Cher Erri De Luca, sur l'euro tu devrais te documenter avant de parler - par Emiliano Brancaccio

2.07.15 - Dans une récente interview sur Micromega, invité à s'exprimer sur la crise grecque, l'insigne écrivain Erri De Luca a déclaré : "Il n'y avait pas de plan B autre qu'un retour à la drachme, une suspension de l'euro qui aurait immédiatement réduit de moitié le pouvoir de achat, et donc coulé la Grèce dans l'abîme argentin d'il y a quelques années." Et il a donc ajouté : "Il n'y a aucune alternative à l'euro et même pas à l'Europe."


par Emiliano Brancaccio

Il fut un temps où, lorsque les discussions touchaient l'économie politique et sa critique, les artistes et les écrivains engagés avaient le bon sens de se taire ou bien de se documenter avant d'intervenir. Aujourd'hui, malheureusement, ce n'est pas ainsi. Dans le désert de la pensée critique dans laquelle nous versons tous, même un intellectuel de la hauteur de De Luca, engagé depuis toujours dans les luttes sociales, sollicité à intervenir  sur une question, qu'il ne maîtrise visiblement pas se retrouve à servir malgré lui de mégaphone aux clichés, et donc en dernière instance à l'idéologie dominante.

 

Dans l'interview, De Luca a commis deux bévues.

 

Premièrement, il confond dévaluation et inflation, à savoir il prend les  estimations sur la dépréciation d'une éventuelle nouvelle drachme pour une prévision sur l'érosion du pouvoir d'achat des salaires qui résulteraient d'une éventuelle sortie de la Grèce de l'euro. En fait, il s'agit de deux choses complètement différentes : s'attendre à qu'une éventuelle nouvelle drachme se déprécierait de cinquante pour cent n'implique pas du tout de prévoir que la valeur réelle des salaires soit coupée en deux ou qu'elle soit réduite même seulement de dix pour cent. L'histoire des sorties de régimes monétaires nous dit que la relation entre dévaluation et pouvoir d'achat des salaires change profondément, en intensité et même de signe, selon que les politiques économiques adoptées dans la transition sont pour ou contre les travailleurs.

 

Deuxièmement, concernant le cas de l'Argentine, De Luca confond les causes et les effets. En fait, la crise atteint son paroxysme lorsque le peso argentin était encore arrimé au dollar, et la reprise commença lorsque la parité avec la devise états-unienne avait déjà été abandonnée.

 

Erri De Luca ne peut pas en avoir une idée, mais certains chercheurs au cours des dernières années ont travaillé dur pour tenter de surmonter les banalisations des Pasdaran pro-euro propagande à la Renzi, d'une part, et des ultras anti-euro à la Salvini, d'autre part. Ces économistes ont proposé une analyse détaillée de la crise de la zone euro, d'après ce que jadis on aurait appelé une perspective "de classe".

 

Je pense que De Luca tirerait bénéfice de la connaissance de cette littérature critique. Par exemple, sur les effets salariaux et distributifs possibles d'une éventuelle sortie de l'euro, je me permets de lui suggérer de lire un article publié récemment dans le European Journal of Economics ans Economic Policies. Ou bien, s'il préfère l'Italien, il pourra examiner un travail similaire paru dans la Rivista di Politica Economica. Je suis sûr que, après s'être dûment documenté, De Luca n'aura plus la naïveté de confondre dévaluation et inflation. Et surtout, Erri se rendra compte que à l'intérieur de l'euro, depuis 2009 à ce jour, les travailleurs grecs ont vu s'effondrer leur pouvoir d'achat en mesure supérieure de celle enregistrée dans tous les cas de sortie de régimes de taux de change qui ont caractérisé des pays développés des  trente dernières années.

 

La crise du projet européen est celle que les marxistes auraient autrefois défini une "tendance objective" [1]. Ceux qui prétendent que l'abandon de l'euro représente une telle panacée commettent une grave erreur. Mais ceux qui pensent que la défense de l'euro corresponde en soi à la défense des intérêts de classe sont dans un aveuglement encore plus grand, et surtout ils rendent encore plus difficile l'entreprise de construire un barrage à l'avancée de la nouvelle-droite montante, à la fois libérale et xénophobe, qui sur les ruines de la zone euro actuelle est déjà prête à poser le talon de fer de sa future hégémonie politique.

 

[1] Voir E. Brancaccio, Il monito degli economisti, un anno dopo (L'avertissement des économistes, un an après, dans "L'Euro : un destino segnato ?", débat sur Critica Marxista 5/2014).

 

source : 

http://brancaccio.blogautore.espresso.repubblica.it/2015/07/22/caro-erri-de-luca-sulleuro-devi-documentarti-prima-di-parlare/#comments

 

 

Emiliano Brancaccio (Naples, 1971) enseigne l'Economie politique et l'Economie internationale auprès de l'Université du Sannio, à Benevento. Il a publié des articles sur plusieurs revues académiques internationales, parmi lesquelles le Cambridge Journal of Economics et la Review of Political Economy. Il est l'auteur de plusieurs essais publiés par Palgrave Macmillan, Routledge, Feltrinelli, et de l'introduction à J.M. Keynes, Esortazioni e profezie (Il Saggiatore). Il a été invité comme rapporteur dans des conférences et des séminaires organisés, entre autres, par l'Université Bocconi de Milan et par l'Ecole Normale Supérieure de Pise. Dans le domaine de la vulgarisation il a participé à plusieurs revues et quotidiens, parmi lesquels Limes et Il Sole 24Ore. Il a promu le "monito degli economisti" (l' "avertissement des économistes") sur la crise de la zone euro, publié en septembre 2013 sur le Financial Times. Il a participé à quelques émissions d'approfondissement sur les chaînes RAI,Sky TG24, La7 et Radio24.

Son blog :

www.emilianobrancaccio.it 

 

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