l'arrière fond lorsque sont en jeu les intérêts du pôle impérialiste européen, qui a besoin d'élargir son propre marché intérieur et sa propre réserve de force de travail. Par conséquent, nous nous félicitons de la venue des héritiers de la Waffen SS à renforcer l'UE et à céder des territoires aux exigences de l'Alliance atlantique contre la "menace russe": après tout, ce sont des républiques démocratiques, bien que la démocratie ne soit limitée qu'à une seule tranche de population.

 

source : 

http://contropiano.org/cultura/item/33117-paesi-baltici-democrazia-intermittente-tra-sfilate-di-ss-e-minaccia-russa

 

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