Préparons-nous car aux États-Unis les quinquagénaires ont déjà commencé à mourir plus - par Michele Orini

Une récente étude publiée par la revue scientifique américaine Proceedings of the National Academy of Sciences, sur la mortalité des Blancs non-hispaniques aux Etats-Unis, montre que le taux de mortalité dans la tranche d'âge des 45-54 ans a cessé de tomber à la fin des années 90 et, depuis lors, n'a pas cessé de monter.

12 DÉCEMBRE 2015 - PAR MICHELE ORINI

Le taux de mortalité dans les pays occidentaux a fortement diminué au cours du XXe siècle. Au début du XXe siècle aux États-Unis et en Europe on dépassait difficilement 50 ans. Aujourd'hui, papa et maman ont un espoir raisonnable que leur fille dépassera 80 ans. Cependant penser que des vies plus longues et meilleures soient un destin déjà écrit et par conséquent irréversible, serait une grosse erreur. La santé, et donc la quantité et la qualité de la vie, sont le produit d'une combinaison de nombreux facteurs, parmi lesquels priment les «déterminants sociaux». Que des sociétés plus égalitaires et plus solidaires soient également plus saines et donc meilleures, est un argument défendu par de nombreux chercheurs et démontré dans de nombreux ouvrages ("The Health Gap", "La misura dell'anima", "Social Epidémiology», etc.) .

Cela implique que la montée des inégalités, des injustices, des tensions sociales se traduit en une détérioration de la santé.

Bien. Aux Etats-Unis le taux de mortalité chez les Blancs non-hispaniques âgés de 45 à 54 ans a cessé de tomber à la fin des années 90, et depuis lors, n'a cessé de croître. Aujourd'hui, en effet la probabilité qu'un Blanc d'âge moyen ne meure est plus élevée qu'il y a 20 ans. Si la tendance à la baisse de la mortalité n'avait pas inversé, dans les derniers 14 ans aux Etats-Unis seraient mortes un demi-million de personnes en moins. C'est ce qui a été rapporté par deux chercheurs de Princeton dans la prestigieuse revue scientifique "Proceedings of the National Academy of Sciences", et repris par un article de J. Stiglitz intitulé "Comment l'austérité tue".

Dans ce segment de la population, l'augmentation de la mortalité va de pair avec la baisse des conditions de santé (plus de douleurs, plus de difficultés à marcher, se déplacer, socialiser et plus de problèmes liés à la santé mentale). L'augmentation de la mortalité étant entraînée par la croissance des suicides, des problèmes liés à l'abus d'alcool et de drogue, et bien que présente dans toutes les classes, c'est parmi les plus faibles qu'elle pèse plus lourdement.

À ce stade, il y aura sûrement quelqu'un qui sera tenté d'exhiber un arsenal de cynisme en défense de sa propre stupidité: "Ce sont des gens qui meurent pour un style de vie sciemment erroné et par choix personnel, ça n'a rien à voir avec la société." Et au contraire c'est justement l'idéologie qui est derrière ce type de raisonnement à devoir être mise à la barre des accusés. La cause immédiate peut être tout aussi bien la bouteille, la drogue, la faiblesse humaine, la dépression, mais la cause des causes doit être cherchée ailleurs. Dans le 'tous contre tous' de la jungle économique moderne, dans l'empire de l'ego et de l'apologie de l'intérêt personnel, dans le triomphe de faire ses propres affaires, dans l'isolement social, dans l'invasion de l'optique gagnants-perdants dans tous les domaines de la pensée, dans l'idolâtrie du gagnant et dans la haine du perdant, dans la revendication fière de l'ignorance.

Malgré quelques dérapages mineurs les USA restent pour les classes dominantes de la moitié du monde le modèle à suivre. Et nous suivons tous à la traîne, tandis que les classes dominantes sont de plus en plus dominantes. La force d'attraction et la puissance des Etats-Unis sont dues  essentiellement au fait qu'ils l'ont très gros, le PIB. Mais à un examen plus approfondi (mais seulement à y regarder de plus près), avec ce gros machin, il n'est pas sûr qu'ils savent bien s'y prendre (désolé pour le langage, mais le néolibéralisme et ses apôtres sont arrogants, prépotents et machos, il faut parfois se moquer d'eux sur le même plan): les Etats-Unis dépensent plus que tout autre pays dans le monde en matière de santé, mais l'espérance de vie d'un jeune de 15 ans né aux Etats-Unis est pratiquement la même que son congénère né en Turquie, Tunisie, Jordanie et en République Dominicaine, et pire d'une longue liste de pays, dont Cuba, Costa Rica, Chili, Pérou et Slovénie (je prends les données de "The Health Gap"). Comparé à d'autres pays riches, les Etats-Unis ont des niveaux pessimes  de mortalité infantile, meurtres, maladies sexuellement transmissibles, obésité, diabète, maladies cardiovasculaires et pulmonaires, et handicaps. La santé moyenne d'un citoyen est fortement influencée par l'état de santé de la société dans laquelle il vit. Et celle nord-américaine est une société malade.

Soyons donc attentifs à où sont en train de nous mener l'idolâtrie de l'argent et la dictature du PIB. Nous allons vers un système qui nous exploite, nous stresse puis nous écrase, jeunes. Il est déjà très clair à tous que l'idée que les enfants puissent profiter de meilleures conditions de vie que leurs  pères est finie au placard des vieilles blagues. Ou bien nous travaillons pour créer une société plus juste et égalitaire, ou bien l'idée que les enfants auront des vies plus longues et en meilleure santé des pères finiront dans le tiroir à regrets.

source :

http://www.esseblog.it/2015/12/prepariamoci-che-negli-usa-i-cinquantenni-hanno-gia-cominciato-a-morire-di-piu/

 

 

PS : A vrai dire, en regardant le premier graphique de l'étude de Anne Case et Angus Deaton, évoqué par l'article, il est frappant de remarquer combien la courbe états-unienne de la mortalité des Blancs non-hispaniques de 45-54 ans ne cesse effectivement de monter tandis que, sur la même période, les courbes française ou allemande (en fait, toutes les autres étudiées) poursuivent leur pente décroissante. Encore pour combien de temps, avec un TTIP braqué sous la gorge de nos représentants ? 

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